I. Formule de prières
et jusqu'à ses propres questions qu'il répète depuis plus de ving-t ans déjà, ont vite fait de l'énerver; il part quand il a consulté cinq ou six malades. Son aide finit la consultation.
Songeant que, grâce à Dieu, il n'a plus depuis longtemps de clientèle parliculière et que personne ne viendra le déranger, André Efimytcli rentre chez lui, s'assied immédiatement à sa table de travail et se met à lire. Il lit beaucoup et toujours ал-ес une g-rande salisfaction; la moitié de son traitement passe à acheter des livres, et, des six pièces de son log-ement, trois sont encombrées de livres et de vieux journaux. Il aime surtout les livres d'histoire et de philosophie. Pour ce qui concerne la médecine, il est abonné seulement au Médecin (Vratc/i) qu'il commence toujours à lire à rebours. Sa lecture se prolonge plusieurs heures sans interruption et ne le fatig-ue pas. Il lit avec moins de hàteet defougue que nele faisait jadis Ivan Dmitritch : il lit, au contraire, lentement, avec pénétration, s'arrêtant aux endroits qui lui plaisent ou qu'il ne saisit pas. 11 a auprès de lui, quand il lit, un carafon de vodka, un concombre salé ou des pommes fermentées, posées à nu, sansassielte, sur le tapis de la table. Chaque demi-heure, sans lever les yeux de dessus son livre, il se verse un petit verre de vodka et le boit ; puis, toujourssa ns reg-aruer,il attrape en tàtonannt Je concombre et en g-rig-note un morceau.
LA SALLE NUMÉRO 6 2g5
A trois heures, il va avec circonspection à la porte de la cuisine, toussote et dit :
— Dariouchka, si l'on me faisait dîner. ..
Après son repas, assez mauvais, et sale, André Efimytch marche dans sa chambre, les bras croisés, et songe. Il sonne quatre heures, puis cinq heures. André Efimjtch marche toujours et songe. De temps à autre, la porte de la cuisine grince, et le visage rouge et endormi de Dariouchka apparaît.
— André Efîmytch, n'est-il pas temps de vous donner votre bière ? demande-t-elle d'un air soucieux.
— Non, pas encore, répond André Efimytch. J'attendrai... J'attendrai encore...
Le soir, habituellement, arrive le maître de poste Michel Avérianitch, — le seul homme de la ville dont la société ne déplaise pas à André Ehmytch. Michel Avérianitch fut autrefois un très riche propriétaire et servit dans la cavalerie, mais, s'étant ruiné, il dut, sur ses vieux jours, prendre les fonctions de maître de poste. Il a l'air actif et bien portant ; il a d'amples favoris gris, de bonnes manières, et une grosse voix agréable. 11 est bon etsensible, mais emporté. Quand, à la poste, quelqu'un réclame, ne se rend pas à ce qu'on lui dit, et commence à discuter, Michel Avérianitch devient pourpre, tremble de tout le corps et crie d'une voix terrible : « Taisez-vous ! » Aussi depuis longtemps le bureau de poste a, en ville, la réputation
d'un endroit oùil ne fait pas bon aller. Michel Avérianitch estime et aime André Efimytch pour sa culture intellectuelle et pour sa noblesse d'âme; il le prend de hai-t avec tous les autres habitants de la ville, comme avec ses subordonnés.
— Me voici! dit-il en entrant chez le docteur. Bonsoir, mon cher ! Je vais encore vous déranger, n'estce pas?
— Du tout; au contraire, très heureux 1 lui répond le docteur. Je suis toujours très heureux de vous л•oir.
Les deux amis s'asseoient sur le divan et fument quelque temps sans rien dire.
— Dariouchka, si l'on nous donnait de la bière ! dit André Efîmjtch.
Ils boivent la première bouteille aussi sans parler ; le docteur médite ; Michel Avérianitch a l'air animé et joyeux, d'un homme qui a quelque chose de très intéressant à raconter. C'est néanmoins toujours le docteur qui commence la conversation.
— Comme il est regrettable , dit-il d'une voix lente et paisible, secouant la tète sans regarder son interlocuteur (il ne regarde jamais personne dans les yeux) ; comme il est profondément regrettable, estimé Michel Avérianitch, que, dans notre ville, il n'y ait aucune personne capable de soutenir une conversation intelhgente et intéressante, et qui aime la conversation! C'est pour nous une grande privation.
Les gens cultivés eux-mêmes ne s'j élèvent pas audessus du terre à terre; leur nheau mental n'est pas beaucoup supérieur à celui de la basse classe.
— Parfaitement exact; je suis de votre avis.
