SCENE V YVONNE, ANNE-MARIE, MARIANNE
YVONNE
Voilà trente francs, pour le mois d'Anne-Marie, et huit francs qui lui reviennent sur le compte du mois commencé... Vous êtes bien décidée?.. Vous emmenez votre nièce ? Voyez comme elle a du chagrin.
MARIANNE
Son oncle, il ne veut pas qu'on dise des méchants mots sur la petite, da!... Il ne veut pas,c't'homme!... je n'y peux rien. Et quand il a quelque chose là, c'est pas ailleurs, pour sûr... Puis ça l'amusera, la petite, c'est la
LES MOUETTES iSq
belle saison, elle mènera les vaches à la pâture... Elle m'aidera pour traire sur le coup de cinq heures,... n'estce pas, Anne-Marie?
ANNE-MARIE
Oui, ma tante.
MARIANNE
On retournera le fumier ensemble, n'est-ce pas, Anne-Marie?
ANNE-MARIE
Oui... ma tante...
YVONNE
Enfin cet hiver vous me la renverrez?
MARIANNE
Oh oui... si mon homme veut... Il n'a plus assez d'enfants pour aider. Les autres sont mariés, par-ci parlà; son fils qui restait avec nous, voilà que ça vient sur les deux ans qu'il est à l'hôpital pour sa grosseur au genou qui a été écrasé par la barrique dans la cale de la Fée bleue. Voilà sur les deux ans que ça ne se ferme pas, la plaie... Ah! les enfants!
YVONNE
\'ous n'avez pas eu de chance, non plus.
MARIANNE
Alors nous voulons envoyer la petite travailler à la sardinerie. Elle gagnera ses soixante francs. Ce sera toujours ça, puisque le fils peut pas sortir de Tliôpital.
YVONNE
Dans la sardinerie ! Y pensez-vous ?
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MARIANNE
Pour silr elle ne sera pas dans une belle maison comme ici, avec de beaux vêtements, mais elle s'y fera.
YVONNE
Jamais !
MARIANNE
Et puis quoi, si vous aviez des pupilles, vous voudriez aussi gagner sur eux. Ils coûtent assez cher quand ils sont petits.
YVONNE
Je voudrais d'abord qu'ils vivent contents, s'il se peut.
MARIANNE
Oui, vous dites ça, parce que vous n'en avez pas.
YVONNE
N'envoyez pas votre nièce à la sardinerie. Elle tomberait malade.
MARIANNE
Les autres filles y vont bien!... Et puis, si vous avez des vieux habits... pour mon homme, ça sert toujours... Aux champs, il n'a pas besoin de luxe...
YVONNE
J'y songerai.
MARIANNE
C'est ça, des vieux souliers, des vieux habits, des vieilles jupes, moi j'en tire toujours profit. A vous revoir. Anne-Marie, ne pleure donc pas, ma petite.
(Ànne-Mari6 éclale en sanglots^}
LES MOUKTTES l^l
SCENK VT YVONNE, GIlA.VliALOT.
(.Yvonne range son livre de comptes et des papiers dans l'armoire.) CHAMBALOT
\ olre pctile femme de chambre est partie?
YVONNE
Sa tante vient de l'emmener... Vous vous êtes prudemment tenu à l'écart, jusqu'à ce que la charrette eût tourné le coin.
Moi? Je lisais le journal, dans le jardin.
YVONNE
Vous le savez : c'est à cause de vous qu'Anne-Marie s'en va...
CHAMBALOT.
Allons donc ?
Le recteur a prévenu son oncle qu'elle se laissait embrasser dans le jardin... par un monsieur. Ce monsieur, c'était vous, je pense?
CHAMBALOT
Quel cataclysme !
YVONNE
Treize heures par jour d'un /nême geste ignoblement
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machinal, Anne - Marie , désormais, arrachera les entrailles à des centaines de poissons. Elle travaillera les pieds dans l'eau, jusqu'à l'instant de la phtisie qui la délivrera quelque jour... Voilà ce que peut faire un baiser, M. Ghambalot.
CHAMBALOT
Pauvre enfant!
YVONNE
Il est bien temps de la plaindre...
CHAMBALOT
Que voulez- vous?... Elle m'aimait...
Taisez-vous... Vous dissimulez, sous le mensonge de ce mot, un abominable instinct !
CHAMBALOT, donnant des signes d'impatience.
Cet instinct-là nous maîtrise.
YVONNE
Quand nous ne voulons pas lui résister.
CHAMBALOT
Et pourquoi résister ?
YVONNE
Un homme de votre âge, sachant la vie, devrait-il sacrifier des petites filles innocentes à quelques minutes de fièvre?
CHAMBALOT
Le plaisir fut-il pour moi seul?
JLËS MOUETTES l43
YVONNE
Vous avez débauché cette enfant.
CHAMBALOT
Un marin m'avait précédé dans ses bonnes grâces.
YVONNE
Vous ne me ferez pas entendre qu'elle était vicieuse. Je la connais.
CIIAMIiALOT, narquois
Vicieuse? Non, mais soumise aux forces de la nature qui poussent toute fille à l'amour, pèrr des iiices et des peuples.
YVONNE
Votre caprice a perdu cette douce créature.
CHAMBALOL
Ce n'est pas moi. C'est le curé... On ne se cache pas derrière les haies pour guetter ce qui se passe dans les jardins.
YVONNE
Le pasteur arrache au loup ses brebis comme ii peut.
CHAMBALOT
Alors j'ai commis un crime bien noir?... ()iw, voulez-vous? Ça peut arriver à chacun. Je m'en consolerai.
YVONNE
D'abord, vous accomplirez, je pense, votre devoir.
I I I i.i:s MOI Kri'Ks
ClIAMBALOT
Lequel, s'il vous plaît?
YVONNE
Vous reprendrez cette jeune fille à ses tuteurs en les dédommageant. Vous la ferez instruire, et puisque vous êtes veuf, libre...
CHAMBALOT
Non? Non?... Vous rêvez, madame Kervil... Moi Ghambalot, j'épouserais votre petite bonne. Oh! la... la... la!
YVONNE
Vous préférez la tuer?
CHAMBALOT
C'est son père qui l'assassinera.
YVONNE
Vous n'aimez donc pas Anne-Marie?
CHAMBALOT
C'est une bonne petite ! Voulez-vous que nous lui louions une boutique d'herboriste ? Ma compagnie la commanditera pour un millier de francs. Elle sera dépositaire de llode Ghambalot, avec i5 p. loo sur la vente.
YVONNE
Écoutez-moi, si vous ne réparez point moralement, moralement, vous entendez, je vous accuserai comme uu })ersonnage déloyal.
IxKS MOUETTKS
CHAMHALOT
Déloyal!... Mais je n'adiiicls pas ce mot... Une examine qui a fait sa première communion n'ignore pas ([ue si l'on badine avec les messieurs, ça brûle... Anne-Marie s'est amusée autant que moi. Je ne lui (lois rien.
VNONNK
L'enjeu n'était pas le même...
CH.VMIIALOT
Voyons, madame Kervil, vous n'êtes pas si pieuse, si honnête, si pudique, si chaste, <{ue vo\is ne deviniez les choses. A supposer que je n'aie pas séduit Anne- Marie, un autre, quelque butor de villai,^e, y eût réussi pendant l'absence du matelot... Autant moi qu'un autre.
YVONNE
J'avais chai«;(' dame. Je me jug;e respousalilc de ce qui arrive dans ma maison. Vous m'insultez en n'y l)renant pas garde.