‹ [Les moujiks;Chapitre 9 sur 26 · Juif converti · texte numérisé non relu

Juif converti

dans des guenilles un gilet, et deux jeunes foulons faisaient des bottes de feutre. Cyriaque, que l'on avait congédié pour son ivrognerie, était aussi à la maison. Il réparait un collier, assis à côté du tailleur. Il y avait trop de monde dans l'isba et l'air y était empesté et étouffant. Le converti examina Nicolas et dit qu'il fallait mettre des ventouses.

Il les lui posa; et le vieux, et Cyriaque, et le tailleur, et les petites filles le regardaient faire, et il leur semblait voir la maladie sortir de Nicolas. Nicolas aussi regardait les ventouses appliquées sur sa poitrine s'emplir peu à peu de sang noir, et, ayant l'impression qu'il sortait en effet quelque chose de lui, il souriait de plaisir.

— C'est bien, dit le tailleur. Dieu veuille qu'il en soit soulagé!

Le converti posa douze ventouses, puis douze autres, but du thé et s'en alla. Nicolas se mit à trembler; son visage se tira et, comme dirent les femmes, devint gros comme le poing; ses doigts bleuirent. Ils s'enveloppa dans une couverture et dans une touloupe, mais il devint toujours plus froid. Le soir, il entra en agonie ; il demanda qu'on le plaçât sur le plancher, il demanda au tailleur de ne plus fumer; puis il se blottit, calme, sous la touloupe et mourut vers le matin.

Quel long, quel rigoureux hiver!

Dès Noël les moujiks n'eurent plus de blé et achetèrent leur farine. Cyriaque, inoccupé à la maison, faisait du bruit les soirs, répandant la terreur sur tout le monde, et les matins le mal de tête et la honte le torturaient. Il faisait peine à voir. Dans l'étable, nuit et jour, retentissaient les meuglements delà vache crevant de faim; la babka et Maria enavaientl'àme déchirée. Gomme un fait exprès il gelait à pierre fendre, et des tas de neige énormes s'amoncelaient. L'hiver durait. A l'Annonciation il souffla encore de véritables tourmentes hivernales, et la semaine de Pâques, il tomba de la neige. Malgré tout, l'hiver finit. Il y eut au commencement d'avril des journées tièdes avec des gelées la nuit, mais un petit jour chaud l'emporta enfin : les ruisseaux commencèrent à couler, les oiseaux à chanter. La prairie et tous les arbustes au bord de la rivière disparurent dans les eaux printanières ; l'espace entre Joukovo et le village fut comme un large lac sur lequel çà et là se levaient des bandes de canards sauvages. Le coucliant, embrasé, ascc des nuages somptueux, donnait chaque soir des effets de

de lumière inaltendus, incroyables, nouveaux, — ces couleurs précisément et ces nuag'es qu'on croit faux quand on les voit reproduits sur une toile.

Les "Tues volaient vite, vite, et criaient tristement comme si elles vous eussent appelé. Assise au haut de l'escarpement de Лоиколо, Olga regarda longtemps l'inondation, le soleil, l'église lumineuse et comme rajeunie, et ses larmes coulèrent et sa respiration s'arrêta du désir violent qu'elle ressentait de partir pour quelque part ailleurs, <( où les yeux vous mènent, » fût-ce au bout du monde... Jl était déjà décidé qu'elle retournerait à Moscou pour être femme de chambre et que Cyriaque partirait aussi алее elle pour se louer comme dvornik *, ou n'importe quoi. Ah ! qu'il lui tardait de partir !

Quand la terre fut raffermie et qu'il commença à faire chaud ils se disposèrent au л'oyage. Olga et Sacha, leur bissac au dos, chaussées de lapti 2, partirent dès l'aube. Maria les accompagna. Cyriaque, malade, attendait encore une semaine. Olga une dernière fois pria, tournée л'ers l'église. Elle songea à son mari, et ne pleura pas. Son visage seulement se contracta et fut laid comme celui d'une л-ieille. L'hiver elle avait maigri, enlaidi et grisonné. Une expres-

1. Domestique attaché à une maison pour balayer la rue et remplir certains offices du portier.

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