Célèbre chirurgien russe
2. Les zemstvos, pour diminuer la mortalité effrayante dans les campagnes par suite du manque total d'h3a-iène, et pour amoindrir l'influence pernicieuse des sorciers et des devins, ont fait de la médecine un service gratuit et public. Mais comme la plupart ne peuvent offrir que des traitements insuffisants, les médecins les moins capables ont presque seuls accepté les offres des zemstvos. Sur ce point intéressant, voyez notamment : A. Leroy-Beaulieu, l'Empire des Tsars, H. A'oir aussi Hussiaby Mackenzie-Wallace. (TauchnitZf édit., I'^'" vol.)
cents versles de toute voie ferrée, où le maire et tous les conseillers municipaux sont de petits bourgeois à moitié illettrés, voyant dans le médecin un augure qu'il faut écouter quand bien même il vous verserait dans la bouche du plomb fondu; en tout autre lieu, le public et la presse auraient depuis longtemps démoli une si affreuse petite Bastille.
« Bah! se dit André Efimytch rouvrant les yeux, après tout, qu'est-il résulté de tout cela ?... Xi l'antisepsie, niKoch, ni Pasteur n'ont pu changer la nature des choses! La morbidité et la mortalité sont les mêmes. On donne des bals et des spectacles aux fous, mais on ne les met toujours pas en liberté. En somme, tout est vanité et absurdité. Entre mon hôpital et la meilleure clinique de Vienne, il n'y a, au fond, aucune différence. »
Malgré tout, l'affliction et une sorte d'envie l'empêchent de rester impassible; la fatigue y a peut-être sa part. Sa tête alourdie s'incline sur son livre ; il soutient son visage de ses mains, et pense:
« Je fais une besogne nuisible et je reçois de l'argent des gens que je trompe : je ne suis pas honnête! Mais, voyons, par moi-même, que suis-je? Je ne suis qu'un facteur du mal social inévitable! Tous les fonctionnaires de district ne font que du mal et reçoivent de l'argent sans raison... Je ne suis donc pas personnellement coupable de ma malhonnêteté, c'est le temps.
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Si j'étais né deux cents ans plus tard, j'aurais été autre.»
Lorsque sonnent trois heures, André Efimjtch éteint sa lampe et va se coucher : il n'a pas envie de dormir.
Il j a deux ans, le zemstvo se piqua de générosité et vota 3oo roubles par an pour l'augmentation du personnel médical de l'hôpital. Un médecin de district, Eugène Fiodorovitch Khobotov, fut adjoint à André Efimtych. C'était un très jeune homme, — il n'avait pas encore trente ans. Brun et de haute taille, avec de larges pommettes et de petits jeux, il devait avoir dans son ascendance du sang tatare ou finnois. Il arriva en ville sans un sou vaillant, flanqué d'une petite valise, et d'une jeune femme assez laide, qu'il donnait pour sa cuisinière. La jeune femme nourrissait un enfant. Eugène Fiodorovitch portait une casquette à visière et de hautes bottes, et l'hiver une demi-pelisse de moujik.
Il lia amitié avec Serge Sergueitchet avec l'économe- 11 traita tous les autres tchinovniks, on ne sait pour quoi, d'aristocrates, et se tint éloigné d'eux. Il n'avait chez lui qu'un seul livre : Les nouvelles ordonnances de la clinique de Vienne pour l'année iSSi. Il
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portait toujours ce livre avec lui quand il allait voir un malade. Le soir au club, il jouait au billard, il n'aimait pas les cartes. Il affectionnait lancer dans le discours des mots comme « cannetille », « menthe au vinaig-re », « cessez d'accumuler des ombres, » etc. Il venait à l'hôpital deux fois par semaine, parcourait les salles, et faisait la consultation. Le manque complet d'antisepsie et l'application de ventouses le révoltaient, mais ils n'introduisait pas les nouvelles méthodes, craignant d'offenser André Efîmjtch. Il le considérait comme un vieux coquin, le croyait extrêmement riche et l'enviait en secret. Il aurait bien voulu sa place.
Un soir de la fin de mars, comme il n'y avait déjà plus de neiçe sur la terre et que les sansonnets chantaient dans le jardin de l'hùpital, André Efimytch sortit pour accompagner son ami le maître de poste jusqu'à la grande porte de l'hôpital. Il y rencontra Moïseïka qui rentrait. Le juif était sans chapeau, les pieds nus dans des caoutchoucs, et il portait un petit sac plein des aumùnes qu'on lui avait faites.
