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On ne doit pas tirer de l'oubli de mauvais ouvrages que l'auteur y a condamnés.
Le grand malheur d'un homme de lettres est
ordinairement de ne tenir à rien. Un bourgeois acliète un petit office, et le voilà soutenu par ses confrères. Si on lui fait une injustice, il trouve aussitôt des défenseurs. L'homme de lettres est sans secours; il ressemble aux poissons volants: s'il s'élève un peu, les oiseaux le dévorent ; s'il plonge, les poissons le mangent.
Les hommes ne méritent certainement pas qu'on se livre à leur jugement, et qu'on fasse dépendre son bonheur de leur manière de penser.
On ne sait comment faire avec le public. Il n'y a qu'un seul secret pour lui plaire de son vivant, c'est d'être souverainement malheureux.
Les artifices sont, pour les gens de lettres, la plus mauvaise des armes ; l'on se croit un politique et l'on n'est que méchant. Point de politique en littérature. Il faut avoir raison, dire la vérité et s'immoler.
J'aime un livre dont la lecture me laisse une idée grande et aimable du caractère, des sentiments, des mœurs de celui qui l'a composé.
Celui qui imite toujours ne mérite assurément pas d'être imité.
Il était permis dans l'enfance de la littérature de dérober quelque chose aux anciens, et de rester au-dessous d'eux ; mais si l'on veut imiter un moderne, on n'évite guère le nom de plagiaire qu'en surpassant son modèle.
Trop d'imitation éteint le génie.
On parle toujours mal quand on n'a rien à dire.
Celui qui ne pense point ne peut varier son style puisqu'en effet, il n'a rien à dire.
J'aime un ouvrage sérieux qui ne soit point écrit trop sérieusement.
Je m'aperçois toujours combien il est diffieile d'être court et plein, de discerner les nuances, de ne rien dire de trop, et de ne rien omettre.
Toute langue étant imparfaite, il ne s'ensuit pas qu'on doive la changer. Il faut absolument s'en tenir à la manière dont les bons auteurs l'ont parlée ; et quand on a un nombre suffisant d'auteurs approuvés, la langue est fixée. Aussi on ne peut plus rien changer à l'italien, à l'espagnol, à
l'anglais, au français, sans les corrompre; la raison en est claire: c'est qu'on rendrait J3ientôt inintelligibles les livres qui font l'instruction et le plaisir des nations.
- 8(3 — Rien n'est beau sans le mot propre.
L'impropriété des termes est le défaut le plus commun dans les mauvais ouvrages.
Quand on dispute sur un mot, c'est une preuve que l'auteur ne s'est pas servi du mot propre. La plupart des disputes en tout genre ont roulé sur des équivoques.
Tout ne doit pas être orné, mais rien ne doit être rebutant. Un langage obscur et grotesque n'est pas de la simplicité ; c'est de la grossièreté recherchée.
— îX) -
Le défaut qu'il faut le plus soigneusement éviter et celui qui caractérise le plus un esprit faux, c'est de commencer une phrase par une image et de la finir par une autre image.
C'est un art que de savoir bien rendre compte d'une pièce de théâtre.
J'ai fait toute ma vie une étude assidue de l'art dramatique : cela seul m'a mis en droit de commenter les tragédies d'un grand maître. J'ai toujours remarqué que le peintre le plus médiocre se connaissait quelquefois mieux en tableaux qu'aucun des amateurs qui n'ont jamais manié le pinceau.
Je ne suis pas de ces gens qui, en lisant une pièce de théâtre de leurs amis, imaginent sur le champ un plan différent de celui qu'ils lisent, et critiquent tout ce qu'ils ne trouvent pas conforme à leurs idées. Je me laisse aller aux idées de l'auteur, c'est lui qui me mène. S'il m'émeut, s'il m'intéresse, si son ensemble et ses détails font sur moi une grande impression, je ne le chicane pas, je ne sens que le plaisir qu'il m'a donné.
Prouvez solidement ce que vous pensez d'une pièce et laissez au public le soin de se prononcer. Soyez sûr que l'art sera contre vous toutes les fois que vous déciderez sans preuve quand même vous auriez raison, car ce n'est* pas votre jugement qu'on demande, mais le rapport d'un procès que le public doit juger.
Il vaudrait beaucoup mieux instruire en faisant
une bonne tragédie et une bonne comédie qu'en parlant mal de ceux qui en font.
Il y a une grande différence entre le débit et le succès.
Il y a peu de vrais génies, mais l'esprit du temps et rimitation ont fait beaucoup d'auteurs agréables.
Pour un homme à talents qui s'élève, dont on est jaloux, et qu'on voudrait perdre, il sort de dessous terre mille demi-talents qu'on accueille pendant deux jours, qu'on précipite ensuite dans un éternel oubli, et qui sont remplacés par d'autres éphémères.
S'il faut détester les cabales, il faut respecter l'union des véritables gens de lettres ; c'est l'unique moyen de leur donner la considération qui leur est nécessaire.
