I. L'envie
Qiiond on parle ou qu'on écrit avec respect, on s'astreint alors à la bienséance. Or je demande k qui on doit plus de respect qu'au public.
Le temps qui fait seul la réputation des hommes, rend à la fin leurs défauts respectaljles.
La gloire est le concert des louanges constantes du public.
Le succès d\in bon ouvrage est la seule récompense digne d'un artiste; si les princes et les ministres veulent se faire honneur en récompensant cette espèce de mérite, il y a plus d'honneur encore d'attendre ces faveurs sans les demander.
L'or est confondu avec la boue pendant la vie des artistes, et la mort les sépare.
Il n'y a de véritable gloire que pour les artistes qui atteignent la perfection; le reste n'est que toléré.
Toute grandeur doit être simple.
La science et l'esprit conduisent un artiste., mais ne le forment en aucun genre.
Il sera difficile désormais qu'il s'élève des génies nouveaux, à moins que d'autres mœurs, une autre sorte de gouvernement, ne donnent un tour nouveau aux esprits.
Les hommes qui sont au-dessus des autres par les talents, s'en rapprochent presque toujours par les faiblesses car pourquoi les talents nous mettraient-ils au-dessus de l'humanité ?
Qui n'a rien de nouveau à dire doit se taire ou du moins se faire pardonner son inutilité par son éloquence.
Pourquoi, après le siècle des bons ouvrages, tout dégénère-t-il ? C'est que les vraies beautés sont devenues des lieux communs.
Quiconque pense fait penser.
En ouvrage d'esprit, comme en mécanique, ce que l'on perd en temps on le gagne en force.
Il faut aimer les Lettres malgré l'abus qu'on en fait, comme il faut aimer la Société dont tant d'hommes méchants corrompent les douceurs, comme il faut aimer sa patrie, quelques injustices qu'on y essuie, comme il faut aimer et servir l'Être Suprême, malgré les superstitions et le fanatisme qui déshonorent si souvent son culte.
Il en est des livres comme du feu de nos foyers; on va prendre ce feu chez son voisin, on l'allume chez soi, on le communique à d'autres, etil appartient à tous.
Le mérite, le succès et la réputation sont toutes choses fort différentes.
Il faut que le beau soit rare, sans cela il cesserait d'être beau.
Les hommes étant convenus de nommer beau tout objet qui inspire sans effort des sentiments agréables, ce qui n'est qu'exact, difficile et utile ne peut prétendre à la beauté.
Taut long procédé vient d'impuissance.
Quiconque a le génie de son art passe bien vite ot sans effort du petit au grand.
Au fond l'esprit des affaires et le véritable esprit des belles-lettres est le même.
Le bon goût est pour nous en littérature ce qu'il est pour les femmes en ajustements.
Le succès d'un ouvrage est presque toujours dans le choix du sujet.
Les beautés d'un ouvrage naissent quelquefois d'un défaut.
Après avoir écrit avec la rapidité du génie, il faut corriger avec la lenteur scrupuleuse de la critique.
Il n'y a de véritablement bons ouvrages que ceux qui passent chez les nations étrangères, qu'on y apprend, qu'on y traduit.
Je sens qu'on ne peut guère réussir dans les
.t^rands ouvrages sans un peu de conseils et beaucoup de docilité.
Un excellent critique serait un artiste qui aurait beaucoup de science et de goût, sans préjugés et sans envie.
On s'accoutume à ])ien parler en lisant souvent ceux qui ont bien écrit ; on se fait une habitude d'exprimer simplement et noblement sa pensée sans effort. Ce n est point une étude ; il n'en coûte aucune peine de lire ce qui est bon et de ne lire que cela. On n a de maître que son plaisir et son goût.
Les bons auteurs n ont de l'esprit qu'autant qu'il en faut, ne le recherchent jamais, pensent avec bon sens, et s'expriment avec clarté.
