‹ Les mots de VoltaireChapitre 33 sur 62 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Quand un homme a établi sa réputation par (les morceaux sublimes, et qu'un siècle entier a mis le sceau à sa gloire, on approuve en lui ce qu'on censure clans un contemporain.

Si les hommes ne songeaient qu'à perfectionner leur goût et leur raison par les livres, les bibliothèques seraient moins nombreuses et plus utiles; mais on veut avoir tout ce qu'on a écrit sur une matière, et tout ce qu'un homme célèbre a écrit de mauvais comme de bon, dût-on ne le jamais lire.

11 n'y a guère de connaisseurs quand il n'y a point de modèles.

A quoi nous occupons-nous aujourd'hui? A faire quelques réflexions spirituelles sur le génie du siècle passé.

Qui ne sait pas réprouver le mauvais, n'est pas digne de sentir le bon.

Quiconque ne sait pas connaître les fautes des grands hommes, est incapable de sentir le prix de leurs perfections.

On a tant célébré de grands hommes, qu'il n'y a presque plus de grands hommes.

Les gens instruits et disant leur avis, pleuvent de tous côtés; mais où trouver des hommes de génie qui veuillent bien se consacrer au triste et dangereux métier d'apprécier le génie des autres?

Il ne faut s;ouvent qu'un seul homme pour faire régner le bon goût dans le pays qu'il habite ; l'émulation gagne de proche en proche. 11 en est

des choses de l'esprit comme des coiffures des femmes; il suffit, dans tout pays, d'une belle danie pour mettre une nouvelle coiffure à la mode : de même c'est assez d'un homme supérieur par son rang et par son esprit, pour mettre à la mode les beaux-arts et le bon goût.

Il est plus facile à certains esprits de suivre leurs propres idées que de se rendre compte de celles des autres.

Citer la pensée des vieux auteurs qui ont dit le pour et le contre, ce n'est pas penser.

Ce n'est pas assez que le vrai soit la base des ouvrages, il faut que la matière soit importante, il faut dire des choses intéressantes et neuves.

A la longue l'art d'instruire, quand il est parfait, réussit mieux que l'art de médire, parce que la satire meurt avec ceux qui en sont les victimes et que la raison et la vertu sont éternelles.

11 y a plus à profiter dans douze vers d'/Tojiière et de Vii^gile, que dans toutes les critiques qu'on a faites de ces deux grands hommes.

MOTS DE YOLTATRE

On ne rit point dans une traduction.

Malheur aux faiseurs de traductions littérales, qui, traduisant chaque parole, énervent le sens ! C'est hien là qu'on peut dire que la lettre tue et que l'esprit vivifie.

Souvenez-vous toujours quand vous voyez une traduction, que vous ne voyez qu'une faihle estampe d'un beau tableau.

C'est le sort des traducteurs en toute langue d'être au-dessous de leurs originaux.

Il y a des expressions que Boilecm appelle trouvées, qui font un effet merveilleux dans la place où un homme de génie les emploie; elles deviennent ridicules chez les imitateurs.

Cette habitude de faire raisonner ses personnages avec subtilité, n'est pas le fruit du génie Le génie peint à grands traits, invente toujours les situations frappantes, porte la terreur dans l'âme, excite les grandes passions et dédaigne tous les petits moyens : tel est Corneille dans le cinquième acte de Rodogune^d^ns des scènes des

HOMMES DE LETTRES — CRITIQUE 22o

fforaces, de Cinna, de Pompée. Le génie n'est point subtil et raisonneur, c'est ce qu'on appelle esprit qui court après les pensées, les sentences, les antithèses, ]es réflexions, les contestations ingénieuses. L'esprit, dans Corneille comme dans le grand nombre de nos écrivains modernes est ce qui perd la littérature.