— Vous daignez reconnaître, continue le docteur au bout d'un instant, que tout, dans ce monde, hormis les hautes manifestations abstraites de l'esprit humain, est sans intérêt ni importance. L'esprit dresse une haute barrière entre l'animal et l'homme, fait songer à la divinité de la nature humaine et remplace en quelque chose l'immortalité qu'elle n'a pas. Partant, l'esprit est la seule source possible de jouissance. Nous ne voyons, ni n'entendons autour de nous, rien de spirituel, donc nous sommes privés de jouissance. Il nous reste les livres; mais c'est tout autre chose que la conл'ersation et que le commerce des hommes. Si vous me permettez de faire une comparaison qui n'est peut-être pas entièrement juste, les livres c'est le cahier de musique, mais la conversation c'est le chant.
— Parfaitement exact!
Il se fait un silence. Dariouchka quitte sa cuisine, et, avec l'expression d'une affliction stupide, la tête appuyée sur le poing, vient se placer sur le seuil de la porte pour écouter.
— Hélas! soupire Michel Avérianitch; qu'attendre de l'esprit de nos contemporains!
Il se met à conter comment on vivait autrefois
2g8 LA SALLE NUMERO 6
joyeusement, sainement, et d'intéressante façon, quelle classe intellectuelle, sensée, il y avait en Russie, et jusqu'où elle avait porté les idées d'honneur et d'amitié... On prêtait de l'arg-ent sans billet, et on regardait comme un opprobre de ne pas tendre une main secourable à un compag-non dans le besoin. Et quels combats! quels compagnons! quelles femmes! Le Caucase est un merveilleux pays ! Il y avait la femme d'un chef de bataillon, — étrang'e femme! — qui prenait des habits d'officier et s'en allait la nuit dans les montag-nes, seule, sans g^uide. On disait qu'elle avait un roman dans un aoul avec un prince.
— Bonne Vierg-e Marie, reine des cieux!... soupire Dariouchka.
— Et comme on buvait! comme onmang^eait! Quels libéraux déterminés il y avait alors!
André Efimytch écoutait et n'entendait point. H pensait à on ne sait quoi, et buvait de la bière à petits coups.
— Maintes fois, dit-il tout à coup, interrompant Michel Avérianitch, je songe à des gens d'esprit et à des conversations avec eux. Mon père me donna une bonne instruction, mais^ sous l'influence des idées de 1860, il me fit faire ma médecine. Il me semble que si je ne l'avais pas écouté, je serais maintenant au centre du mouvement intellectuel, professeur à quelque faculté. Vous me direz que l'esprit non plus
n'est pas éternel, qu'il passe lui aussi; mais vous savez bien pourquoi j'éprouve un faible pour lui! La vie est un piège ennuyeux. Quand l'homme pensant atteint son ац-е viril et entre dans sa conscience réfléchie, il se sent malgré lui comme dans un piège sans issue. Il est, en effet, contre sa volonté, appelé, par on ne sait quel hasard, du non-être à la vie... Pourquoi?... Il veut connaître la pensée et le but de son existence ; on ne les lui dit pas, ou on lui dit des insanités. Il frappe, on ne lui ouvre pas. Enfin, vient la mort, — aussi contre sa volonté!.. Et voilà, de même qu'en prison des gens liés par un malheur commun le sentent un peu moins, quand ils sont ensemble, ainsi, on s'aperçoit moins du pièg-e delà vie, quand des g'ens portés à l'analyse et aux g-énéralisations se trouvent réunis et passent le temps à échanger des idées libres et fières : en ce sens, l'esprit est la jouissance incomparable!
— Parfaitement exact!
Sans regarder son interlocuteur, avec des pauses, et doucement, André Efimytch continue à parler des gens d'esprit et de leur conversation ; Michel Avérianitch l'écoute avec attention et acquiesce :
— J^arfaitement exact !
— Vous ne croyez pas à l'immortalité de l'âme ? demande tout à coup le maître de poste.
— Non, estimable Michel Avérianilch, je n'y crois pas, et je n'ai pas la possibilité d'y croire.
— Il faut avouer que moi aussi je doute. Et pourtant il est en moi comme un sentiment que je ne mourrai jamais! « Allons, me dis-je, vieux barbon, il est temps de mourir! » Et dans mon âme, une petite voix crie : « N'en crois rien, tu ne mourras pas... »
Un peu après neuf heures Michel Avérianitch quitte son ami. Mettant sa pelisse dans l'antichambre, il dit en soupirant :
— Tout de même, dans quel sale trou nous a placés le destin !... Le plus triste est qu'il faudra y finir nos jours... Hélas !
