‹ Les mots de VoltaireChapitre 27 sur 62 · Intrigues de Cour · texte numérisé non relu

Intrigues de Cour

tesses communes; mais ici elles entraînent le destin de la France et de l'Europe.

Que nulle vérité ne soit cachée; c'est une maxime qui peut souffrir quelques exceptions. Mais en voici une qui n'en admet point : Ne dites à la postérité que ce qui est cligne de la postérité,

Si on pouvait confronter Suéto7'iea\ec les valets de chambre des douze Césars, pense-t-on qu'ils seraient toujours d'accord avec lui? et, en cas de dispute, quel est l'homme qui ne parierait pas pour les valets de chambre contre l'historien?

En fait d'histoire, rien n'est à négliger; et il faut consulter, si l'on peut, les rois elles valets de chambre.

C'est surtout dans les voyageurs qu'on trouve le plus de mensonges imprimés.

Qu'un voyageur me raconte des choses merveilleuses et intéressantes, il me fait grand plaisir pour un moment ; vient-on me faire voir que tout ce qu'il m'a dit est faux, je suis indigné contre le hâbleur. Il y a des gens à qui je ne pardonnerai de ma vie de m'avoir trompé dans ma jeunesse.

Il a fallu un nombre prodigieux de combinaisons et de siècles, avant que la nature fît naître celui qui devait inventer la charrue, et celui à qui nous devons Fart de la navette.

Le monde est vieux, mais Thistoire est d'hier.

Tous les grands événements de ce globe sont comme ce globe même dont une moitié est exposée au grand jour et l'autre plongée dans l'obscurité.

Les hommes ont été longtemps comme tous nos rustres qui, entièrement occupés de leurs besoins et de leurs travaux toujours renaissants, ne s'embarrassent jamais de ce qui s'est fait dans leur chaumière cinquante ans avant eux.

Quand une nation connaît les arts, quand elle n'est point subjuguée et transportée par les étrangers, elle sort aisément de ses ruines et se rétablit toujours.

Quiconque lit l'histoire avec fruit, voit qu'il y a eu autant de révolutions dans le commerce que dans les États.

Ce titre de Juste fut la définition à' Aristide et le sobriquet de Louis XI IL

L'histoire est pleine de conspirations ; mais nous ne parlerons ici que des conspirations des tyrans contre les peuples.

IjesSyUa et les Auguste n'ont été au fond que des assassins, qui ont attendu des passants au eoin d'un bois et qui ont profité des dépouilles.

Si on parcourt l'histoire du monde, on voit les faiblesses punies maisles grands crimes heureux, et l'univers est une vaste scène de brigandages abandonnée à la fortune.

Les nations subjuguées imputent toujours des choses horribles et absurdes à leurs vainqueurs : c'est la vengeance des sots et des esclaves.

Personne ne lit les détails des combats et des sièges; rien n'est plus ennuyeux que la droite et la gauche, les bastions et la contrescarpe. Il faut amorcer le lecteur par des choses intéressantes, sans quoi on ne tient rien.

Je n'entrepasdansle détail des opérations militaires; je n'ai jamais pu supporter ces minuties de carnage. Toutes les guerres se ressemblent à peu près : c'est comme si on faisait l'histoire de la chasse, et que l'on supputât le nombre des chiens mangés par les loups;

11 ne reste plus rien que le nom de ceux qui ont conduit des bataillons et des escadrons.il ne revient rien au genre humain de cent batailles données. Une écluse du canal qui joint les deux mers, un tableau du Foussin, une belle tragédie, une vérité découverte, sont des choses mille fois plus précieuses que toutes les annales de Cour, que toutes les relations de campagne.

C'est quelque chose de bien vilain que la guerre puisque les particularités les plus honorables des grandes actions font bâiller ceux qui les ont conduites.

C'est peut-être une perfection de l'art militaire de ne faire presque rien avec les plus grandes armées. Les forces étant toujours balancées, il en résulte la misère des peuples : il y a seulement de part et d'autre, cinq ou six cents personnes qui font des fortunes immenses à fournir le

HISTOIRE — CAllACTÈRE DES NATIONS W.)

nécessaire et le superflu aux meurtriers enrégimentés.

Camper et décamper à propos, courir son pays, faire subsister son armée aux dépens des ennemis, aller sur leur terrain lorsqu'ils s'avancent vers le pays qu'on défend et les forcer à revenir sur leurs pas, rendre par Thabileté la force inutile, c'est ce qui est regardé comme un des chefs d'œuvre de l'art militaire.

Se battre en rase campagne ou dans un poste contre une armée supérieure est très ordinaire; sauver des troupes vaincues et enfermées est très rare; c'est l'effort de l'art militaire.

Il y a des temps où cent mille hommes en campagne peuvent à peine prendre deux villes ; il y en a d'autres où une bataille entre sept ou huit mille hommes peut renverser un trône ou l'alïermir.