Ce qui multiplie les livres, malgré la loi de ne pas multiplier les êtres sans nécessité, c'est qu'avec des livres on en fait d'autres ; c'est avec plusieurs volumes déjà imprimés qu'on fabrique une nouvelle histoire de France ou d'Espagne, sans rien ajouter de nouveau. Tous les dictionnaires sont faits avec des dictionnaires ; presque tous les livres nouveaux de géographie sont des répétitions de livres de géographie.

La vue d'une bibliothèque me fait tomber en syncope.

Il est très commun de lire et très rare de lire avec fruit.

Il en est des livres comme des hommes : le très petit nombre joue un grand rôle, le reste est confondu dans la foule.

Il est ridicule de défendre sa prose et ses vers

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quand ce ne sont que des vers et de la prose ; en fait d'ouvrages de goût, il faut faire, et ensuite se taire.

Il n'y a point de philosophe qui n'essuie beaucoup d'outrages et de calomnies. Pour un homme qui est capable de répondre par des raisons, il y en a cent qui n'ont que des injures à dire et chacun paye dans sa monnaie.

Chacun veut lire ou pour fortifier son âme, ou pour l'orner, ou pour se vanter d'avoir lu.

La plupart des livres ressemblent à ces conversations générales et gênées, dans lesquelles on dit rarement ce qu'on pense.

Les livres sur les affaires du temps meurent avec ces affaires ; les ouvrages d'une utilité générale subsistent.

Chez toutes les nations, il faut que l'antiquité l'emporte sur le moderne, jusqu'à ce que le moderne soit devenu antique à son tour.

— Si- Plusieurs écrivains philosophes se sont étonnés

de ce que, tout le monde prétendant à l'esprit, personne n'ose se vanter d'en avoir.

Le goût n'est que la suite d'un sens droit et le sentiment prompt d'un esprit bien fait.

Il y a une foule prodigieuse de gens d'esprit. Mais les personnes d'un goût épuré qui pensent juste, et qui disent ce qu'elles pensent, sont bien rares.

Sans justesse, il n'y a ni esprit ni talent.

Il n'y a de vraie réputation que celle qui est formée à la longue par le suffrage unanime des connaisseurs sévères.

Les sots admirent tout dans un auteur estimé.

Pour bien assurer qu'une chose est mal, il faut voir en même temps qu'on pourrait mieux faire.

Les succès en tout genre dépendent de l'esprit du siècle. Le médiocre est admiré dans un temps d'ignorance ; le bon est tout au plus approuvé dans un temps éclairé.

Les louanges trop exagérées font tort à celui qui les donne, sans relever celui qui les reçoit.

J'ai examiné les ouvrages que je commentais sans égard ni au temps où ils ont été faits, ni au nom qu'ils portent, ni à la nation dont est l'auteur. Quiconque cherche la vérité ne doit être d'aucun pays.

La critique s'exerce sur l'ouvrage et non sur la personne ; elle ne doit ménager aucun défaut, si elle veut être utile.

Les hommes qui ont le mieux pensé, sont aussi ceux qui ont le mieux écrit.

Il me semble que tous les honnêtes gens aiment mieux cent fois un homme lourd, mais sage, qu'un mauvais plaisant.

Les livres sont la peinture de la vie humaine; il en faut de solides, et on en doit permettre d'agréables.

Un lecteur en use avec les livres comme un ci-

toyen avec les hommes ; on ne vit pas avec tous ses contemporains, on choisit quelques amis.

La tragédie, la comédie, lepoëme épique, la musique sont des arts véritables. On nous prodigue des leçons, des discussions sur tousles arts; mais que le grand artiste est rare !

Il faut un tant soit peu de satire pour égayer la louange.

Il y a toujours un sens dans lequel on peut condamner un écrit, et un sens, dans lequel on peut l'approuver. Il serait hien plus raisonnable de ne faire attention qu'auxbeautés utiles d'un ouvrage, et de n'y point chercher un sens odieux ; mais c'est une des imperfections de notre nature d'interpréter malignement tout ce qui peut être interprété, et de vouloir décrier tout ce qui a eu du succès.

Tout homme qui s'érige en critique, entend mal son métier quand il ne découvre pas dans un ouvrage qu'il examine, les raisons de son succès.