On ne doit sentir que les beautés d'un auteur qui commence : le public même a besoin de l'en- •' courager.
11 ne faut demander ni d'un sujet ni d'un au- ^ teur que ce qu'ils peuvent donner.
— ni —
Lorsqu'on lit pour s'instruire on voit tout ce
qui avait échappé lorsqu'on ne lisait qu'avec les yeux.
Il est certain qu'il y a dans toutes les langues du monde, une logique secrète qui conduit les idées des hommes sans qu'ils s'en aperçoivent, comme il y a une géométrie cachée dans tous les arts delà main, sans que le plus grand nombre des artistes s'en doute.
On se met sans peine au ton de ceux à qui on parle, il n'en est pas de même quand on écrit : c'est un hasard si l'on rencontre juste.
Plus on retranche en prose, en vers, en tout genre, excepté en finances, moins on fait de sottises.
Les artistes sont les juges compétents de l'art, il est vrai : mais ces juges compétents sont presque toujours corrompus.
Il est bien rare qu'un homme puissant, quand il est lui-même artiste, protège sincèrement les bons artistes.
Je suis très persuadé que quand un homme ne
cultive point un talent, c est qu'il ne l'a pas; qu'il n'y a personne qui ne fît des vers s'il étnit n^'' poète, et de la musique s'il était né musicien.
Il faut oublier qu'il y a des polissons, et se souvenir seulement des gens de goût.
On ne doit être le poète de personne, surtout quand on est celui du public. Il me paraît que le génie n'est point une charge de cour.
Tout ce qui tend à nous faire trop valoir nous met au-dessous de ce que nous sommes.
Réfuter des critiques est un vain amourpropre, confondre la calomnie est un devoir.
L'honneur est d'une autre espèce que la réputation d'auteur : l' amour-propre d'un écrivain doit se taire, mais la probité d'un homme accusé doit parler.
Qui loue tout n'est qu'un flatteur. Celui-là seul sait louer, qui loue avec restriction.
Ce n'est que par la lecture qu'on fortitie son âme; la conversation la dissipe, le jeu la resserre.
Quel plaisir de s'instruire et d'agrandir son âme pour un écu. sans sortir de chez soi !
Les livres rares ne sont rnres que parce qu'ils sont mauvais.
Il y a dans de vieux magasins, où personne ne fouille, des épées rouillées mais excellentes dont un bon guerrier peut se servir pour percer des sots.
Les titres des livres sont comme ceux des hommes aux yeux du philosophe ; il ne juge de rien par les titres.
Si le peuple a formé les langues, les grands hommes les perfectionnent par les hons livres ; et la première de toutes les langues est celle qui a le plus d'excellents ouvrages.
— RO- TI faut laisser dire les petits critiques, qui font
seml)lant de s'effaroucher de tout ce qui est nouveau, et qui ne voudraient que des expressions triviales ; notre langue n'est déjà que trop stérile.
Ai:)prendre plusieurs langues médiocrement, c est le fruit du travail de quelques années, parler purement et éloquemment la sienne, le travail de toute la vie.
La syntaxe est fondée sur la raison : l'usage et Taholition des mots dépendent quelquefois du caprice.
-as —
La langue la plus parfaite est celle où il y a le moins d'arbitraire, c'est comme dans le gouvernement.
— Si —
Les règles de la grammaire sont fondées pour la plupart sur la raison, et sur cette logique naturelle avec laquelle naissent tous les hommes bien organisés.
Il vaut mieux rejeter la plus belle pensée que de la mal exprimer.
Il est honteux pour l'esprit humain que la môme expression soit bonne en un temps et mauvaise en un autre.
Quoique M. de la Motte, et beaucoup d'autres
après lui, aient dit en pleine académie que les langues n'ont point de génie, il parait démontré que chacune a le sien bien marqué. Le génie est l'aptitude à rendre heureusement certaines idées et l'impossibilité d'en exprimer d'autres avec succès.
