‹ Les mots de VoltaireChapitre 26 sur 62 · L'histoire · texte numérisé non relu

L'histoire

hommes, cesse presque d'en être une, quand elle a pour objet des temps et des hommes qui attirent les regards de la postérité.

Jamais l'histoire n'eut plus hesoin de preuves authentiques que dans nos jours où l'on trafique si insolemment du mensonge.

Ceux qui diraient à un historien : ne parlez pas denosextravagancespassées. ressembleraient aux enfants des pestiférés qui ne voudraient pas qu'on dît que leurs pères ont eu le charbon.

— ol —

Il ne reste dans la mémoire des hommes que les événements qui ont fait de grandes révolutions.

Tout est trop long et trop détaillé; c'est comme si on recueillait tous les bulletins d'une maladie qu'on a eue il y a dix ans. La postérité dédaigne tous les petits faits, et veut voir les grands ressorts.

Je me suis constitué, de mon autorité privée, juge des rois, des généraux, des parlements, de l'Eglise, des sectes qui la partagent; voilà ma charge. Tout barbouilleur de papier qui se fait historien, en use ainsi.

— Sï —

MalebrancTiediYdiii raison de dire qu'il ne faisait pas plus de cas de l'histoire que des nouvelles de son quartier.

Pour l'histoire, ce n'est après tout qu'une gazette ; la plus vraie est remplie de faussetés, et elle ne peut avoir de mérite que celui du style. Ce style est le fruit de la littérature ; c'est donc à la littérature qu'il tant s'en tenir.

On n'a fait que l'histoire des rois, mais on n'a point fait celle de la nation. Il semble que. pendant quatorze cents ans, il n'y ait eu dans les Gaules que des rois, des ministres et des généraux; mais nos mœurs, nos lois, nos coutumes, notre esprit ne sont-ils donc rien ?

C'est un ridicule et non une beauté de vouloir peindre avec toutes leurs nuances les portraits des gens qu'on n'a point connus.

Le caractère de chaque homme est un chaos, et l'écrivain qui veut débrouiller après des siècles ce chaos, en fait un autre.

J'ai toujours pensé que c'était une espèce do

charlatanerie de peindre autrement que par les faits les hommes publics avec lesquels on n'a pu avoir de liaison.

- iO —

Les portraits des hommes sont presque tous faits de fantaisie. C'est une grande charlatanerie de vouloir peindre un personnage avec qui l'on n'a point vécu.

Le romancier qui donne ses imaginations pour la vérité est méprisé. Tel qui autrefois faisait res- m pecter des fables par des nations entières ne serait pas lu aujourd'hui des derniers des hommes.

Les détails domestiques amusent seulement la curiosité ; les faiblesses qu'on met au grand jour M. ne plaisent qu'à la malignité, à moins que ces « mêmes faiblesses n'instruisent, ou par les malheurs qui les ont suivies ou par les vertus qui les ont réparées.

Un journal n'est pas plus une histoire que des matériaux ne sont une maison.

Il n'y adans ces intrigues ^ que ce qu'on voit tous les jours dans les maisons des particuliers qui ont un grand nombre de domestiques ; ce sont des peti-

Page 1