‹ [Les moujiks;Chapitre 13 sur 26 · I . Les femmes du peuple portent des Las très courts · texte numérisé non relu

I . Les femmes du peuple portent des Las très courts

mière enfance. Sa défunte mère l'y portait autretrefois pour communier ; plus tard il chantait dans le chœur avec les enfants; chaque coin, chaque icône lui rappelait tant de souvenirs! Et maintenant on célébrait son mariaçe. Il faut se marier pour le bon ordre, mais à peine y songeait-il, comme s'il n'eût pas compris ou comme s'il eût complètement oublié. Les larmes l'empêchaient de regarder les images, il avait un poids sur le cœur. Il priait et demandait à Dieu que les malheurs inévitables qui étaient prêts d'un jour à l'autre à fondre sur sa tête lui fussent épargnés et passassent autour de lui, comme font autour d'un village, durant la sécheresse, sans donner une goutte de pluie, des nuages d'orage.

Il y avait tant de péchés déjà accumulés dans son passé, tant de péchés qu'ils étaient tout à fait ineffaçables, irréparables, et qu'il semblait même absurde d'en demander pardon. Et cependant il en demandait pardon, et il fit même un grand sanglot. Mais personne n'y prit garde on pensa qu'il avait un peu bu.

On entendit une anxieuse plainte d'enfant :

— Petite maman, emporte-moi d'ici!

— Silence là-bas! cria le prêtre.

Au retour de l'église, la foule suivit en courant. Il y avait des gens rassemblés près de la boutique, près des portes, et dans la cour, sous les fenêtres ; des femmes étaient venues exaller les époux. Aussitôt qu'ils

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franchirent le seuil, les chantres, déjà rangés dans le vestibule avec leur musique, partirent à chanter de toutes leurs forces. Une musique commandée exprès à la ville se mit à jouer. On avait apporté dans de hauts verres du Champagne du Don, et, se tournant vers les mariés, le contre-maître charpentier Elizarov, grand vieux, maigre, aux sourcils si épais que l'on voyait à peine ses yeux, leur dit :

— Anissime et toi, mon enfant, aimez-vous l'un l'autre ; vivez selon les lois de Dieu, mes enfants, et la Reine des Cieux ne vous abandonnera pas.

Il s'appuya sur l'épaule de Tsyboukine et sanglota.

— Pleurons, Grigori Pétrov, pleurons de joie, ditil d'une petite voix menue. Et soudainement il se mit à rire et continua d'une voix pleine et éclatante :

— Ho! ho! ho !... C'est aussi une belle bru! Tout chez elle est en place, tout est bien poli, rien ne grince; tout le mécanisme est en ordre et bien A'issé.

Il était né dans le district d'Iégorié\skoé, mais il travaillait depuis sa jeunesse dans les usines d'Oukléevo et des environs, et il s'y était fixé. On le connaissait pour vieux depuis longtemps, toujours aussi long et aussi maigre, et on l'appelait Béquille. Parce que, peut-être, depuis plus de quarante ans, il ne s'occupait que de réparations, il ne jugeait tout homme et toute chose qu'au point de vue de la solidité : n'y avait-il pas besoin de réparation ? Avant de s'as-

seoir à table, il essaya quelques chaises pour voir si elles étaient solides. Il toucha môme du doigt le lavaret.

Après le vin mousseux, tous s'installèrent à table. Les convives parlaient et remuaient leurs chaises. Dans le vestibule les chanteurs chantaient et la musique jouait; les femmes en même temps, dans la cour, toutes d'une même voix, célébraient les mariés. C'était un effrayant, un sauvage mélange de sons, à faire perdre la tête.

Béquille se tournait sur sa chaise, cognait des coudes ses voisins, les empêchait de parler, et tantôt pleurait, tantôt riait.

— Enfants, enfants, enfants..., marmottait-il vite; Akssiniouchka, ma chère, Varkarouchka, nous vivrons tous en paix et en concorde, mes petites hachettes chéries...

Il buvait peu et d'avoir bu un verre d'eau-de-vie anglaise, il était ivre. Celte ignoble eau -de-vie faite d'on ne sait quoi stupéfiait tous ceux qui en buvaient, comme si on les eût frappés. Les langues commençaient à s'embrouiller.

Il y avait à la fête le clergé, les contre-maîtres des fabriques et leurs femmes, des détaillants et des aubergistes des autres villages. Le starchine du canton et son secrétaire, qui servaient ensemble depuis quatorze ans et qui, dans tout ce temps-là, n'avaient

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pas sig-né un papier ni laissé sortir des locaux administratifs un seul homme sans l'avoir trompé ou lésé, étaient assis l'un à côté de l'autre, tous deux gros, bouffis, et si nourris, semblait-il, d'injustice, que même la peau de leur visai^e était particulière et semblable à celle d'un coquin. La femme du secrétaire, qui était extrêmement maigre et bigle, avait amené avec elle tous ses enfants. Pareille à un oiseau de proie, elle louchait sur les assiettes, attrapant tout ce qui lui tombait sous la main et le cachait pour elle et pour ses enfants, dans ses poches.

Lipa, pétrifiée, était assise avec la même expression de visage qu'à l'église, Anissime, depuis le moment où il avait fait connaissance avec elle, ne lui avait pas dit un mot et ne savait pas encore quel était le son de sa voix.

Assis auprès d'elle, il continuait à se taire et buvait de l'eau-de-vie anglaise. Quand il fut ivre, il se mit à dire à sa tante, assise en face de lui :

— J'ai un ami qui s'appelle Samorodov. C'est un homme particulier. Il est bourgeois honoraire * et peut parler. Mais cependant, ma petite tante, je vois comme au travers de lui, et il le sent. Permettez-moi de boire avec vous à la santé de Samorodov, ma petite tante.

Varvara tournait autour de la table, invitant les

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