Chaussures en écorce de tilleul
LES MOLMIKS 57
sion de souffrance passée et de résini-nalion, remplaçait l'air gracieux et le sourire ag"réable qu'elle avait nag-uère; et il y avait quelque chose de stupide et d'immobile dans son regard comme si elle n'entendait plus. Elle eut regret de quitter Joukovo et les moujiks.
Maria au bout de trois verstes fit ses adieux à Olga et à Sacha, puis elle s'agenouilla et, le visage contre t:^rre, se mit à se lamenter :
— Me voici de nouveau seule, pauvre malheureuse, pauvre infortunée !...
Longtemps elle se lamenta ainsi, et longtemps Olga et Sacha purent voir quels longs saints elle faisait, toujours à genoux, à on ne sait qui, et comme elle se saisissait la tète entre les mains, tandis que les grues volaient au-dessus d'elle.
Le soleil monta, il fit chaud. Joukovo était déjà loin. Olga et Sacha oublièrent vite, dans le plaisir de la marche, et le village et Maria. Elles étaient gaies et tout les distrayait. C'était un tumulus, une suite de poteaux télégraphiques qui, l'un derrière l'autre, vont on ne sait où, disparaissant sur l'horizon, et dont les fils bruissent mystérieusement; c'était au loin, perdue dans la verdure, une petite ferme d'où s'élève une fraîche odeur de chanvre et où il semble, on ne sait pourquoi, que vivent dés gens heureux; puis un squelette de cheval l)ianchissant seul dans un champ. Les alouettes chantent continûment; les cailles s'ap-
pellent, et le râle fait son cri aigre comme le bruit d'un vieux verrou que l'on tire,
Olg-a et Sacha arrivèrent à midi dans un grand village où elles rencontrèrent dans une large rue le cuisinier du général Joukov. Il avait chaud, sa calvitie rouge et suante brillait au soleil. Olga et lui ne se reconnurent pas tout d'abord, mais, soudain, ils se retournèrent tous deux ensemble et se reconnurent; cependant, sans dire un mot, ils continuèrent chacun leur route. S'arrêtant devant l'isba qui paraissait la plus riche et la plus neuve, Olga s'inclina devant les fenêtres ouvertes et dit, haut, d'une voix grêle et chantante :
— Chrétiens orthodoxes, donnez-moi une petite aumône pour l'amour du Christ, selon votre bonté; le règne des cieux à vos parents et le repos éternel.
— Chrétiens orthodoxes, répéta Sacha, donnez pour l'amour du Christ, selon votre bonté ; à vos parents le règne des cieux...
Le village d'Oukléevo était situé dans un bas-fond,, en sorte que, de la grande route et de la station du chemin de fer, on ne voyait que le clocher et des cheminées d'usine à imprimer les indiennes. Quand des passants demandaient quel était ce village, on leur répondait :
— C'est le village où, à un enterrement, le sacristain a mangé tout le caviar.
A un repas funèbre chez le fabricant Kostioukov, un vieux sacristain vit, parmi les hors-d'œuvre, du caviar frais et se mit à en manger avec avidité. On le poussa du coude, on le tira par les manches, mais, littéralement pétrifié de jouissance, il ne sentit rien et continua de manger. Il mangea tout le caviar et il y
en avait clans le pot (jiiatre livres. Dix ans avaient passé, le sacristain était mort depuis longtemps, mais on se souvenait toujours du caviar. Soit que la vie fût à Оик1еел'о extrêmement misérable ou que les g^ens y fussent incapables de rien remarquer en dehors de ce mince événement, on n'en racontait rien autre chose. La fièvre y était en permanence et on y trouvait des fondrières de boue, même en été, surtout le long des clôtures par-dessus lesquelles se courbaient de vieux saules qui donnaient une ombre large. On y sentait toujours une odeur de déchets d'usine et d'acide acétique quisert àla fabrication des indiennes. Les usines — trois d'indienne et une tannerie — étaient un peu en dehors du village. Elles étaient peu importantes et dans toutes il n'y avait guère que Доо ouvriers. La tannerie rendait souvent puante l'eau du ruisseau, les déchets empestaient les prés; le bétail des paysans était pris de peste sibérienne, et on ordonnait de fermer la fabrique. Elle passait pour fermée, mais elle travaillait en secret, au su du commissaire de police et du médecin du district à chacun desquels le propriétaire payait dix roubles par mois. Dans tout le village, il n'y avait que deux maisons passables, bâties en pierres et couvertes de tôle : dans l'une était installée la direction du canton; dans l'autre, à deux étages, située juste en face de l'église, vivait Grigori PétrovitchTsyboukine, artisan d'Epiphanskoë.