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— Donne-moi un petit kopek! demanda -t-il au docteur, tremblant de froid, et souriant.
André Efimjtcli, qui ne savait pas refuser, lui donna un grievenik; et il songea, voyant les pieds nus de Moïseïka, aux chevilles rouçes et maigres :
— • Comme c'est pitoyable ! Il y a tant de boue!
Mû par un sentiment mixte de pitié et de déçoiit, il suivit le juif dans l'annexe de l'hôpital, regardant tantôt sa tète chauve et tantôt ses chevilles.
A l'entrée du docteur, Xikita se leva brusquement de dessus le tas de vieilles hardes et prit l'attitude militaire.
— Bonjour, Xikita, lui dit doucement André Efîmvtch. Est-ce qu'on ne pourrait pas donner des boites à ce juif? Il finira par s'enrhumer,
— Bien, V'otre Noblesse; j'en parlerai à l'intendant.
— Je t'en prie : tu lui demanderas cela en mon nom. Tu diras que je l'ai demandé.
La porte du vestibule conduisant à la salle n'^ 6 était ouverte, Ivan Dmitritch, soulevé sur son lit, tendant l'oreille, écoutait plein d'alarmes, cette voix qu'il n'était pas accoutumé à entendre. 11 reconnut tout à coupla voix du docteur, se mit à trembler de colère, se jeta à bas de son lit, et, les yeux égarés, le visage rouge et mauvais, se précipita au milieu de la salle.
— Le docteur est venu! cria-t-il, en éclatant t'e rire. Enfin!... Messieurs, je vous félicite! Le docteur
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nous honore de sa visite!.. Maudite canaille! vociféral-il, dans un accès de délire comme on ne lui en avait jamais vu. Il faut tuer cette canaille! Non, ce n'est pas assez de la tuer ! Il faut la noyer dans les cabinets !
André Efimytch, l'entendant, reg^arda dans la salle, et lui demanda doucement :
— Pourquoi?
— Pourquoi? cria Ivan Dmitritch marchant sur lui d'un air terrible et se drapant convulsivement dans sa capote. Pourquoi? Voleur! fit-il avec dégoût, avançant les lèvres comme s'il voulait cracher. Charlatan î Bourreau!
— Calmez-vous, dit André Efimytch, souriant d'un air coupable. Je vous assure que je n'ai jamais rien pris, et, pour le reste, je crois que vous exag-érez fortement. Je vois que vous êtes fâché contre moi. Calmez-vous, je vous en prie, si vous le pouvez, et dites-moi posément pourquoi vous voulez me tuer?
— Pourquoi me gardez-vous ici ?
— Parce que vous êtes malade.
— Oui, malade. Mais des dizaines, des centaines de fous se promènent en liberté parce que votre ig-norance ne sait pas les discerner des gens bien portants ! Pourquoi ces malheureux que voici, et moi, sommesnous obligés pour tous les autres de rester ici comme des boucs émissaires? Vous, l'intendant, l'aide-chirur-
gien, et toute votre séquelle hospitalière, êtes, dans l'ordre moral, infiniment au-dessous de nous tous ! Pourquoi donc sommes-nous ici, et vous pas? Où est la logique?
— L'ordre moral et la logique n'ont ici rieri à voir; tout dépend des circonstances. Ceux qu'on a envoyés ici y demeurent, et ceux qu'on n'y a pas envoyés se promènent; voilà tout. Je suis docteur et vous êtes un malade de l'esprit, il n'y a là-dedans ni moralité, ni logique, mais une simple circonstance.
— Je ne comprends pas ces sornettes..., dit Ivan Dmitritch sourdement, et il s'assit sur son lit.
Moïseïka, que Xikita avait eu peur de fouiller devant le docteur, installa sur son lit des petits morceaux de pain, de papier, et des petits os, et, tout tremblant encore de froid, il commença à débiter quelque chose en hébreu, vite et d'une voix chan tante : il s'imaginait sans doute ouvrir une boutique.
— Renvoyez-moi ! dit Ivan Dmitritch d'une voix tremblante.
— Je ne puis pas.
— Pourquoi donc cela? Pourquoi?
— Parce que je ne le puis pas... Réfléchissez ! A quoi cela vous servirait-il que je vous renvoie? Vous partez : les habitants de la ville ou la police vous saisissent et vous ramènent.
