‹ [Les moujiks;Chapitre 22 sur 26 · I. Poliaques, polonais · texte numérisé non relu

I. Poliaques, polonais

1е'>огеГ''^'°" ^°'°'''''' '° '^''^- L^s partisans se dérobaient dans

— Encens !... Emportez Tcncens!

Il n'y eut pas de réponse. On entendit seulement comme si, quelque part, des prêtres chantaient à voix retenue et comme si l'on piétinait dans l'escalier.

Quand Klimov reprit conscience, il n'y avait personne dans sa chambre. Le soleil matinal brillait dans la fenêtre à travers les rideaux tirés, et une lueur tremblante, fine et gracieuse, aig-uë comme de l'acier, jouait sur la carafe. Klimov entendit un bruit de roues, — signe qu'il n'y avait plus de neige dans la rue. Il considéra la lueur, les meubles familiers, la porte, et aussitôt se mit à rire. Sa poitrine et son ventre furent secoués d'un rire doux, heureux et comme chatouillé. Une sensation de bonheur infini et de joie animale, pareils à ceux que dut éprouver le premier homme en люyant le monde, envahit tout son être de la tête aux pieds. Klimov désira passionnément voir des g^ens se mouvoir autour de lui, entendre parler. Son corpsg^isait, lourd comme une couche, et ses bras seuls remuaient. Mais à peine y donnaitil g-arde : toute son attention s'absorbait à des bag-atelles. Il se réjouissait de sa respiration, de son rire ; il se réjouissait qu'il existât une carafe, un plafond, de la lumière, des rubans aux rideaux. Le monde de Dieu, même dans un endroit si petit qu'une chambre à coucher, lui paraissait varié, mag-nifique, grandiose. Quand le docteur apparut, le lieutenant pensa :« Quelle

belle chose la médecine! Quel bon et sympathique docteur ! Comme les gens en général sont bons et intéressants 1

— Ui, ui, ui, flûla le docteur. Parfaitement, parfaitement... Maintenant nous sommes guéri. Ellons, éllons !... ))

Klimov écoutait et rit joyeusement. Il se souvint du Finnois, de la dame aux dents blanches, du jambon fumé, et il désira manger et fumer.

— Docteur, dit-il, ordonnez qu'on me donne une petite croûte de pain de seigle avec du sel... et des sardines.

Le docteur s'y opposa ; Paul n'obéit pas aux ordres de son maître, et n'alla pas chercher de pain; le lieutenant se mutina et pleura comme un enfant capricieux.

— Pauvre bébé ! fit le docteur en riant. Maman, do, do, do, dol...

Klimov se mit aussi à rire et dès que le docteur fut sorti il s'endormit profondément. Il se réveilla avec la même joie et le même sentiment de bonheur. Sa tante était assise auprès de son lit.

— Ah, ma petite tante! s'écria-t-il avec joie; qu'avais-je donc ?

— La fièvre typhoïde.

— Ah !... Mais maintenant je vais bien, très bien ! Où est Kalia?

2б4 UNE FIÈVRE TYPHOÏDE

— Pas à la maison... Sans doute elle sera sortie... pour son examen.

La vieille tante en disant cela baissa la tête dans le bas qu'elle tricotait. Ses lèvres tremblèrent, et, se détournant tout à coup, elle fondit en larmes. Dominée par le désespoir, oubliant les recommandations du docteur, elle murmura :

— Ah, Katia, Katia ! Elle n'est plus notre ange!... Elle n'est plus !...

Elle échappa son bas et se pencha pour le ramasser. Dans le mouvement qu'elle fit son bonnet tomba. Aboyant ses cheveux blanchis et ne comprenant rien à ce qu'elle disait, Klimov prit peur tout à coup au sujet de Katia, et demanda :

— Où est-elle donc?... Ma tante !...

La vielle tante, qui ne songeait déjà plus à Klimov, toute à son chagrin, dit :

— Elle a pris ta fièvre typhoïde et elle... elle est morte I On Га enterrée avant-hier.

Celte nouvelle, si étrange et si inattendue, tomba d'un bloc dans la conscience de Klimov. Mais comme si elle n'eût été ni horrible, ni étrange, elle ne put dominer la joie animale qui remplissait le lieutenant convalescent. 11 pleurait, souriait, et vite se mettait à se plaindre qu'on ne lui donnait pas à manger.

Au bout d'une semaine seulement, quand déjà, en robe de chambre, soutenu par Paul, il s'approcha de

la fenêtre pour regarder le ciel trouble et printanier tandis que s'entendait le bruit désagréable d'un chargement de vieux rails qui passait, son cœur se serra de douleur. Il se mit à pleurer, le front appuyé au cadre de la fenêtre :

— Que je suis malheureux! murmura-t-il. Mon Dieu, que je suis malheureux !

Et sa joie céda la place à la tristesse de chaque jour et au sentiment d'une perte irréparable.

Dans la cour de l'hôpital, perdue dans une véritable foret de bardanes, d'orties et de chanvre sauvage, s'élève une petite annexe. Le toit en est rouillé, la cheminée à demi écroulée, l'herbe pousse sur les degrés pourris de l'entrée, etdescrépissages il ne reste que des vestiges. La façade principale regarde l'hôpital, celle de derrière est tournée vers les champs, dont lasépare, grise et garnie de clous, la barrière et l'hôpital. Ces clous, aux pointes affdées, la barrière et l'annexe elle-même ont cet aspect spécial, triste et rébarbatif que l'on ne voit chez nous qu'aux hôpitaux et aux prisons.

