‹ Les mouettes; piece en trois actesChapitre 36 sur 39 · SCENE V YVONNE, ANNE-MARIE, MARIANNE · texte numérisé non relu

SCENE V YVONNE, ANNE-MARIE, MARIANNE

YVONNE

Voilà trente francs, pour le mois d'Anne-Marie, et huit francs qui lui reviennent sur le compte du mois commencé... Vous êtes bien décidée?.. Vous emmenez votre nièce ? Voyez comme elle a du chagrin.

MARIANNE

Son oncle, il ne veut pas qu'on dise des méchants mots sur la petite, da!... Il ne veut pas,c't'homme!... je n'y peux rien. Et quand il a quelque chose là, c'est pas ailleurs, pour sûr... Puis ça l'amusera, la petite, c'est la

LES MOUETTES iSq

belle saison, elle mènera les vaches à la pâture... Elle m'aidera pour traire sur le coup de cinq heures,... n'estce pas, Anne-Marie?

ANNE-MARIE

Oui, ma tante.

MARIANNE

On retournera le fumier ensemble, n'est-ce pas, Anne-Marie?

ANNE-MARIE

Oui... ma tante...

YVONNE

Enfin cet hiver vous me la renverrez?

MARIANNE

Oh oui... si mon homme veut... Il n'a plus assez d'enfants pour aider. Les autres sont mariés, par-ci parlà; son fils qui restait avec nous, voilà que ça vient sur les deux ans qu'il est à l'hôpital pour sa grosseur au genou qui a été écrasé par la barrique dans la cale de la Fée bleue. Voilà sur les deux ans que ça ne se ferme pas, la plaie... Ah! les enfants!

YVONNE

\'ous n'avez pas eu de chance, non plus.

MARIANNE

Alors nous voulons envoyer la petite travailler à la sardinerie. Elle gagnera ses soixante francs. Ce sera toujours ça, puisque le fils peut pas sortir de Tliôpital.

YVONNE

Dans la sardinerie ! Y pensez-vous ?

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MARIANNE

Pour silr elle ne sera pas dans une belle maison comme ici, avec de beaux vêtements, mais elle s'y fera.

YVONNE

Jamais !

MARIANNE

Et puis quoi, si vous aviez des pupilles, vous voudriez aussi gagner sur eux. Ils coûtent assez cher quand ils sont petits.

YVONNE

Je voudrais d'abord qu'ils vivent contents, s'il se peut.

MARIANNE

Oui, vous dites ça, parce que vous n'en avez pas.

YVONNE

N'envoyez pas votre nièce à la sardinerie. Elle tomberait malade.

MARIANNE

Les autres filles y vont bien!... Et puis, si vous avez des vieux habits... pour mon homme, ça sert toujours... Aux champs, il n'a pas besoin de luxe...

YVONNE

J'y songerai.

MARIANNE

C'est ça, des vieux souliers, des vieux habits, des vieilles jupes, moi j'en tire toujours profit. A vous revoir. Anne-Marie, ne pleure donc pas, ma petite.

(Ànne-Mari6 éclale en sanglots^}

LES MOUKTTES l^l

SCENK VT YVONNE, GIlA.VliALOT.

(.Yvonne range son livre de comptes et des papiers dans l'armoire.) CHAMBALOT

\ olre pctile femme de chambre est partie?

YVONNE

Sa tante vient de l'emmener... Vous vous êtes prudemment tenu à l'écart, jusqu'à ce que la charrette eût tourné le coin.

Moi? Je lisais le journal, dans le jardin.

YVONNE

Vous le savez : c'est à cause de vous qu'Anne-Marie s'en va...

CHAMBALOT.

Allons donc ?

Le recteur a prévenu son oncle qu'elle se laissait embrasser dans le jardin... par un monsieur. Ce monsieur, c'était vous, je pense?

CHAMBALOT

Quel cataclysme !