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Griq-ori tenait une épicerie, mais ce n'était que pour la forme. En fait, il trali([uait de tout ce qui se [)résenlait, eau-devie, bétail, peaux, blé, porcs, et ([uand, par exemple, on demandait à l'étrançer des pies pour les chapeaux de femme, Tsyboukine gagnait sur chaque paire trente kopeks. Il achetait des coupes de bois, prêtait de l'argent et était, au total, un vieil homme entreprenant.
Il avait deux tils. L'aîné, Anissime, servait dans la police, à la section des recherches, et venait rarement. Le plus jeune, Stépane, avait pris la voie commerciale et aidait son père, mais on n'attendait pas de lui une aide effective, car il était sourd et de faible santé. Sa femme, Akssinia, belle et svelle, qui portait les jours de fêtes chapeau et ombrelle, se levait tôt, se couchait tard, et courait tout le jour, les jupons retroussés, faisant sonner des clés, dans la grange, dans la cave ou dans la boutique. Tsyboukine la regardait avec joie; ses yeux brillaient et il regrettait que ce ne fût pas son fils aîné qui l'eût épousée, au lieu du plus jeune, le sourd, qui, visiblement, s'entendait peu en beauté féminine.
Le vieillard avait toujours été enclin à la vie de famille et il aimait sa famille plus que tout au monde, son fils aîné le policier surtout, et sa belle-fille. Akssinia, à peine mariée, avait montré une activité extraordinaire et avait su de suite à qui on pouvait
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faire crédit et à qui il ne le fallait pas. Elle tenait les clés et ne les confiait même pas à son mari; elle faisait claquer la machine à compter, regardait comme un рал'зап les dents des chevaux, et ne faisait que rire et que crier. Quoi qu'elle fît ou qu'elle dît, son beau-père s'attendrissait et murmurait : — En лоНа une petite bru!.. En voilà une belle femme, bonne petite maman... Il était veuf, mais un an après le mariage de sou fils il ne put résister, et se remaria. On lui trouva à trente verstes d'Oukléevo une fille de bonne famille, mais déjà un peu âgée, belle et de bonne mine, Yarvara Nikolaévna. Dès qu'elle fut installée dans sa chambre en haut, tout s'éclaira dans la maison comme si on eût mis aux fenêtres des vitres neuves; les lampes d'images brûlèrent; les tables se couvrirent de nappes blanches comme de la neige; aux fenêtres et dans le jardin, sur le devant, apparurent des fleurs aux yeux rouges, et on ne mangea plus à une même terrine : il y eut une assiette devant chacun. Varvara Nikolaévna souriait affablement et il semblait que, dans la maison, tout souriait. Il se mit à venir dans la cour, ce qui auparavant n'avait jamais eu lieu, des pauvres, des errants, des pèlerins. On entendit sous les fenêtres les voix plaintives et chantantes des bonnes femmes d'Oukléevo et la toux piteuse des moujiks faibles et maigres qui avaient été chassés des usines pour ivrognerie. Varvara les aidait d'argent,
de pain et de vieux habits, puis, s'étant familiarisée dans la maison, elle se mit à prendre en cachette pour eux différentes choses dans la boutique. Le sourd la vit une fois emporter deux demi-quarts de livre de thé, et cela le déconcerta.
— Maman л•ient de prendre deux demi-quarts de livre de thé, dit-il à son père; où faut-il marquer cela?
Le père ne répondit rien, s'arrêta, et réfléchit, remuant les sourcils. Puis il monta chez sa femme :
— УаглагоисЬка, ma petite mère, lui dit-il doucement, si tu as besoin de quelque chose dans la boutique, prends-le... Prends-le sans (e gêner.
Le lendemain, le sourd, courant dans la cour, lui cria :
— Maman, prenez ce dont л ous aurez besoin.
Il y avait dans ce fait de donner des aumônes quelque chose de joyeux et de léger, quelque chose de nouveau comme les lampes devant les images et les fleurs rouges. Quand, au carnaval, ou à la fête paroissiale, ({ui durait trois jours, on écoulait aux moujiks du salé pourri exhalant une si griève odeur qu'il était difficile de se tenir auprès des barils, quand on prenait en gage aux ivrognes des faulx, des chapeaux, des hardes de femmes, quand les ouvriers des fabri- (jues se vautraient dans la boue, hébétés par la mauvaise eau-de-vie, et que le mal, ayant pris consistance, semblait se tenir en l'air comme un brouillard,
on se sentait un peu mieux à l'idée que, là, dans la maison, il y avait une femme douce et propre qui ne s'occupait ni de salé, ni de vodka. Ses aumônes agissaient, en ces jours pénibles et troubles, à la façon d'une soupape de sûreté dans une machine.