Si vous ne craignez pas de vous piquer aux orties,

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prenez le petit sentier qui conduit à l'annexe et nous jetterons un coup d'oeil à l'intérieur. Voici ouvertela première porte; entrons dans le vestibule. Le long" des murs et près du poêle sont amoncelées de véritables montag-nes de vieilles hardes d'hôpital. Des matelas, de vieilles capotes en lambeaux, des pantalons, des chemises à raies bleues, des chaussures usées et ne роилап1 servir à qui que ce soit, toute cette friperie entassée, chiffonnée, pêle-mêle, pourrit et exhale une odeur suffocante.

Sur le tas de hardes est toujours couché, la pipe aux dents, le gardien Nikita, vieux soldat en retraite, à chevrons fanés. Il a la face dure et tirée, des sourcils pendants qui lui donnent une expression de chien de la steppe, et le nez rouge. Il est de petite taille, d'aspect maigre et décharné, mais son maintien impose et ses poings sont robustes. Il appartient à cette catégorie d'hommes d'exécution, simples, positifs et bornés, qui aiment l'ordre par-dessus toute chose et sont convaincus qu'il faut cogner. Nikita cogne en pleine poitrine, au visage, au dos, où cela tombe, et s'assure que sans cela l'ordre ne subsisterait pas.

Un peu plus loin, vous entrez dans une vaste pièce qui, défalcation faite du vestibule, occupe à elle seule toute l'annexe. Les murs y sont recouverts d'un enduit bleu sale; le plafond est enfumé comme celui d'une isba sans cheminée ; il est manifeste que les poêles y

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fument l'hiver, et que l'on n'y respire que vapeur de charbon. Des grilles de fer offusquent les fenêtres; le plancher est gris et se lève en filaments. Il traîne une odeur de choux aigres, de mèche fumeuse, de punaises et d'ammoniaque, et l'on croirait entrer dans une ménagerie.

Sur des lits, vissés au plancher, des gens sont assis ou couchés, en capotes bleues et en bonnets de nuit à l'ancienne. Ce sont des fous.

Ils sont cinq en tout, dont un seul noble; les autres sont de petits bourgeois.

Le premier auprès de la porte est grand et maigre, avec de longues moustaches blondes et des jeux rouges de larmes. Il est assis, la tête appuyée dans les mains, et regarde un point fixement. Sa maladie, sur le registre de l'hôpital, est dénommée hypocondrie, mais, en réalité, il estatteint de paralysie générale. Jour et nuit, il est triste, branle la tête, soupire et sourit amèrement. Il ne prend presque jamais part aux conversations et ne répond pas d'ordinaire quand on le questionne. Il mange et boit machinalement quand on lui donne à manger et à boire. Л en juger par sa toux continuelle et déchirante, et par la maigreur et l'incarnat de ses joues, il fait de la phtisie.

Son voisin est un petit vieux alerte et remuant, avec une barbiche en pointe, et des cheveux noirs et bouclés. Toute la journée il va d'une fenêtre à une autre, ou reste assis sur son lit, les jambes croisées à la turque, fredonnant et sifflant sans interruption comme un bouvreuil, et riant doucement. Sa gaieté d'enfant et son tempérament actif se manifestent aussi la nuit quand il se lève pour prier Dieu, ou du moins pour se frapper la poitrine avec les poings et gratter les portes avec ses doigts. Il est juif et s'appelle Moïseika. C'est un faible d'esprit, devenu fou il y a vingt ans, lorsque brûla un atelier de chapellerie qui lui appartenait. De tous les habitants de la salle n" 6, il a seul la permission de sortir dans la cour de l'hôpital et même dans la rue.

Il jouit de ce privilège depuis longtemps, en sa qualité, sans doute, de vieil habitué de l'hôpital, et comme un être inoffensif qui amuse la ville, où l'on est habitué depuis longtemps à \e voir dans les rues, entouré de gamins et de chiens. Vêtu d'une mauvaise petite capote, алее un risible bonnet de nuit et des pantoufles, parfois nu-pieds, et même sans pantalon, il va, s'arrêtant aux portes et aux boutiques, et demande un petit kopek. Ici on lui donne du kvass, là du pain, ailleurs un kopek, en sorte qu'il rentre ordinairement à l'annexe repu et riche. Tout ce qu'il rapporte ainsi, Nikitale confisque pour son usage

personnel. Le vieux soldat le dépouille, brutalement, avec colère, retournant ses poches et prenant Dieu à témoin qu'il ne laissera jamais plus sortir ce juif dans la rue et que le désordre lui déplaît plus que tout au monde.

Moïseïka aime à rendre service. Il porte de l'eau à ses camarades, les couvre quand ils dorment, promet à chacun de lui rapporter de la rue un kopek et de lui coudre un chapeau neuf; enfin il fait manger son voisin de gauche, le paralytique général. Il en agit ainsi non par compassion, ni par aucune raison d'humanité, mais par imitation et par soumission involontaire envers son voisin de droite, Gromov.