On appelle génie cCune langue son aptitude à dire de la manière la plus courte et la plus harmonieuse ce que les autres langages expliquent moins heureusement.
Chaque langue a son génie déterminé par la nature de la construction de ses phrases, par la fréquence de ses voyelles ou de ses consonnes, ses inversions, ses verbes auxiliaires. Le génie de notre langue estla clarté et l'élégance; nous ne permettons nulle licence à notre poésie qui doit marcher, comme notre prose, dans l'ordre précis de nos idées.
Toute métaphore pour être bonne doit être une image qu'on puisse peindre.
Les circonlocutions sont la marque d'une langue pauvre.
Il n'y a de bon, il me semble, que ce qu'on peut relire sans déaoùt.
198 MOTS DZi VOLTAIRE
Quand une fois une langue commence à jn^endre sa forme, c'est un instrument que les grands artistes trouvent tout pré2:)aré et dont ils se servent sans s'embarrasser qui gouverne et qui trouble la terre.
X'emp}oyez jamais un mot nouveau, à moins qu'il n ait les trois qualités : d'être nécessaire, iritelligihle et sonore. Des idées nouvelles, surtout en physique, exigent des expressions nouvelles ; mais sul)stituer à un mot d'usage, un autre mot qui n'a que le mérite de la nouveauté, ce n'est i)as enrichir la langue, c'est la a'Ater.
Vous vous applaudissez de voir votre langue presque aussi universelle que le furent autrefois le grec et le latin ; à qui en êtes-vous redevables, je vous prie? à une vingtaine de bons écrivains que vous avez presque tous ou négligés, ou persécutés, ou harcelés pendant leur vie.
Il n'est aucune langue complète, aucune qui puisse exprimer toutes nos idées et toutes nos sensations ; leurs nuances sont trop imperceptibles et trop nombreuses. Personne ne peut faire connaître précisément le degré du sentiment qu'il éprouve.
Chaque siècle a eu sa marotte.
Notre décadence vient peut-être de ce que les orateurs et les poètes du siècle de Lovis X/T' nous ont dit ce que nous ne savions pas, et qu'aujourd'hui les meilleurs écrivains ne pourraient dire que ce qu'on sait.
Quand une nation a eu un certain nombre de l)ons ouvrages, tout ce qu'on lui donne au-delà fait l'efTet d'un second service qu'on présente à des convives rassasiés.
Ni les FaNes, ni les Contes de la Fontaine, ni Y Art poétique ne sont nés chez nous; presque toutes nos beautés et nos sottises sont d'après l'antique.
Toutes nos langues modernes sont sèches, pauvres, et sans harmonie, en comparaison de celles qu'ont parlé nos premiers maîtres, les Grecs et les Romains ! Nous ne sommes que des violons de village.
La cause de la décadence des lettres vient de ce qu'on a atteint le but, ceux qui suivent voulant le dépasser.
Je voudrais encore une fois, en fait de belleslettres, qu'on fût de tous les pays, mais surtout du sien.
Nous sommes aussi touchés deFébauche la plus grossière dans les premières découvertes d'un art, que des beautés les plus achevées lorsque la perfection nous est connue.
Si nous avons d'autres lois de physique que celles de notre temps, nous n'avons point d'autres règles d'éloquence, et voilà peut-être de quoi terminer la querelle entre les anciens et les modernes.
Ceux qui ne lisent que les anciens sont des enfants qui no veulent parler jamais qu'à leurs nourrices.
Un peuple qui aurait des tragédies, des tableaux, une musique, uniquement de son goût, et réprouvés de tous les autres peuples policés, ne pourra jamais se flatter justement d'avoir le bon goût en partage.
Il faut plaire à sa nation; et quiconque n'a point avec le temps de réputation chez soi n'en a jamais ailleurs.
ARTS — LITTÉRATURE 2Ul
Trois choses sont absolument nécessaires, régularité, clarté, élégance. Avec les deux premières on parvient à ne pas écrire mal; avec la troisième on écrit bien.