VU
Ayant accompag'né son ami, André Efimytch se rasseoit à sa table et recommence à lire. Aucun bruit ne trouble la paix du soir et le silence de la nuit. Il semble que le temps s'arrête et se fig'e, comme le docteur sur son livre, et, qu'en dehors de ce livre et de la lampe à abat-jour vert il n'existe plus rien. La face rustaude du docteur s'illumine peu à peu d'un sourire d'extase et d'attendrissement à l'idée des progrès de l'esprit humain. « Oh! pourquoi l'homme n'est-il pas immortel? songe-t il. A quoi bon les centres cérébraux
LA SALLE NUMÉRO 6 3o f
et les circonvolutions ? A quoi bon la vue, la parole, la conscience, le génie, s'il est prescrit à tout cela de retourner à la terre et de se refroidir à la fin des fins avec l'écorce terrestre, et d'être ensuite, sans but et sans pensée, emporté avec la terre autour du soleil des millions et des millions d'années? Il n'était pas besoin d'évoquer l'homme du néant et de le g-uinder à sa pensée si haute et presque divine, pour ensuite — par littérale dérision — le retourner à son arg-ile.
« Les transformations delà matière !... Quelle lâcheté de se consoler parce succédané de l'immortalité !... Les mouvements inconscients de la nature sont inférieurs même à la stupidité humaine, car il reste toujours dans cette stupidité quelque conscience et quelque volonté, et dans les mouvements de la nature^ il n'y a rien. Et pourtant on dit à l'esprit : « Calme-toi, ton être décomposé donnera la vie à d'autres organismes. » C'est lui dire : a Tu deviendras inférieur à la stupidité même. » Seul un lâche, ayant en face de la mort plus de peur que de dig-nité, peut se consoler par cela que son corps revivra dans l'herbe, dans les pierres, dans les crapauds... Placer son immortalité dans l'évolution de la matière est aussi étrange que de prédire un brillant avenir à un écrin, quand le violon précieux qu'il contient sera brisé et hors d'usage... »
Quand des heures sonnent, André Efimytch s'appuie au dos de son fauteuil et ferme les veux pour réflé-
302 LA SALLE NUMERO б
chir un peu. Et soudain, sous l'influence des belles pensées qu'il vient de lire, il jette un regard sur son passé et sur le présent. Et le présent lui semble pareil au passé!.. Il sait que tandis que ses pensées le portent au temps du refroidissement de la terre, tout près de lui, dans le grand bâtiment de l'hôpital, des g-ens lang-uissent dans la souffrance et dans la saleté corporelle... L'un d'eux, peut-être, ne dort pas et se débat contre la vermine; un autre est infecté d'érvsipèle ou g-eint d'un bandage trop serré. Peut-être aussi les malades jouent-ils aux caries avec les infirmières et boivent-ils de l'eau-de-vie. Dans le cours de l'année, 12.000 personnes ont été induites en erreur : l'œuvre hospitalière tout entière repose, comme il y a vingt ans, sur la fraude, les commérages, les cancans, le compérage, et sur un charlatanisme grossier. L'hôpital, comme jadis, offre l'image d'un établissement immoral et des plus malsains. Le docteur sait que, sous les grilles, dans la salle n° 6, Nikita rosse les malades, et que Moïseïka va mendier chaque jour en ville. . .
Il sait parfaitement d'autre part que, dans les vingtcinq dernières années, il s'est produit dans la médecine un changement fantastique. Lorsqu'il était étudiant, il lui paraissait que la médecine aurait bientôt le sort de l'alchimie et de la métaphysique. Maintenant, au cours de ses lectures, la nuit, la médecine le transporte et éveille en lui de l'admiration et de l'enthousiasme.
LA SALLE NUMÉRO 6 ЗоЯ
En effet, quel éclat soudain, quelle révolution! Grâce à l'antisepsie, on fait des opérations que le grand Pirogov * n'osait même pas espérer possibles. Les médecins les plus ordinaires de zemstvo 2 entreprennent des résections de l'articulation du g-enou. Sur cent laparotomies, il n'y a qu'un cas mortel. L'opération de la pierre est une telle bagatelle qu'on ne daigne même plus en écrire. La syphilis se guérit radicalement. Ah! la théorie de l'hérédité, l'hypnotisme, les découvertes de Pasteur et de Koch, l'hygiène avec statistique et notre médecine russe de campagne !... La psychiatrie et la classification actuelle des maladies, les méthodes de diagnostic et de thérapeutique, c'est, en comparaisonde ce qui existait, un véritable Elbrouz. Maintenant on ne douche plus les fous et on ne leur met plus la camisole de force; on les traite humainement, et même, comme on l'écrit dans les journaux, on organise poureux des bals et des spectacles. André Efimytch sait que, dans les façons actuelles de voir et de faire, une horreur comme la salle n° 6 n'est tout au plus possible que dans quelque petite ville à deux