Ivan Dmitritch Gromov est noble. Il est âgé de trente-trois ans, ancien huissier et secrétaire de province; il a la monomanie de la persécution. Il se tient couché sur son lit, ramassé sur lui-même en petit pain, ou va d'un angle à l'autre de la salle, comme pour faire de l'exercice; il s'assied très rarement. Il est toujours en' éveil, inquiet^ comme tendu par quelque attente indéfinissable. Il suffit du moindre frôlement dans le vestibule ou d'un cri dans la rue pour qu'il dresse la tête et se mette à prêter l'oreille. Ne vient-on pas le surprendre? Ne le cherche-t-on pas? Et son visage exprime l'anxiété la plus «•rande et l'horreur. J'aime son visage large, à fortes

pommettes, toujours pâle et malheureux, où se reflète, comme en un miroir, le combat d'une âme torturée et en perpétuelle frayeur. Ses tics sont étranges et maladifs, mais ses traits fins, exprimant une souff'rance réelle et profonde, sont ceux d'un homme intelligent et cultivé, et il y a dans ses yeux une lueur saine et chaude. lime plaît par sa politesse, sa serviabilité et la délicatesse extrême de ses relations avec tout le monde, Xikita excepté. Si quelqu'un fait tomber un bouton ou une cuiller, il saute vite à bas de son lit et va les ramasser; chaque matin, il dit bonjour à ses compagnons, et en se couchant il leur souhaite une bonne nuit.

Outre la continuité de son état de tension et l'agitation de ses traits, sa folie s'accuse encore par le fait suivant. Parfois les soirs il se drape dans sa capote, et, tremblant de tout le corps, claquant des dents, il se met à marcher vite, entre les lits, et d'un bout à l'autre de la salle. On dirait qu'il lui prend une forte fièvre. A la façon dont il s'arrête tout à coup et regarde ses compagnons on croit qu'il veut leur dire quelque chose de très important, mais, pensant sans doute qu'ils ne l'écouteront pas ou qu'ils ne comprendront pas, il redresse la tête avec impatience et recommence à marcher.

Cependant le besoin de parler surmonte toute autre considération; il se donne carrière. 11 parle avec flam. me et passion. Son discours, désordonné, fiévreux,

délirant, saccadé, est souvent incompréhensible, mais on y devine, et dans les paroles et dans le ton, quelque chose d'extraordinairement bon : quand il parle, on sent à la fois en lui un fou et un homme. Il serait difficile de transcrire tout ce qu'il dit. Ivan Dmitritch parle delà lâcheté humaine, delà violence qui opprime le droit, de la vie magnifique qui prévaudra enfin sur la terre, et des g-rilles des fenêtres qui lui rappellent à toute minute la stupidité et la cruauté des oppresseurs. C'est comme une rhapsodie incohérente de chansons vieilles, mais encore inachevées.

Douze à quinze annés auparavant, vivait dans la principale rue de la ville, en sa propre demeure, un fonctionnaire aisé et posé, nommé Gromov, Il avait deux fils : Serge et Ivan. Serge, dans sa quatrième année d'études à l'Université, fut pris soudain de phtisie g-alopante et mourut. Cette mort fut le commencement de toute une série de malheurs qui fondit sur la famille Gromov, Une semaine après l'enterrement de Serge, le père fut traduit en justice pour faux et détournements, et mourut en fort peu de temps d'une fièvre typhoïde à l'infirmerie de la prison. Sa maison et tous les meubles furent vendus aux

enchères ; Ivan Dmitritcli et sa mère demeurèrent sans ressources.

Du vivant de son père, Ivan suivait les cours de l'Université de Saint-Pétersbourg-, recevait de 60 à 70 roubles par mois, et n'avait aucune notion de la nécessité. Sa vie se trouva complètement changée. Il dut, du matin au soir, donner des leçons à bas prix, s'occuper d'écritures et, malgré tout, il creva de faim, car il lui fallait envoyer à sa mère tout ce qu'il gag-nait. 1л an Dmitritch n'y put tenir ; il perdit courage, languit, et, abandonnant l'Université, revint chez lui. Il obtint par protection, dans sa petite ville, une place d'instituteur à l'école du district, mais il ne put pas s'entendre avec ses collègues, il déplut aux élèves, et donna vite sa démission. Sa mère mourut. Il resta sans place pendant six mois, viл'ant de pain et d'eau. Ensuite il devint huissier, et le resta jusqu'au jour où sa maladie le fit relever de sa charge.

Jamais, même dans ses premières années d'Université, il n'aл'ait donné l'impression d'un être bien portant. Il était pâle, maigre, sujet aux rhumes, mangeait peu, dormait mal. Pour un petit л^егге d'alcool sa tête tournait et il avait une crise de nerfs. Il aimait la société, et, cependant, à cause de son caractère irritable et méfiant, il ne devenait intime avec personne et n'avait point d'amis. Il ne parlait de ses concitoyens qu'avec mépris, disant que leur ignorance gros-

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sière, que leur vie somnolente et végétative lui semblaient abominables et répugnantes. Il parlait haut, d'une voix aiguë, toujours sincère, ne connaissant que le ton de l'indig-nalion et de la révolte ou celui de l'admiration et du transport. De quoi que vous lui parliez, il ramenait tout au même thème : en ville, il fait lourd vivre et ennuyeux ; la société ne s'y intéresse pas aux choses élevées ; elle mène une vie morne et absurde, diversifiée par la seule violence, la débauche grossière et par l'hypocrisie. Les coquins sont repus et vêtus ; aux honnêtes gens les miettes. Il faudrait une école, une gazette locale à tendance honnête, un théâtre, des cours publics, en un mot, une réunion de forces intellectuelles, pour que la société pri4 conscience et horreur d'elle-même. Dans ses jugements sur les gens, il n'employait que les couleurs extrêmes, le noir et le blanc, sans aucune nuance. L'humanité se partageait pour lui en deux classes : les honnêtes gens et les coquins ; pas de milieu. Il parlait des femmes et de l'amour toujours avec enthousiasme et passion, mais il n'avait jamais été amoureux.