G'estle propre des censures violentes d'accréditer les opinions qu'elles attaquent ; on crie contre un livre parce qu'il réussit, on lui impute des erreurs , qu'arrive-t-il ? les hommes, révoltés

contre ces cris, prennent pour des vérités les erreurs mêmes que les critiques ont cru apercevoir. La censure élève des fantômes pour les combattre, et les lecteurs indignés embrassent ces fantômes.

Ce n'est point par des satires, mais par des ouvrages écrits dans le bon goût qu'on réforme le goût des hommes.

La vérité et le bon goût n'ont remis leur sceau qu'à la main du temps. Cette réflexion doit retenir les auteurs des journaux dans les bornes d'une grande circonspecption.Geux qui rendent compte des ouvrages doivent rarement s'empresser de les juger. Ils ne savent pas si le public à la longue jugera comme eux ; et puisqu'il n'a un sentiment décidé et irrévocable qu'au bout de plusieurs années, que penser de ceux qui jugent de tout sur une lecture j^récipitée ?

Presque tout ce qui n'est que personnel est perdu pour le reste des hommes.

La plupart des livres sont comme des gazettes : ils ne valent plus rien, l'ordinaire suivant.

Il est toujours malheureusement nécessaire

d'avertir qu'il faut distinguer les objections que se fait un auteur, de ses réponses aux objections et ne pas prendre ce qu'il réfute pour ce qu'il adopte.

Le public de tous les temps et de toutes les nations, toujours juste à la longue, ne juge les grands hommes que par leurs bons ouvrages, et non par ce qu'ils ont fait de médiocre ou de mauvais.

Presque tous les livres polémiques n'ont qu'un temps. Les fables de La Fontaine, VArioste passeront à la dernière postérité.

Quel est l'auteur dangereux? C'est celui qui est lu par les oisifs de la Cour et par les dames.

On peut aujourd'hui diviser les habitants de l'Europe en lecteurs et en auteurs, comme ils ont été divisés pendant sept ou huit siècles en petits tyrans barbares qui portaient un oiseau sur le poing et en esclaves qui manquaient de tout.

Parlez de vous le moins que vous pouvez, car vous devez savoir que l'amour-propre du lecteur est aussi grand que le votre. Il ne vous pardon-

liera jamais de vouloir le condamner à vous estimer.

Qui loue tout est un flatteur : celui-là seul sait louer qui loue avec restriction.

Se donner certains petits airs de qualité n'est au fond qu'une nouvelle espèce de pédanterie plus choquante peut-être ou plus risible que celle de l'école ou du cloître.

Attribuer à un auteur ce qui n'est point de lui, c'est tout à la fois outrager un citoyen et abuser le public, c'est en quelque façon un acte de faussaire.

Tout homme qui veut bien écrire doit corriger ses ouvrages toute sa vie.

Les lettres seules, dénuées de cette sagacité laborieuse qui rend un homme utile, ne procurent presque jamais qu'une vie malheureuse et méprisée.

On est assez lâche pour céder quelquefois à d'impertinentescritiques; on sacrifie des traits noblement hasardés auxquels le public s'accoutumerait en quatre jours. Il y a un beau milieu à tenir

entre l'obstination contre les critiques des sages, et l'esclavage de la critique des fous.

Nous autres pauvres diables de gens de lettres, nous sommes faits pour être calomniés.

Des Mcdseaiix a écrit sa vie en un gros volume; elle ne devait pas contenir dix pages. La vie d'un écrivain sédentaire est dans tous ses écrits.

Les hommes jugent rarement par eux-mêmes; ils suivent le torrent, et le goût épuré est presque aussi rare que les talents.

Un livre vous déplaît-il? réfutez-le ; vous ennuie-t-il? ne le lisez pas.

Vous craignez les livres comme certaines bourgades ontcraint les violons. Laissez lire, et laissez danser: ces deux amusements ne feront jamais de mal au monde.

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