Dans la maison de Tsyboukine, les jours passaient dans l'affairement. Le soleil n'était pas encore levé qu'Akssinia s'ébrouait, se la\'ant dans le vestibule; le samovar bouillait dans la cuisine et ronflait comme s'il prédisait quelque malheur; le vieux, vêtu d'un long- surtout noir et de pantalons de colon dans de hautes bottes luisantes, allait et venait par les chambres, propre, petit, et frappant du talon, comme le papa beau-père d'une chanson connue. On ouvrait la boutique. Quand il faisait bien jour, on avançait de la porte un drojki, et le vieux s'y asseyait gaillardement, enfonçant sa casquette jusqu'aux oreilles. A le voir, personne n'eût dit qu'il avait déjà cinquante-six ans. Sa femme et sa bru le regardaient partir, et, lorsqu'il avait une belle redingote propre et qu'au drojki était attelé un énorme étalon noir qui avait coûté trois cents roubles, le vieux n'aimait pas que des moujiks, avec leurs plaintes et leurs demandes, s'approchassent de lui. Il détestait les moujiks et les méprisait, et s'il en vovait quelqu'un l'attendant à la porte, il lui criait avec colère :
— Ou'attends-tu là? Va-t-en !
Et si c'était un pauvre.
— Dieu te donnera !
Il partait pour affaires. Sa femme, vêtue de sombre, avec un tablier noir, faisait les chambres ou aidait à la cuisine. Akssinia vendait dans la boutique, et l'on entendait dehors tinter les bouteilles et l'argent; on l'entendait rire ou crier et comme se fâchaient les acheteurs qu'elle trompait; on pouvait remarquer en même temps qu'il se faisait dans la boutique un commerce clandestin d'eau-de-vie. Le sourd se- tenait aussi à la boutique, ou bien, sans chapeau, les mains enfoncées dans les poches, il se promenait dans la rue, reî^ardant distraitement les isbas ou le ciel. Six fois par jour, chez les Tsjboukine, on prenait du thé, et quatre fois on se mettait à table pour mang-er. Le soir, on comptait et on inscrivait la recette. Puis on dormait profondément.
Les trois fabrifpics d'indienne à Oukléevo et les demeures des fabricants Khrymine aînés, Khrymine jeunes et Kostioukov étaient réunies parle téléphone. On avait installé aussi le téléphone à l'administration cantonale. Mais là, il cessa vite d'être en usag-e et les punaises et les blattes s'y établirent. Le starchine du canton était peu instruit et il écrivait chaque mot avec une grande lettre; pourtant, quand le téléphone fut dérangé, il dit : — Maintenant, sans le téléphone, ça va être difficile.
Les Klirymine aînés plaidaient conslamment avec les jeunes, et parfois les jeunes se disputaient entre eux et se mettaient aussi à plaider. Alors leur fabrique ne travaillait pas un mois ou deux, jusqu'à ce qu'ils fussent réconciliés. Gela distrayait les habitants d'Oukléevo, parce que, à propos de leurs disputes, il se faisait beaucoup de cancans et de pourparlers. Aux fêtes, Kostioukov et les Klirymine jeunes org-anisaient des promenades en voiture ; ils passaient à toutes brides à Oukléevo et écrasaient des veaux. Akssinia, toute froufrou tante de jupons empesés, parée à l'excès, se carrait dans la rue auprès de sa boutique. Les Khryminejeunes l'attrapaient et l'emmenaient comme par force. Tsyboukine attelait lui aussi pour montrer quelque nouveau cheval et il prenait sa femme avec lui. Le soir, après les promenades en л'oiture, quand tout le monde était couché, on jouait chez les Khrvmine jeunes, sur un bon accordéon, et s'il y avait de la lune, les sons faisaient l'âme inquiète et joyeuse; Oukléevo ne paraissait plus une fosse.
Anissimc ne venait à la maison que rarement, pour les grandes fêtes, mais il envoyait souvent, par des
gens de chez lui, des présents, et des lettres, écrites d'une écriture autre que la sienne, et très belle. Chaque lettre était écrite sur une feuille de papier écolier et à la manière d'une supplique. Les lettres étaient pleines d'expressions qu'Anissinie n'employait jamais en parlant : (( Mes chers papa et maman, je vous envoie une livre de thé parfumé pour la satisfaction de vos besoins physiques. »
Au bas de chaque letti'c était grilFonné, comme avec une plume cassée : « Anissirne Tsyboukine, » et audessous, de la même magnifique écriture que le reste de la lettre : « Agent. »
On lisait ses lettres plusieurs fois, et le père, ému, rouge, disait :
— Voilà ! il n'a pas voulu vivre ici ; il est entré dans la voie de l'instruction. Eh bien ! laissons-le faire ; chacun est marqué pour quelque chose.