En ville, on l'estimait en dépit del'âcreté desesjugements et de sa nervosité, et, quand il était absent, on l'appelait par affection Vania (Jeannot). Sa délicatesse innée, sa serviabihté, sa vie réglée, la pureté de ses mœurs, sa petite redingote fripée, son air maladif, et les malheurs de sa famille inspiraient de bons senti-

ments, mélancoliques et généreux. Enfin, comme il était instruit et lettré, il passait, aux yeux de ses concitoyens, pour tout savoir, et on le regardait comme une sorte d'encyclopédie лivante.

Il lisait beaucoup. Souvent, au cercle, il passait son temps, tiraillant sa barbe, à feuilleter des journaux et des livres. On voyait à sa figure qu'il ne lisait pas, mais que, littéralement, il avalait, sans même mâcher. Il faut croire que la lecture était une de ses habitudes maladives, car il se jetait avecla même avidité sur tout ce qui lui tombait sous les yeux, même de vieux journaux ou de vieux calendriers. Chez lui, il restait tout le temps couché, et lisait.

Un certain matin d'automue, le col de son pardessus relevé, pataugeant dans la boue à travers les rues étroites et les arrière-cours , Ivan Dmitritch allait chez quelque artisan toucher de l'argent sur une contrainte. Comme tous les matins, la disposition de son esprit était sombre. Il croisa, dans une petite rue, deux prisonniers enchaînés que conduisaient quatre soldats armés de fusils. 11 était souvent arrivé à Ivan Dmitritch de rencontrer des prisonniers, et

ils éveillaient toujours en lui un sentiment de pitié et de gène; mais, ce jour-là, cette rencontre lui fit une impression spéciale et étrange. Il s'avisa tout d'un coup qu'on pouvait lui aussi le charger de fers, et, ainsi que ces prisonniers, le conduire, à travers la boue, en prison. Comme il rentrait chez lui, il rencontra, près de la poste, le commissaire de police qui lui dit bonjour et qui fit avec lui quelques pas. Cela lui parut singulier. Tout le jour^ les prisonniers et les soldats armés lui trottèrent dans l'esprit et une inquiétude incompréhensible .l'empêcha de lire et de se recueillir. Le soir, il n'osa pas allumer, et toute la nuit il songea qu'on pouvait venir l'arrêter, l'enferrer, et le mener en prison. Il ne se savait aucun méfait sur la conscience et s'assurait qu'il ne tuerait pas, n'incendierait pas, et qu'il ne volerait pas; mais est-il donc difficile de commettre un délit involontaire, inopiné? de faire une calomnie? enfin, — d'être victime d'une erreur judiciaire?... Ce n'est pas en vain que la vieille expérience du peuple dit que de prison et de besace il ne faut point jurer! Oui, une erreur judiciaire est, dans le cours actuel de la justice, très possible et n'a rien d'extraordinaire. Les gens que leurs fonctions mettent en contact avec la souffrance d'autrui , les juges, les policiers, les médecins, finissent, l'habitude aidant, par s'endurcir à un tel point que, même quand ils le voudraient, ils ne peuvent plus se conduire avec

1 ceux auxquels ils ont affaire que selon les formes. A ce point de vue, ils ne diffèrent en rien du moujik qui, dans les arrière-cours, égorge des moutons ou des veaux et ne prend pas garde au sang qui coule. Dans ses rapports réglementaires et mécaniques avec un individu il ne faut, à un juge, pour рг1л'ег un innocent de tous ses droits et l'envoyer aux travaux forcés, qu'une chose : le temps; le temps d'observer les formalités au moyen desquelles les juges gagnent leurs appointements, et tout est fini. Ensuite va chercher justice et protection dans cette petite ville sale où l'on t'envoie à deux cents verstes de tout chemin de fer!.. . Et n'est-il pas risible de songer à la justice quand toute violence paraît à la société une nécessité raisonnable, tandis que tout acte de douceur comme, par exemple, une sentence d'acquittement , provoque une véritable explosion de mécontentement et de méfiance ? Le lendemain, Ivan Dmitritch se leva en transes, la sueur au front, tout à fait convaincu déjà qu'on pouvait l'arrêter d'un moment à l'autre... Si les lourdes pensées de la veille l'avaient occupé si longtemps, c'est qu'il y avait sans doute en elles une part de vérité ; car, enfin, lui seraient-elles venues sans cause ?... Un sergent de ville lentement passe devant sa fenêtre. Est-ce pour rien? Deux hommes viennent de s'arrêter auprès de sa maison et se taisent. Pourquoi se taisent-ils?... Et des jours et des

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niiils terribles vinrent pour Ivan Dmilritcli. Tous les yens qui passaient devant sa fenêtre ou qui entraient dans la cour de sa maison lui semblaient des espions et des limiers de police. Le chef du district, venant de son bien situé hors de la ville à la direction de la police, traversait la rue, chaque jour vers midi, dans une voiture attelée de deux chevaux. Il semblait à ban Dmitritch, chaque fois, que l'ispravnik partait trop vite, et avec une expression particulière : il courait certainement annoncer qu'on avait découvert en ville un très grand criminel.