Je fais venir souvent des livres sur leur titre, et je suis bien trompé. Ils ressemblent presque tous aux remèdes des charlatans; on les prend sur l'étiquette, et on ne s'en porte pas mieux.
Ce nest pas la peine d'être imitateur; il faut se taire en tout genre quand on n'a rien de nouveau à dire.
Un livre n'est excusable qu'autant qu'il apprend quelque chose.
On ne peut empêcher les barbouilleurs de papier d'écrire des sottises, les libraires hollandais de les vendre, et les laquais de les lire.
Ce n'est pas assez d'écrire et de flatter le pays où l'on est, il faut songer aux hommes de tous les pays.
Que de mauvais livres faits par des gens d'esprit !
— liG —
Un auteur qui s'est fait un genre de style peut rarement en changer quand il change d'objet.
L'esprit prend, malgré qu'il en ait, la teinture des choses auxquelles il s'applique. X
L'empressement de montrer de l'esprit est la plus sûre manière de n'en point avoir.
La plaisanterie expliquée cesse d'être plaisanterie; et un commentateur de bons mots n'est guère capable d'en dire.
Il ne suffit pas de bien faire, il faut faire au goût du public.
Les grossièretés ne conviennent pas même aux ouvrages les plus libres. Tous les gros mots sont horribles dans un poëme de quelque nature qu'il soit. Il faut encore de l'art et de la conduite jusque dans l'ivresse de la plaisanterie, et la folie même doit être conduite parla sagesse.
11 est plus aisé de faire de courtes peintures des
arts; — LITTÉRATURE 2i)o
choses qui nous frappent, que d'écrire un long ouvrage d'imagination qui plaise et qui instruise à la fois.
Un poète, dufonddeson cabinet, nepeutpeindre des mœurs qu'il n'a point vues; il aura plutôt fait cent odes et cent épîtres qu'une scène où il faut faire parler la nature.
Un marchand libraire commande des romans ou des traductions de romans. Si vous n'avez pas d'imagination, dit-il à son ouvrier, vous prendrez quelques aventures dans Cijrus^ dans Gastaaa (X AlfaracUe^ dans les Mémoires secrets cVun horitûie de qualité; et du total vous ferez un volume de quatre cents pages à vingt sous la feuille.
Les romans ont presque tous été, excepté iTa/Y/f, des productions d'esprits faibles qui écrivent avec facilité des choses indignes d"ôtre lues parles esprits solides; ils sont même pour la plupart dénués d'imagination.
De même que la bonne plaisanterie consiste à ne vouloir point être j^laisant, ainsi celui qui vous émeut ne songe point à vous émouvoir; il n'est point rhétoricien, tout part du cœur. Malheur à celui qui tâche dans quelque genre que ce soit.
Quand on préfère une maison, un jardin, un tableau, une statue, une musique, le connaisseur ne songe ni à l'architecte, ni au jardinier, ni au peintre, ni au statuaire, ni au musicien; il n'a que Fart en vue et non l'artiste.
Dans tous les arts, il y a un terme par-delà lequel on ne peut plus avancer. On est resserré dans les bornes de son talent ; on voit la perfection au-delà de soi, et on fait des efforts impuissants pour y atteindre.
La raison et la vertu touchent peu quand elles ennuient.
Un homme, avec du talent et un goût sûr, ne fera jamais de lourdes chutes en aucun genre.
Il se trouve toujours des hommes obscurs, des artistes animés d'un instinct supérieur qui inventent des choses admirables sur lesquelles ensuite les savants raisonnent.
On peut être totalement dépourvu de génie, et avoir beaucoup d'esprit et de goût.
Les plus grands efforts d'un homme d'esprit ne remplacent jamais le génie.
On a remarqué que presque tous ceux qui se sont fait un nom dans les beaux-arts, les ont cultivés malgré leurs parents, et que la nature a toujours été en eux plus forte que Téducation.