Un peu avant le carnaval, il y eut une forte pluie avec des grêlons. Le vieux et Varvara se mirent à la fenêtre pour regarder, et tout à cou[) ils virent Anissirne arriver de la station dans un traîneau. On ne l'attendait pas du tout. Il entra comme inquiet et agilé, et il demeura ainsi tout le temps : il avait on ne sait quel air dégagé. Il ne se pressait pas de repartir et il semblait qu'on l'eût congédié. Varvara, contente de sa venue, le regardait d'un air fin, soupirait et remuait la tête :
— Qu'y a-l-il donc, mon ami"? disait-elle. Le gaillard a déjà vingt-huit ans et il est encore garçon ! ah, la la, la la!
De la chambre voisine on n'entendait de ses paroles calmes et égales que : « Ah, la la, la la ! » Elle se mit à chuchoter avec le vieux et avec Akssinia, et leur visage prit aussi un air fin et mystérieux comme s'ils conspiraient : on décida de marier Anissime...
— Ah, la la, la la!... on a marié ton cadet depuis longtemps et toi tu es toujours sans compagne, comme un coq au marché, lui dit Varvara. Où cela se faitil? Marie-toi, s'il plait à Dieu; tu retourneras là bas, comme tu le veux, à ton service et ta femme restera ici nous aider. Tu vis dans le désordre, mon garçon, et tu as, je le vois, oublié toute sorte d'ordre... Ah, la la, la la ; il n'y a que péché avec vous autres, gens de villes...
Quand les Tsyboukine se mariaient, on choisissait pour eux, comme pour les gens riches, les plus belles fiancées. On en chercha aussi une belle pour Anissime. Il avait un extérieur л'ulgaire et insignifiant. De petite taille, de complexion faible et chétive, ses joues étaient pleines et gonflées comme s'il les soufflait ; ses yeux ne bougeaient pas et son regard était perçant. Sa barbe était rousse, clairsemée, et quand il réfléchissait, il la fourrait dans sa bouche et la mordait. Avec cela il buvait, on le voyait à sa figure et à
sa démarclie. Poiirlant quand on lui annonça qu'on lui avait trouvé une fiancée très belle, il dit :
— Eh bien! je ne suis pas borgne moi non plus... Dans notre famille, on peut le dire, tous les Tsjboukine sont beaux.
Il y avait tout près de la ville un villag-e nommé Torg-ouévo. Une moitié en avait été réunie récemment à la \\\\e. et là, dans une petite maison à elle, vivrait une veuve qui avait une sœur si pauvre, qu'elle allait à la journée avec sa fille. On parlait de la beauté de Lipa même à Torgouévo et seule son extrême pauvreté tourmentait tout le monde. On décidait qu'un homme âgé ou que quelque veuf l'épouserait malgré sa pauvreté, ou la prendrait auprès de lui, « comme ça, » et qu'ainsi, par elle, sa mère serait nourrie. Les marieuses la désignèrent à Varvara, qui partit pour Torgouévo. On organisa ensuite une entrevue dans la maison de la tante, avec, comme il convient, des hors-d'œuvre et de l'eau-de-vie. Lipa, vêtue d'une robe rose faite exprès pour la circonstance, avait dans les cheveux un ruban ponceau, pareil à une flamme. Elle était maigre, faible et pâle, avec des traits délicats et fins, brunis par le travail au grand air. Un timide et mélancolique sourire ne quittait pas sa figure et se3 yeux regardaient de façon enfantine, avec confiance et curiosité.
Elle était toute jeune, la poitrine à peine marquée,
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mais on pouvait la marier parce qu'elle avait l'âge. En fait elle était gentille, et une seule chose en elle pouvait ne pas plaire : de grandes mains d'homme qui, maintenant oisives, pendaient pareilles à de longues pinces.
— Elle n'a pas de dot, mais nous n'y faisons pas attention, dit Tsyboukine à la tante. Pour notre fils Stépane nous avons pris aussi une femme dans une pauvre famille, et maintenant nous ne faisons que nous en louer : soit à la maison, soit pour les affaires, elle a des mains d'or.