Ivan Dmitritch frissonnait à tout heurt à la porte, à tout cojp de sonnette, et languissait dès qu'il apercevait un inconnu chez sa logeuse. Quand il rencontrait des policiers ou des gendarmes, il se mettait à sourire et à siffler pour paraître calme d'esprit. Craignant d'être arrêté, il ne dormait pas les nuits d'un somme, mais il faisait semblant de dormir bien fort, de ronfler et de soupirer, pour que sa logeuse crût qu'il dormait. C'est que, s'il ne dort pas, on pensera que ce sont les remords qui l'agitent : quelle preuve éclatante! Les faits, et la saine logique, devraient le convaincre que toutes ces craintes sont absurdes et pur effet de la névropathie ; qu'il n'y a, à prendre les choses de haut, quand on a la conscience tranquille, rien d'effrayant à être arrêté et mis en prison, mais plus il ra'sonnait avec logique, plus ses angoisses mor-

telles s'accroissaient !... C'était tout à fait comme ce que l'on raconte d'un ermite qui л•oulait s'ouvrir une petite clairière dans une forêt : plus il travaillait de la hache, plus la forêt repoussait dru. ban Dmi- Iritch, à la fin, л'oyant que rien n'y faisait, cessa complètement de raisonner et s'abandonna tout entier au désespoir et à la peur.

Il se mit à s'isoler et à fuir les g-ens. Sa fonction déjà lui déplaisait; elle lui devint insupportable.il redouta qu'on ne lui tendît quelque pièg-e, qu'on ne lui glissât dans sa poche de l'argent volé et qu'ensuite on le convainquît de l'avoir reçu par corruption, ou il craig-nait de faire lui-même sur du papier timbré quelque erreur équivalant à une fraude, ou de perdre de l'argent qu'on lui aurait confié. L'étrange est que jamais sa pensée n'avaitété si soupleetsi inventivequ'ellelefut soudain, pour lui sug-g-érer chaque jour mille raisons variées de s*'inquiéter pour sa liberté et pour son honneur. Par contre, son intérêt pour les livres et pour les choses extérieures diminua sensiblement, et sa mémoire commença à le trahir souvent.

Au printemps, quand le neige disparut, on trouva dans un ravin, près du cimetière, les cadavres à demi pourris d'une vieille et d'im jeune garçon portant les traces d'une mort violente. Dans la petite ville, il ne fut question que de ces cadavres, et des assassins restés inconnus. Ivan Dmitritch, pour que personne ne

le soupçonnât, se promenait en souriant, et quand il rencontrait quelqu'un de connaissance il pâlissait, roug-issait, et se mettait à affirmer qu'il n'y a pas de crime plus lâche que d'assassiner des êtres faibles et sans défense. Mais cette feinte le fatig-ua vite, et, après avoir réfléchi, il décida que dans sa position ce qu'il avait de mieux à faire était de se cacher dans la cave de sa logeuse. Il y resta blotti deux jours et une nuit, eut très froid, et, ayant long-uement attendu le crépuscule, il se glissa comme un voleur dans sa chambre. Il y demeura sans bouger, tout au milieu, debout auxécoutes, jusqu'à l'aube. Le matin, il vint des fumistes dans la maison. Ivan Dmitritch savait qu'ils venaient pour refaire le poêle de la cuisine, mais la peur lui souffla que c'étaient des policiers déguisés en fumistes. Il sortit à pas de loup de son log'ementjCt, saisi de peur, s'enfuit dans la rue sans chapeau ni redingote. Leschiens se jetèrent sur lui en aboyant; un moujik criait; l'air luisiffla dans les oreilles; il sembla à Ivan Dmitritch que toute la violence du monde s'abattait sur lui et le poursuivait. On l'arrêta, on le ramena chez lui, et on envoya chercher le médecin. Le docteur André Efimytch, dont il va être question plus loin, prescrivit de lui mettre sur la tête des compresses froides avec des gouttes de laurier-cerise, hocha la tête tristement, et sortit, en disant à la logeuse qu'il ne reviendrait plus parce qu'il ne faut pas gêner les gens en train de perdre l'esprit.

Ivan Dmitritch n'avait pas d'argent : on l'envoya bientôt à l'hôpital, où on le mit clans la salle des vénériens; il ne dormait pas les nuits, avait des lubies et dérangeait les malades ; sur l'ordre du docteur on ne tarda pas à le transférer à la salle n° 6.

Au bout d'un an, on avait, en ville, complètement oublié Ivan Dmitritch, et ses livres que sa logeuse avait entassés dans un traîneau, sous un hangar, avaient été pillés un à un par les gamins.