YVONNE

Treize heures par jour d'un /nême geste ignoblement

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machinal, Anne - Marie , désormais, arrachera les entrailles à des centaines de poissons. Elle travaillera les pieds dans l'eau, jusqu'à l'instant de la phtisie qui la délivrera quelque jour... Voilà ce que peut faire un baiser, M. Ghambalot.

CHAMBALOT

Pauvre enfant!

YVONNE

Il est bien temps de la plaindre...

CHAMBALOT

Que voulez- vous?... Elle m'aimait...

Taisez-vous... Vous dissimulez, sous le mensonge de ce mot, un abominable instinct !

CHAMBALOT, donnant des signes d'impatience.

Cet instinct-là nous maîtrise.

YVONNE

Quand nous ne voulons pas lui résister.

CHAMBALOT

Et pourquoi résister ?

YVONNE

Un homme de votre âge, sachant la vie, devrait-il sacrifier des petites filles innocentes à quelques minutes de fièvre?

CHAMBALOT

Le plaisir fut-il pour moi seul?

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YVONNE

Vous avez débauché cette enfant.

CHAMBALOT

Un marin m'avait précédé dans ses bonnes grâces.

YVONNE

Vous ne me ferez pas entendre qu'elle était vicieuse. Je la connais.

CIIAMIiALOT, narquois

Vicieuse? Non, mais soumise aux forces de la nature qui poussent toute fille à l'amour, pèrr des iiices et des peuples.

YVONNE

Votre caprice a perdu cette douce créature.

CHAMBALOL

Ce n'est pas moi. C'est le curé... On ne se cache pas derrière les haies pour guetter ce qui se passe dans les jardins.

YVONNE

Le pasteur arrache au loup ses brebis comme ii peut.

CHAMBALOT

Alors j'ai commis un crime bien noir?... ()iw, voulez-vous? Ça peut arriver à chacun. Je m'en consolerai.

YVONNE

D'abord, vous accomplirez, je pense, votre devoir.

I I I i.i:s MOI Kri'Ks

ClIAMBALOT

Lequel, s'il vous plaît?

YVONNE

Vous reprendrez cette jeune fille à ses tuteurs en les dédommageant. Vous la ferez instruire, et puisque vous êtes veuf, libre...

CHAMBALOT

Non? Non?... Vous rêvez, madame Kervil... Moi Ghambalot, j'épouserais votre petite bonne. Oh! la... la... la!

YVONNE

Vous préférez la tuer?

CHAMBALOT

C'est son père qui l'assassinera.

YVONNE

Vous n'aimez donc pas Anne-Marie?

CHAMBALOT

C'est une bonne petite ! Voulez-vous que nous lui louions une boutique d'herboriste ? Ma compagnie la commanditera pour un millier de francs. Elle sera dépositaire de llode Ghambalot, avec i5 p. loo sur la vente.

YVONNE

Écoutez-moi, si vous ne réparez point moralement, moralement, vous entendez, je vous accuserai comme uu })ersonnage déloyal.

IxKS MOUETTKS

CHAMHALOT

Déloyal!... Mais je n'adiiicls pas ce mot... Une examine qui a fait sa première communion n'ignore pas ([ue si l'on badine avec les messieurs, ça brûle... Anne-Marie s'est amusée autant que moi. Je ne lui (lois rien.

VNONNK

L'enjeu n'était pas le même...

CH.VMIIALOT

Voyons, madame Kervil, vous n'êtes pas si pieuse, si honnête, si pudique, si chaste, <{ue vo\is ne deviniez les choses. A supposer que je n'aie pas séduit Anne- Marie, un autre, quelque butor de villai,^e, y eût réussi pendant l'absence du matelot... Autant moi qu'un autre.

YVONNE

J'avais chai«;(' dame. Je me jug;e respousalilc de ce qui arrive dans ma maison. Vous m'insultez en n'y l)renant pas garde.

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