‹ Les mots de VoltaireChapitre 25 sur 62 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

Un historien est un babillard qui fait des tracasseries aux morts.

La science de Thistoire n est que celle de rinconstance, et tout ce que nous savons bien certainement, c'est que tout est incertain.

Il me semble que si l'on voulait mettre à profit le temps présent, on ne passerait point sa vie à s'infatuer des fal)les anciennes.

Ce qui manque d'ordinaire à ceux qui compilent l'histoire c'est l'esprit philosophique; la

plupart, au lieu de discuter des faits avec des hommes, font des contes à des enfants.

Un homme mûr , qui a des affaires sérieuses, ne répète point les contes de sa nourrice.

Parcourez toutes les nations de l'univers, vous n'en trouverez pas une dont l'histoire ne commence par des contes dignes des Quatre fils Aymon et de Robert le Diable.

Il en est de l'histoire comme des affaires, ilfaut sacrifier le petit au grand.

Si l'on n'écrivait que les choses vraies et utiles l'immensité de nos livres d'histoire se réduirait à bien peu de chose : mais on saurait plus et mieux.

Tout historien de son pays doit écrire hors de son pays; ce qu'il dit en a plus de vérité et plus de poids.

L'histoire ne doit être ni un panégyrique, ni une satire, ni un ouvrage de parti, ni un sermon, ni un roman.

Il y a beaucoup d'histoires anciennes ; il n y en a aucune dans laquelle on aperçoive cet esprit philosophique qui distingue le faux du vrai, l'incroyable du vraisemblable, et qui sacrifie l'inutile'^

Chacun fait son roman, parce que nous n avons point d'histoire véritable.

L'histoire est un témoin et non un flatteur ; le seul moyen d'obliger les hommes à dire du bien de nous, c'est d'en faire.

11 est bon qu'il y ait des archives de tout pour les consulter dans le besoin ; et je regarde à présent tous les gros livres comme des dictionnaires.

Ce sont des énigmes proposées par l'antiquité à la postérité qui n'y entend rien ^

Les monuments ne prouvent les faits que quand ces faits vraisemblables nous sont transmis par des contemporains éclairés.

Quand il s'agit de faits importants, il faut quel- 1. Histoires anciennes.

quefois que la vérité s'abaisse à confondre même les mensonges des hommes méprisables.

Un fait vrai vaut mieux que cent antithèses.

Si les princes et les particuliers n'avaient pas quelque intérêt à s'instruire des révolutions de tant de barbares gouvernements, on ne pourrait plus mal employer son temps qu'en lisant l'histoire.

L'histoire de l'Europe est devenue un immense procès-verbal de contrats de mariage, de généalogies et de titres substitués, qui répandent partout autant d'obscurité que de sécheresse, et qui étouffent les grands événements, la connaissance des lois et celle des mœurs, objets plus dignes de l'attention.

Mille circonstances intéressantes pour les contemporains se perdent aux yeux de la postérité et disparaissent pour ne laisser voir que les grands événements qui ont iixé la destinée des empires. Tout ce qui s'est fait ne mérite pas d'être écrit^

Les anecdotes sont un champ resserré où l'on glane après la vaste moisson de l'histoire.

D'un événement donné déduire tous les événements de l'univers est un beau problème à résoudre ; mais c'est au maître de l'univers qu'il appartient de le faire.

Autant il est aisé de faire un recueil de gazettes, autant il est difficile aujourd'hui d'écrire l'histoire.

Il semble que l'histoire ne plaise que comme la tragédie , qui languit si elle n'est animée par les passions, les forfaits, et les grandes infortunes. Il faut armer Gléo du poignard, comme Melpomène .

J'ai une drôle d'idée dans la tête, c'est qu'il n'}^ a que des gens qui ont fait des tragédies, qui puissent jeter quelque intérêt dans notre histoire sèche et barbare. Il faut dans une histoire, comme dans une pièce de théâtre, exposition, nœud et dénouement.

Elle^ doit avoir, comme une tragédie, exposition, nœud, dénouement, avec épisode agréable.

La curiosité, cette faiblesse si commune aux

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