Le voisin de gauche d'ivan Dmitritch était, comme je l'ai dit, le juif Moïseïka. Son voisin de droite était un moujik, noyé de graisse, presque sphérique, au Adsage hébété et slupide. C'était une brute inerte, vorace et sale, ayant perdu depuis longtemps déjà toute faculté de penser et d'éprouver la moindre sensation. Il sortait de lui une pestilence continuelle, suffocante et aiguë.

Nikita, chargé de faire disparaître ses incongruités, le battait furieusement à tour de bras, sans ménager ses poings. L'effrayant n'était pas qu'on le battît (il faut s'habituer àpareilleidée), mais bien que cette brute ne fît, à ces coups, ni un cri, ni un mouvement, ni le moindre sisTue des veux, et se mît seulement à se

balancer de droite à gauche, comme un tonneau.

Le cinquième et dernier habitant de la salle n° 6 avait été employé comme trieur de lettres dans un bureau de poste. C'était un petit blond, maigrelet, à bonne figure un peu rusée. A en juger par ses yeux calmes et intelligents qui regardaient joyeusement et clairement, il gardait son quant à soi et possédait un secret fort agréable et important. Il avait sous son matelas et sous son oreiller quelque chose qu'il ne montrait à personne, non decrainte qu'on le lui confisquât ou qu'on le lui volât, mais par modestie. Il allait parfois à la fenêtre, et, tournant le dos à ses compagnons, il s'agrafait quelque chose sur la poitrine qu'il contemplait la tête courbée ; si, à ce moment-là, on s'approchait de lui, il se troublait et arrachait vite ce quelque chose de la poitrine. Il n'est pas difficile de deviner son secret.

— Félicitez-moi 1 disait-il souvent à Ivan Dmitritch; je suis décoré de l'Ordre de Saint-Stanislas de deuxième classe avec l'étoile. On ne donne la deuxième classe avec l'étoile qu'aux étrangers. Mais on a voulu faire exception pour moi, je ne sais pourquoi! (Et il souriait, levant les épaules avec perplexité.) J'avoue que je ne m'y attendais pas !

— Je n'y comprends rien non plus, déclarait Ivan Dmitritch sombrement.

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— Et savez-vous ce que j'obtiendrai tôt ou tard? ajoutait l'ancien trieur de lettres, clignant les yeux. On me donnera sûrement l'étoile du Nord Suédoise. C'est un ordre qui vaut la peine qu'on le demande. La croix est blanche et le ruban noir. C'est très joli.

Il n'est probablement nulle part ailleurs une vie aussi monotone que celle qui se лit à l'annexe. Le matin, les malades, à l'exception du paralytique et du moujik obèse, vont se laver dans le vestibule dans un grand baquet, et s'essuient aux basques de leur capote. Ensuite, ils boivent, dans des gobelets d'étain, du thé que Nikita va leur chercher dans le bâtiment principal. Chaque malade adroit à un gobelet. A midi, ils mangent de la soupe aux choux aigres et du gruau de blé noir. Le soir, ils mangent le gruau qui est resté du repas du matin. Dans l'intervalle, ils restent couchés, dorment, regardent par la fenêtre et vont d'un coin à un autre. Ainsi chaque jour. L'ancien trieur de lettres parle de ses ordres honorifiques.

On voit rarement de nouvelles figures dans la salle n° 6. Le docteur, depuis longtemps, ne reçoit plus de malades, et il y a peu de gens qui aiment à visiter les maisons de fous.

Deux ou trois fois par mois, il vient à l'annexe un barbier nommé SémionneLazarytch. Comment il coupe

les cheveux aux fous, comment lui aide Nikita, et dans quelle excitation entrent les malades à chaque apparition du barbier ivre et souriant, nous ne pourrions le dire.

Le barbier excepté, personne n'entre à l'annexe. Les malades sont condamnés à voir chaque jour le seul Nikita.

Pourtant un bruit assez étrange se répandit dans l'hôpital. Le bruit se répandit que le docteur s'était rais à visiter la salle n° 6.

Bruit étrange!

Le docteur André Efimytch Raguine était un homme extraordinaire en songenre. Onprétendail que dans sa première jeunesse il fut très pieux et se destinait à être pope, et qu'à sa sortie du gymnase, en i863, il eut l'intention d'entrer à l'académie ecclésiastique. Mais son père, docteur en médecine et chirurgien, se serait moqué de lui de façon acerbe et lui aurait catégoriquement déclaré qu'il ne le regarderait plus comme son fils s'il deл■enait prêtre. Jusqu'à quel point cela est vrai, nous l'ignorons. En tout cas, André Efimvtch avoua plusieurs fois qu'il n'avait jamais eu de vocation pour la médecine, ni pour les sciences en

général. Il ne se fit pas ordonner prêtre lorsqu'il eut fini sa médecine ; il ne faisait aucune montre de piété, et dès le début de sa carrière médicale il ressembla aussi peu à un homme d'église que jamais.