11 a toujours fallu qu'à la longue le peuple le plus instruit, le plus riche, le plus policé, ait cédé partout au peuple sauvage, pauvre et robuste. Il n'y a eu que l'artillerie perfectionnée, qui ait pu enfin égaler les faibles aux forts et contenir les barbares.

i;u M(jts de voltaire

La marine est un art et un grand art. On a eu parfois de bonnes troupes de terre formées en deux ou trois années par des généraux habiles et appliqués; mais il faut un long temps pour se procurer une marine redoutable.

Les peuples d'Europe ont. fait par leur marine le destin de toutes les côtes où ils ont abordé.

Le commerce est fait pour être le lien des |nations, pour consoler la terre et non pour la dévaster.

G'est au temps à aguerrir les troupes, et à ia discipline à les rendre invincibles.

Il y a peu d'événements à la guerre où des ofliciers et de simples soldats ne fassent de ces prodiges de valeur qui étonnent ceux qui en sont témoins et qui ensuite restent pour jamais dans l'oubli. Si un général, un prince, un monarqueeùt fait une de ces actions, elle serait consacrée à la postérité ; mais la multitude de cesfaits militaires se nuit à elle-même et, en tout genre, il n'y a que les choses principales qui restent dans la mémoire des hommes.

On n'a rien à répondre aune bataille gagnée*

Il est difficile de dire ce qui fait perdre les batailles.

Je pense que celui qui met ses bottes à quatre heures du matin a un grand avantage au jeu * contre celui qui monte en carrosse à midi.

Le nom de bataille perdue impose aux vaincus et les décourage. Leshommesne font jamais tout ce qu'ils peuvent faire ; et le soldat à qui Ton dit qu'il a été battu, craint de l'être encore.

L'art de la guerre est comme celui de la médecine, meurtrier et conjectural.

Un succès qui n'a point de suite n'est rien.

On a donné plus de cent vingt batailles en Europe depuis 1600 ; et de tous ces combats il n'y en a pas dix de décisifs. C'est du sang inutilement répandu pour des intérêts qui changent tous les jours.

Un général victorieux n'a point fait de fautes aux yeux du public, de même que le général 1. Jeu de la guerre.

battu a toujours tort, quelque sage conduite qu'il ait eue.

Depuis les anciens Romains,.] e ne connais aucune nation qui se soit enricliie par des victoires.

Ce n'est pas le nombre des morts, c'est l'épouvante de ceux qui survivent qui fait perdre les batailles.

Acheter la paix d'un ennemi, c'est lui donner de quoi faire la guerre.

La France, à parler sérieusement, est le royaume de l'esprit et de la sottise, de l'industrie et de la paresse, de la philosophie et du fanatisme, d^ li gaieté et du pédantisme, des lois et des abu5, du bon goût et de Timperti- U'^Ve.

Los Français ont, dans leur caractère et trop souvent dans leur gouvernement, quelque chose qui ne leur permet pas de former de grandes associations heureuses.

Les Français parlent vite et agissent lentemont : leur vivacité est dans les propositions et

non dans l'action. Témoin cent projets que j'ai

vus commencés avec chaleur et abandonnés avec dégoût.

— sa —

La différence du gouvernement et du génie paraît rendre les Français plus propres pour l'attaque, et les Allemands pour la défense.

Les Français, quand ils sont bien conduits, peuvent avoir ce courage patient qui est quelquefois aussi nécessaire que l'ardeur impétueuse qu'on leur accorde.

Que les Français ne sont-ils dans la tactique ce qu'ils sont dans le dramatique !

Je m'imagine toujours, quand il arrive quelque grand désastre, que les Français seront sérieux pendant six semaines. Je n'ai pu encore me corriger de cette idée.

Le sort de la France a presque toujours été que ses entreprises et même ses succès hors de ses frontières lui sont devenus funestes.

N'est-il pas absurde que la France ait dépensé tant d'argent en Amérique pour y être la dernière des nations de l'Europe ?

Franchement, nous sommes une nation d'enfants mutins à qui il faut donner le fouet et des sucreries.

Chaque nation cherche à se faire valoir. Les Français font valoir les autres nations en tout genre.

On n'ôtera jamais à la nation française la gloire de la valeur et de la politesse.

La lumière s'étend partout, et on l'éteint en France, où elle venait de naître. Il semble que la vérité soit comme les héros de l'antiquité que les marâtres voulaient étouffer dans leur berceau, et qui allaient écraser des montres loin de leur patrie.

Courage, Archimède%le ridicule est le point fixe avec lequel vous enlèverez tous ces maroufles. Notre nation ne mérite pas que vous daigniez raisonner avec elle ; mais c'est la première nation du monde pour saisir une l)onne plaisanterie.

Français qui n'est pas gai est un homme hors de son élément.

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