Le beau qui ne frappe (fue les sens, Timagination et ce qu'on appelle l'esprit, est souvent incertain; le beau qui parle au cœur ne l'est pas.
Il n'y a de véritablement beau que ce que toutes les nations reconnaissent j)our tel.
On ne peut que plaindre un philosophe réduit à la sécheresse des vérités, et pour qui les beautés de l'imagmation et du sentiment sont perdues.
Plus on a l'âme noble, moins on doit le dire. L'art consiste à faire voir cette noblesse sans l'annoncer.
Il est très difficile de se faire des idées nettes
206 MOTb DE VOLTAIRE
sur Dieu et sur la nature; il est peut-être aussi difûcile de se faire un bon style.
On peut être un très bon auteur avec quelques fautes, mais non avec beaucoup de fautes.
— lU —
L'impropriété des termes est le défaut le plus commun dans les mauvais ouvrages.
— Ii2 —
Uuand on a jeté sa statue en moule, il faut l'embellir, la polir avec le burin ; mais il ne faut pas vouloir faire d'un Satyre un Apollon. Chaque chose doit rester dans son caractère, sans quoi tout est perdu.
Nous disons, retenir par cœw\ car ce qui touche le cœur se grave dans la mémoire.
On écrit toujours très mal ce ((u'on écrit à cuntre-cœur.
Tous les heureux succès en tout genre sont fondés sur les choses dites ou faites à propos.
La nuance du simple et du familier est délicate, il faut la saisir.
Si la volupté est dangereuse, ce ne sont pas des plaisanteries qui inspirent cette volupté,
Où en seraient les lettres et les études en tout genre, si on ne peut être d'un sentiment opposé à celui d'un homme qui a su se procurer quelque crédit ?
J'ai vu autrefois dans les collèges donner des prix d'amplification. C'était réellement enseigner l'art d'être diffus.
Nul ouvrage philosophique n'est faible, malgré la faiblesse d'un style lâche, quand le raisonnement est juste et profond.
La multitude de livres inlisibles dégoûte. Il n'y a plus moyen de rien apprendre, parce qu'il y a trop de choses à apprendre.
C'est respecter un bon ouvrage que de le contredire : les autres ne méritent pas cet honneur.
Faut-il que ceux qui cherchent la gloire courent
à la honte par leurs querelles littéraires, et que les gens d'esprit deviennent souvent la risée des sots?
Il y a souvent des défauts, dans un ouvrage, qu'on est obligé de laisser malgré soi ; il y a peutêtre autant d'honneur à avouer ses fautes qu'à les corriger.
On remarque qu'il n'y a guère de grand homme qui n'ait aimé les lettres.
Je crois que quiconque ne fait pas connaître les défauts des grands hommes est incapal)le de sentir le prix de leurs perfections.
Ne méjugez point par les lumières de votre esprit, mais par les bornes de mon talent ; il y a des barrières pour tous les artistes.
C'est sur les imperfections des grands hommes qu'il faut attacher sa critique ; car si le préjugé nous faisait admirer leurs fautes, bientôt nous n'aurions de ces célèbres écrivains que l'exemple de mal faire.
On est fâché de voir la devise de Flmmortalité
à la tête de tant de déclamations qui n'annoncent rien d'éternel que l'oubli auquel elles sont condamnées.
Cette Académie française est l'objet secret des vœux de tous les gens de lettres ; c'est une maîtresse contre laquelle ils font des chansons et des épigrammes jusqu'à ce qu'ils aient o])tenu ses faveurs, et qu'ils négligent dès qu'ils en ont la possession.
Les grands hommes se sont tous formés ou avant les Académies ou indépendamment d'elles. A quoi peuvent donc servir les Académies? à entretenir le feu que les grands génies ont allumé.
C'est peu de chose qu'un vieil académicien.