L'extérieur, chez lui, était lourd et grossier comme celui d'un moujik. Son visage, sa barbe, ses cheveux plats, sa complexion robuste et gauche faisaient songer à quelque tenancier de traktir sur la grande route, gros mangeur, immodéré et dur. Safigure bourrue était couverte de л'eines bleues; son nez était rouge et ses yeux petits. Grand et large d'épaules, il aAait de grands pieds et de grandes mains. Il semblait que d'un coup de poing il vous eût assommé; mais sa démarche était posée, son allure circonspecte et insinuante. Si vous le rencontriez dans un corridor étroit, il s'arrêtait toujours le premier pour vous faire place, et vous demandait : « Pardon ! » non pas de la forte voix de basse que vous eussiez attendue d'après sa taille, m.ais d'une voix de ténor douce et grêle. Une petite loupe sur le cou l'empêchait de mettre des faux-cols empesés raide, et il portait des chemises souples, de toile ou d'indienne. Au reste, il ne s'habillait pas comme un docteur. Il portait dix ans le même costume, et, quand il en achetait un neuf chez quelque juif, ce vêtement paraissait tout de suite aussi porté et aussi fripé que l'ancien, il consultait ses malades, prenait ses repas et faisait ses visites avec la même et unique

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recliug^ole. Il en ai'isstit tiiisi non par avarice, mais par complète insouciance de sa tenue.

A son arrivée en ville pour entrer en fonctions, André Efimytch trouva « l'établissement de charité » dans une situation déplorable. Dans les salles, dans le corridor et jusque danslacourdel'hôpital, il était difficile derespirer, tant cela infectait. Les moujiks del'hôpital, les infirmiers et leurs enfants couchaient dans les salles, pêle-mêle avec les malades. On se plaig'naitque les blattes, les punaises et les souris rendissent la vie intenable. Dans les salles de chirurg-ie, on ne pouvait pas se débarrasser de l'érysipèlcll n'y avait dans tout l'hôpital que deux scalpels, et pas un thermomètre. On mettait les pommes de terre dans les baig-noires. Le surveillant, la linçère et l'aide-chirurg-ien volaient. On racontait que le prédécesseur d'André Efimytch vendait en secret l'alcool de l'hôpital et qu'il s'était fait parmi les malades et les garde-malades un véritable harem. En ville, on connaissait ces abus et même on les exagérait , mais on les supportait sans crier. Les uns pensaient que les hôpitaux ne servent qu'aux petits bourgeois et aux moujiks, qui n'ont pas à se plaindre, car ils seraient chez eux plus mal qu'à l'hôpital. Fallait-il donc les nourrir de gelinottes rôties?... D'autres disaient qu'il était impossible à une ville seule, sans le secours du zemstvo, d'entretenir un bon hôpital. C'était déjà très beau,

qu'il y en eût un mauvais ! Et le zemstvo n'ouvrait de nouveaux hôpitaux ni dans la ville, ni ailleurs, sous le prétexte qu'il en existait un en ville.

Après avoir examiné l'hôpital, André Efimjtch conclut que c'était un établissement scandaleux, et dangereux au plus haut point pour la santé des habitants de la ville. A son avis, ce qu'il y avait de mieux à faire était de licencier tous les malades et de fermer l'hôpital. Mais il réfléchit que, pour cela, une seule volonté ne suffisait pas et que ce serait d'ailleurs inutile. Si l'on parvient à chasser d'un endroit la saleté physique et morale, elle se réfugie ailleurs. Il faut attendre qu'elle disparaisse d'elle-même. Et puis, si des gens s'étaient décidés à fonder un hôpital et le toléraient chez eux, c'est qu'il le leur fallait. Les préjugés, et toutes les saletés et vilenies de chaque jour sont nécessaires; ils finissent par se changer, au bout du compte, en quelque chose de bon, comme fait le fumier se transformant en terreau. Il n'est ici-bas rien de si parfait qu'on n'y trouve à lorigine quelque malpropreté.

André Efimytch parut donc accepter le désordre avec assez d'indifférence. Il demanda seulement aux employés de l'hôpital et aux infirmières de ne pas coucher dans les salles, et fit faire deux armoires pour les instruments. L'intendant, la lingère, l'aidechirurgien, et l'érysipèle demeurèrent en place.

André Efimytch aimait par-dessus tout l'intelligence et l'honnêteté, mais il n'avait pas assez de caractère et de conflance dans le droit pour instaurer autour de lui une vie intellig-ente et honnête. Ordonner, refuser, contraindre, il ne le savait positivement pas. On eût dit qu'il eût fait vœu de ne jamais élever la voix et de ne jamais employer le mode impératif. Il lui était difficile de dire : « Donne » ou : (( Porte ». Quand il voulait manger, il disait à sa cuisinière, toussotant d'un air indécis : « Si l'on me donnait du thé, » « Si je dînais »? Dire au surveillant ■de l'hôpital de cesser de voler, le chasser, ou supprimer sa fonction d'une inutilité parasitaire, c'était entièrement au-dessus de ses forces. Quand on le flagornait, qu'on lui mentait, quand on lui présentait à signer quelque compte odieusement faux, il devenait rouge comme une écrevisse et se sentait coupable; mais il signait le compte. Quand les malades se plaignaient de la faim ou des mauvais traitements de leurs infirmières, il était tout confus et murmurait d'un air de faute: « Bon, bon, nous verrons cela... Il doit y avoir un malentendu... »