On ne doit de respect qu'à ce qui est beau. C'est se moquer du monde que de dire : Admirez des sottises, parce que l'auteur a fait autrefois de bonnes choses.
Il ne faut guère en croire sur un ouvrage, ni l'auteur, ni des amis, encore moins les critiques précipitées qu'on en fait clans la nouveauté.
11 serait mieux sansdoute, qu'on ne publiât que les bons ouvrages des bons auteurs ; mais le public veut tout avoir, soit par une vaine curiosité, soit par une malignité secrète, qui aime à repaître ses yeux des fautes des grands bommes.
Le ridicule vient à bout de tout ; c'est la plus forte des armes. C'est un grand plaisir de rire en se vengeant.
Je ne connais de véritablement bons ouvrages que ceux dont le succès n'est point dû à la malignité humaine.
J'aime mieux les ridicules que les héros. Le conte du Tonneau a fait plus de mal à l'église romaine qu'Henri VIII.
Nulle authenticité jusqu'au temps où les gazettes, les journaux se contredisant les unsles autres et veillant les uns sur les autres, donnent occasion d'examiner les faits, discutés ensuite par les contemporains.
2o8 MOTS DE VOLTAIRE
Rien n'est à mépriser dans les belles lettres, et le goût peut s'exercer à proportion sur les plus petits ouvrages comme sur les plus grands.
Les papiers publics si multipliés dans l'Europe, produisent quelqueiois un grand bien; ils effrayent le crime, ils arrêtent la main prête à le commettre. Plus d'un potentat a craint quelquefois de faire une mauvaise action qui serait enregistrée sur le champ dans toutes les archives de l'esprit humain.
— lou —
Il faut imiter le style de la gazette qui s'imprime à Paris, elle dit au moins correctement des choses inutiles.
Vous me demandez comment il faut s'y prendre pour qu'un journal plaise à notre siècle et à la postérité. Je vous répondrai en deux mots : soyez impartial.
Un bon mot vaut bien un beau livre.
Nos chansons valent mieux que celles d'Aria" créon et le nombre en est étonnant. On en trouve, même qui joignent la morale avec la gaieté et qui, annoncées avec art, n'aviliraient point du tout un journal sérieux.
Plus un état exige de circonspection, plus les faiblesses sont remarquées ; et si les moines ont fait vœu de chasteté, d'humilité, de pauvreté, les gens de lettres semblent avoir fait vœu de raison.
Une grande vérité approfondie vaut mieux que la découverte de mille mensonges.
11 vaut mieux être le laquais d'un bel esprit que le bel esprit des laquais.
C'est précisément parce qu'il y a beaucoup d'esprit en France qu'on y trouvera dorénavant moins de génies supérieurs.
On doit la vérité au public.
Le goût du siècle présent est de montrer de l'esprit, à quelque prix que ce puisse être. On préfère une épigramme à tout ; et c'est en partie ce qui a fait tout dégénérer.
Les justes éloges sont un parfum qu'on réserve pour embaumer les morts*
Los papiers publics et les journaux sont infec-
tés continuellement d'expressions impropres auxquelles le public s'accoutume à force de les relire.
Une foule d'écrivains s'est égarée dans un style recherché, violent, inintelligible, ou dans la négligence totale delà grammaire.
11 y a bien des espèces d'ignorances ; la pire de toutes est celle des critiques. Ils sont obligés, comme on sait, d'avoir doublement raison, comme gens qui affirment, et comme gens qui condamnent. Ils sont donc doublement coupables quand ils se trompent.
Il est plus aisé de débiter un mensonge au coin du feu, que d'aller chez les parties intéressées s'informer de la vérité.
11 faut surtout, quand on répète, ne se pas tromper. L'exactitude doit venir au secours de la stérilité.
Défions-nous de tous les ana, de toutes ces petites anecdotes. Un sûr moyen de dire des sottises est de répéter au hasard ce qu'on a entendu dire.
Quand on emploie une expression neuve et de génie, ce que Boileau appelait un mot trouvé, il faut citer l'inventeur. Ce siècle-là a de beaux côtés, mais il est un peu le siècle des plagiaires.
Par quelle fatalité est-il arrivé que le siècle où l'on pense soit celui où Ton ne sait plus écrire?
Il est à craindre aujourd'hui que cette ^ belle langue ne dégénère par cette malheureuse facilité d'écrire que le siècle passé a donnée aux siècles suivants ; car les modèles produisent une foule d'imitateurs, et ces imitateurs cherchent toujours à mettre en parole ce qui leur manque en génie.
Il n'appartient qu'à l'ignorance et à la présomption, qui en est la suite, de dire qu'il n'y a rien à imiter dans les anciens ; il n'y a point de beautés dont on ne trouve chez eux les semences.
Règle bien sûre pour juger si un homme s'est tenu dans les bornes d'une critique honnête : Osez montrer votre ouvrage à celui même que vous censurez.
On a vu chez les nations modernes qui cultivent les lettres, des gens qui se sont établis criti-