Une grande bibliothèque a cela de ])on qu'elle effraye celui qui la regarde.
— IGl —
La multiplicité des faits et des écrits devient si grande qu'il faudra bientôt tout réduire aux extraits et aux dictionnaires.
Un dictionnaire doit être un monument de vérité et de goût, et non pas un magasin de fantai-
sies... La rage du bel esprit est absolument incompati] >le avec un bon dictionnaire.
Un dictionnaire sans citation est un squelette.
La musique aujourd'hui n'est plus que l'art d'exécuter des choses difficiles.
Un homme qui a l'oreille et la voix justes peut bien chanter sans les règles de la musique ; mais il vaut mieux les savoir.
Dans cette musique de pure déclamation qui est la mélodie des anciens, c'est principalement la beauté naturelle des paroles qui produit la beauté du chant ; on ne peut bien déclamer que ce qui mérite de Têtre.
En général,lesimaginationsdes peintres, quand elles ne sont qu'ingénieuses, font plus d'honneur à l'esprit de l'artiste qu'elles ne contribuent aux beautés de l'art. Toutes les compositions allégoriques ne valent pas la belle exécution de la main qui fait le prix des tableaux.
Il faut pour qu'un peintre ait une juste réputa-
ARTS — LITTÉRATURE "2il
tion que ses ouvrages aient un prix chez les étrangers. Ce n'est pas assez d'avoir un petit parti et d'être loué dans de petits livres, il faut être acheté.
11 y a une fatalité sur les Académies : aucun ouvrage qu'on appelle académique n'a été encore, en aucun genre, un ouvrage de génie.
Il y a et il y aura toujours à Paris beaucoup de jeunes gens qui font et qui feront très joliment des vers ; mais ce n'est pas assez de les faire bons, il leur faut un je ne sais quoi qui force à les retenir par cœur, ou à les relire malgré qu'on en ait, sans quoi cent mille bons vers sont de la peine perdue.
Le véritable éloge d'unpoëte, c'est qu'on retienne ses vers.
La meilleure satire qu'on puisse faire des mauvais poètes, c'estde donner d'excellents ouvrages.
J'ai dit souvent que la meilleure manière de juger des vers c'est de les tourner en prose en les débarrassant seulement de la rime. Alors on les voit dans toute leur turpitude.
La difficulté surmontée, dans quelque genre que ce puisse être, fait une grande partie du mérite.
Ce sont les beautés de détail qui soutiennent les ouvrages en vers et qui les font passer à la postérité.
Quiconque se borne à vaincre une difficulté pour le mérite seul de la vaincre est un fou ; mais celui qui tire du fond de ces obstacles mêmes, des beautés qui plaisent à tout le monde, est un homme né sage et presque unique.
Ce mélange monstrueux de la langue qu'on parlait il y a deux cents ans et de la langue de nos jours paraît l'abus le plus condamnable qui se soit glissé dans la poésie.
Les vers, pour être bons, doivent avoir tout le mérite d'une prose parfaite en s'élevant au dessus d'elle par le rhythme, la cadence, la mélodie, et par la sage hardiesse des figures.
La rime est nécessaire à la poésie française par la nature de notre langue, et est consacrée à
ARTS — LITTÉRATURE 21o
jamais par les ouvrages de nos grands hommes.
Je ne puis souffrir qu'on sacrifie àla richesse de la rime toutes les autres beautés de la poésie, et qu'on cherche plutôt à plaire à l'oreille qu'au cœur et à l'esprit.
Nous autres poètes nous sommes souvent très impolis pour la commodité de la rime.
La bonne poésie est à la bonne prose ce que la danse est à une simple démarche noble, ce que la musique est au récit ordinaire, ce que les couleurs d'un tableau sont à des dessins au crayon.
La plupart des beaux vers de morale sont des traductions.
Un vers, pour être bon, doit être semblable à l'or, en avoir le poids, le titre et le son. Le poids c'est la pensée, le titre c'est la pureté élégante du style, le son c'est l'harmonie.