Dans les [)remiers temps, André Efimytch travailla avec beaucoup de zèle. Chaque matin jusqu'après midi il consultait et opérait, et allait même faire des accouchements en ville. Les dames disaient qu'il était très attentionné et qu'il diagnostiquait fort bien les

maladies, surtout celles des femmes et des enfants. Mais à la longue, la médecine l'ennuya manifestement par sa monotonie et par son inefficacité tangible. Vous consultez aujourd'hui trente malades, demain il y en aura trente-cinq ; après-demain quarante. Ainsi de jour en jour, et d'année en année. La mortalit', pourtant ne diminue pas, et les malades ne cessent de л'еп1г. Donner une aide sérieuse à quarante malades que vous voyez avant dîner, c'est pliysiquement impossible : quoi que л•ous en ayez, ce n'est donc que duperie. Si, au bout de l'année, d'après les comptes rendus, il est venu à la consultation douze mille malades, лоиз avez, à raisonner simplement, trompé douze mille personnes. Isoler dans une salle les gens sérieusement malades et s'occuper d'eux selon les règles de la science, c'est aussi impossible ; car il y a bien des règles, mais pas de science. Et si, cessant de philosopher, on suit les règles à la lettre, comme le font la majorité des médecins, il faut sur toute chose de la propreté et de l'aération, et non pas de la malpropreté ; il faut une nourriture saine et non pas d'infectes soupes aux choux aigres; il faut enfin d'honnêtes collaborateurs et non pas des voleurs...

Et. en somme, pourquoi empêcher les gensdemourir, puisque la mort est la fin normale et préétablie de chacun ? Qu'y aura-t-il de changé, quand un marchand ou un fonctionnaire aura vécu cinq à dix an-

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nées de plus qu'il ne deA-ail ?... Et si l'on met la fin de la médecine à adoucir la souffrance par des remèdes, la question suivante se pose aussitôt malgré vous : pourquoi adoucir la souffrance? On dit que la souffrance conduit l'homme à la perfection. Si l'humanité se met à adoucir ses souffrances par des pilules et des g-out(es,elIe rejette par là toute relig-ion et toute philosophie danslesquelles on atrouvé jusqu'à présentnon seulement un refuge contre tous les maux, mais aussi le bonheur. Pouchkine, ал^ап1 sa mort, éprouva des souffrances horribles ; le pauvre H. Heine resta paralysé des années entières; pourquoi donc ne pas laisser souffrir un peu un André Efimytch ou quelque Matriona Savichna dont la vie serait, sans la souffrance, entièrement vide, telle une pag-e blanche, et semblable à celle des amibes?

Accablé par de semblables raisonnements, André Efimytch perdit courag'e et se mit à ne plus venir à l'hôpital chaque jour.

\o\ci comment sa vie se passait.

Use levait ordinairement à huit heures, s'habillait et buvait du thé. Puis il se mettait à lire dans son cabinet.

OU allait à l'hôpital. Les malades du dehors l'y atteudaient, dans le petit corridor étroit et sombre. Il passait devant eux des employés de l'hôpital, battant de leurs bottes le pavé de briques ; il passait des malades hâves, en capotes bleues ; on emportait des vases de nuit ; on enlevait des cadaлтes; des enfants pleuraient; il soufflait des courants d'air. André Efimytch sait que, pour des tuberculeux et en général pour toutes sortes de maladesimpressionnables,uneattentedansde pareilles conditions est torturante. Mais qu'y faire ? Il trouve dans la salle de consultation son aide Serg-e Sergueitch, petit homme replet, au Aisage rebondi, reluisant et rasé, aux manières aisées et affables, plus semblable, en ses vêtements amples et neufs, à un sénateur qu'à un aide-chirurg-ien. Serge Sergueitch porte des cravates blanches, a une grosse clientèle, et se regarde comme infiniment supérieur à André Efimytch qui n'a plus de clientèle.

Il y a, dans un coin de la salle de consultation, une grande image encadrée, devant laquelle pend une lourde lampe. Auprès, est un petit autel portatif, recouvert d'une housse blanche. Des portraits d'évêques, des vues du monastère de Sviatogorsk, et des couronnes sèches de bleuets sont suspendus aux murailles. Serge Sergueitch est dévot et aime l'appareil religieux : l'image a été mise à ses frais dans la salle de visite. Les dimanches, à son instigation, un malade lit

à haute voix l'acathislei et après cette lecture, Serge Serg-ueitch passe lui-même dans les salles avec un petit encensoir et encense les malades.

Comme il y a beaucoup de malades et qu'on a peu de temps, on se borne à un bref interrog^atoire de chacun et on lui remet quelque remède vague, comme de la pommade calmante ou de l'huile de ricin, André Efimylch est assis, pensif, la tête appuyée sur le poing-, et pose des questions machinales. Serg-e Sergueitch, assis lui aussi, se frotte les mains et intervient de temps à autre .

— « Nous souffrons et nous endurons la nécessité parce que nous invoquons mal la miséricorde de Dieu, déclare-t-il ; oui ! »

Durant toute la visite, André Efimjtch ne fait aucune opération. Il a perdu depuis longtemps l'habitude d'en faire, et la vue du sang- l'impressionne désagréablement. Quand il fait ouvrir la bouche à un enfant pour lui regarder la g^org-e et que l'enfant se met à crier et à se défendre de ses petites mains, les oreilles du docteur bourdonnent, la tête lui tourne et des larmes lui viennent aux yeux. Il se dépêche de formuler son ordonnance et fait sig-ne à la mère d'emporter l'enfant le plus vite possible.

La timidité des malades, leur stupidité, la présence du pieux Serg-e Serg-ueitch, les portraits sur les murs,

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