Lipa était debout près de la porte et avait l'air de dire : « Faites de moi ce que л'ous voudrez : je me fie à vous. » Sa mère Prascovia, la journalière, était cachée dans la cuisine et mourait de honte. Un jour, dans sa jeunesse, un marchand chez lequel elle lavait le parquet Гaл'ait trépignée dans un accès de colère; elle avait eu une peur violente, et l'effroi était demeuré dans son âme pour toute sa vie. D'effroi ses pieds et ses mains tremblaient sans cesse et ses joues tremblaient. Assise dans la cuisine, elle tâchait d'écouter ce que disaient les Tsyboukine et se signait continuellement, appuyant les doigts sur son front et regardant l'Image. Anissime, un peu ivre, ouvrit la porte de la cuisine et lui dit d'un ton dégagé :
— Pourquoi donc restez vous là, chère petite maman ? nous nous ennuyons sans vous.
DANS LE HAS-FOND -J l
Prascovia, rougissant, pressant les mains sur sa poitrine maigrie et creuse, répondit :
— Que daignez-vous mo dire!... Nous vous sommes très obligées...
Après l'entrevue on fixa le jour du mariage.
Anissime, chez lui, ne faisait qu'aller et venir dans les chambres et siffler, ou bien, tout à coup, se souvenant de quelque chose, il se mettait à penser et regardait le plancher fixement, sans remuer, comme s'il eût voulu faire pénétrer son regard très avant dans la terre. 11 n'exprimait aucun plaisir de se marier vite, pendant la semaine de Ouasimodo, ni désir de revoir sa fiancée ; il ne faisait que siffler. Il était évident qu'il ne se mariait que parce que son père et sa belle-mère le voulaient et que parce qu'ainsi le veut l'usage à la campagne : le fils se marie pour qu'il y ait une aide à la maison. 11 partit sans se hâter, ne se comportant pas du tout comme les fois précédentes : il semblait particulièrement dégagé et ne dit rien de ce qu'il fallait.
Les habits de mariage avaient été commandés à deux sœurs, tailleuses du hameau de Gliikalovo, qui étaient
de la secte des flagellants. Elles vinrent à plusieurs reprises essayer, demeurant chaque fois long-temps à boire du thé. Elles firent à Varvara une robe cannelle, ornée de dentelles noires et de jais, et à Akssinia une robe vert clair, avec un devant jaune et une traîne. Lorsqu'elles eurent fini, Tsyboukine ne les paya pas en argent, mais en marchandises de sa boutique. Elles partirent chagrines, tenant sous le bras des paquets de bougie et des boîtes de sardines, dont elles n'avaient que faire. Sorties d'Oukléevo et arrivées dans les champs, elles s'assirent sur une motte et se mirent à pleurer.
Anissime revint trois jours avant la noce, tout habillé de neuf. Il avait des caoutchoucs luisants, une cordelière à boucles en guise de cravate, et sur les épaules un pardessus jeté sans que les manches fussent passées.
Ayant prié Dieu avec gravité, il salua son père et lui donna en cadeau dix roubles en argent et dix pièces de cinquante kopeks. Il en donna autant à Varл'ага, et à Akssinia \ingt pièces de л'ingt-cinq kopeks. La principale merveille de ces cadeaux était que toutes les pièces, comme choisies, étaient neuves et brillaient au soleil. S'efi'orçant de paraître grave et posé, Anissime se tendait le visage et gonflait les joues, mais son haleine sentait l'eau-de-vie. Vraisemblablement à chaque station il s'était précipité au buffet. II y avait
de nouveau en lui quelque chose de dégagé, quelque chose d'exlrème. Anissime et son père prirent du thé et mangèrent un peu. Varvara, tripotant ses roubles neufs, demanda des nouvelles de gens d'Oukléevo qui vivaient à la ville.
— Rien à dire. Dieu merci, ils vont bien, dit Anissime ; il n'y a que chez Ivan légorov où a eu lieu un événement de famille. Sa >'ieille Sophia Nikiphorovna est morte de la phtisie. On a fait faire chez un pâtissier, à deux roubles et demi par tête, le dîner pour le repos de son âme. Il y avait du vin. Quels moujiks sont nos pays î Pour eux aussi on avait payé deux roubles et demi; ils n'ont rien mangé! Est-ce qu'un moujik comprend les sauces !
— Deux roubles et demi ! dit le vieux hochant la tète.
— Eh quoi ? Ce n'est pas un village, là-bas. Tu entres au restaurant pour manger, tu demandes ceci et cela, il vient du monde, tu bois, et tu regardes : il est déjà l'aube et vous aAcz à payer chacun trois ou quatre roubles. Et quand on est avec Samorodov, il aime à prendre à la fin du café avec du cognac, et le cognac, s'il te plaît, coûte six griveniks * le petit verre.
— Quelle blague, dit le vieillard avec admiration; il ne fait que mentir !