Ce n'est pas peut-être une idée fausse de penser qu'il y a des plaisanteries de prose et des plaisanteries de vers.
L'erreur en prose est un monstre, et envers un monstre ridicule. Les ornements recherchés de la rime ne rendent pas vrai ce qui est faux, mais le rendent impertinent.
Malheur à qui fait des vers quand il le veut ; quiconque n'en fait pas malgré soi, en fait de mauvais.
Quand il s'agit de faire parler les passions, tous les hommes ont presque les mêmes idées : mais la façon de les exprimer distingue l'homme d'esprit d'avec celui qui n'en a point, l'homme de génie d'avec celui qui n'a que de l'esprit, et le poète d'avec celui qui veut l'être.
Il faut laisser reposer la terre: l'imagination gourmandée ne fait rien qui vaille ; les ouvrages de génie sont aux compilations ce que l'amour est au mariage ; l'hymen vient quand on l'appelle et l'amour vient quand il lui plaît.
Les sentimentsvigoureux de l'âme passent toujours dans le langage et qui pense fortement parle de même.
Un vrai poète, tel que Bacine, est, si je l'ose
dire, comme un dieu qui tient les cœurs des hommes dans sa main. Le potier qui donne à son gré des formes à l'argile n'est qu'une faible image du grand poète qui tourne comme il veut nos idées et nos passions.
Je n'estime la poésie qu'autant qu'elle est l'ornement de la raison.
— lyo —
On n'a pas toujours des idées à commandement ; c'est un coup de la grâce : elle vient quand il lui plaît, et est, comme l'amour, très volontaire.
L'ennui et l'insipidité sont un poison froid contre lequel bien peu de gens trouvent un antidote.
Le nombre des vrais poètes et des vrais connaisseurs sera toujours extrêmement petit; mais il faut qu'il le soit ; c'est le petit nombre des élus. Moins il y a d'initiés, plus les mystères sont sacrés.
Quiconque peint les passions les a ressenties, et il n'y a guère de barbouilleur qui n'ait exploité ses modèles.
Ce n'est pas payer ses dettes que de refuser de
justes louanges; elles sont la récompense des gens de lettres.
Pour ]uger des poètes; il faut sentir, il faut être né avec quelques étincelles du feu qui anime ceux qu'on veut connaître.
Un roman médiocre est, je le sais bien, parmi les livres, ce qu'est dans le monde un sot, qui veut avoir de l'imagination ; on s'en moque mais on le souffre. Ce roman fait vivre et l'auteur qui l'a composé, et le libraire qui le débite, et le fondeur, et l'imprimeur, et le papetier, et le relieur, et le colporteur, et le marchand de mauvais vin à qui tous ceux-là portent leur argent. L'ouvrage amuse encore deux ou trois heures quelques femmes avec lesquelles il faut de la nouveauté fn livres comme en tout le reste. Ainsi tout méprisable qu'il est, il a produit deux choses importantes, du profit et du plaisir.
Je ne dispute point quand il s'agit de poésie et d'éloquence, c'est une affaire de goût ; chacun a le sien, je ne peux prouver à un homme que c'est lui qui a tort, quand je l'ennuie.
- 204 - f Soyez sûr que si vous n'occupez votre jeunesse
«|ue de l'étude des poètes, vous vous en repentirez dans un âge plus avancé.
Malheur, surtout dans ce siècle, à un versificateur qui n'est que versificateur!
On ne va plus à la postérité que par des routes uniques ; le grand chemin est trop battu, et on s'y étouffe.
Quelqu'un a dit que la gloire réside au haut d'une montagne ; les aigles y volent, et les reptiles s'y traînent.
La gloire, après tout, est Tunique récompense des belles actions, tous les autres avantages passent, ou môme sont mêlés d'amertume ; la gloire reste, quand elle est pure.