— Oui, c'est vrai..., murmura Ivan Dmitritch,
se frottant le front. C'est horrible! Mais que faire? Oiioi?...
La voix d'han Dmitritch et là mobilité de son visag-e jeune et intelligent plurent à André Efimytch ; il voulut lui dire quelque chose d'agréable et le calmer. 11 s'assit à côté de lui sur son lit, réfléchit, et dit:
— Vous le demandez : Que faire? Le mieux, dans л-otre situation, serait de vous enfuir. Mais, malheureusement, c'est inutile. On aous arrêtera! Quand la société écarte de soi les criminels et les malades de l'esprit, et en général tous les g'ens qui la gênent, est inexorable... Il ne vous reste qu'à vous reposer dans cette pensée que votre séjour ici est nécessaire.
— Il ne sert à personne.
— Du moment qu'il existe des prisons et des asiles d'aliénés, il faut qu'il y ait quelqu'un dedans. Si ce n'est vous, c'est moi; si ce n'est moi, c'est quelqu'un autre. Dites-vous que dans un avenir lointain il n'y aura plus de prisons et d'asiles d'aliénés; il n'y aura plus ni fenêtres grillées, ni capotes d'hôpital... Après tout, ce temps viendra tôt au tard.
Ivan Dmitritch sourit ironiquement :
— Vous plaisantez? dit-il, fermant un peu les yeux. Des messieurs comme vous et comme votre aide, Nikita, ne s'inquiètent guère de l'avenir. Mais vous pouvez être assuré, cher Monsieur, qu'il viendra des
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temps mcilIfHirs! Je puis m'exprimer trivialement, mof|iiez-voiis, mais l'aube luira d'une vie nouvelle : la justice triomphera; il y aura fêle dans notre rue! Je ne le verrai pas, je serai crevé, mais les petits-fils de quelqu'un le verront. Je les salue de toute mon âme et je me réjouis; je me réjouis pour eux! En avant! Que Dieu vous aide, mes amis!...
Ivan Dmitritch, les yeux brillants, se 1ел'а et, tendant les mains vers la fenêtre, il poursuivit avec feu:
— De derrière ces grilles, je л'оиз bénis! \ï\e la vérité!... Je me réjouis!
— Je ne trouve pas qu'il y ait lieu de se réjouir, dit André Efimytcli, à qui le mouvement d'Ivan Dmitritch parut théâtral, et qui cependant le coûta... Il n'y 'aura plus de prisons et d'asiles d'aliénés, et la vérité, comme vous avez daigné le dire, triomphera. Mais voilà! la nature des choses ne sera point changée. Les lois de la nature resteront les mêmes. Les gens souffriront, л•ieilIiгont et mourront comme maintenant; quelle aube splendide n'aura pas illuminé votre vie, mais au bout du compte, on vous clouera dans le cercueil et on vous jettera dans la tombe !
— Et l'immortalité?
— Ah ! de grâce !
— Vous n'y croyez pas; moi j'y crois! Quelqu'un, Dostoievski ou Voltaire, a dit que s'il n'y avait pas de Dieu, il faudrait l'inventer. Et moi je crois ferme-
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ment que si l'immortalilé n'existait pas, le grand esprit de l'homme l'inventerait tôt ou tard.
— C'est bien parlé, dit André Efimytch, souriant de plaisir. C'est bien de croire 1 Avec une pareille croyance on peut vivre en chantant, même emmuré. Vous avez certainement dû recevoir de l'instruction?
— Oui, j'ai suivi les cours de l'université, mais je n'ai pas terminé.
— Vous êtes un homme de méditation et de pensée, où que vous soyez, vous pouvez trouver en vousmême les raisons de vous consoler. Une pensée libre et profonde menant à la compréhensien de la vie, et le complet mépris de la stupide vanité du monde, ce sont les deux biens les plus élevés que l'homme puisse connaître. On peut les posséder, même enfermé sous triple grille. Diogène dans son tonneau était plus heureux que tous les rois de la terre.
— Votre Diogène était un idiot, répondit sombrement Ivan Dmitritch... Que me parlez-vous de Diog-ène et d'une sorte de compréhension? fit-il soudain, s'emportant, et sautant à bas de son lit. — J'aime la vie; je l'aime passionnément! La monomanie de la persécution me torture d'une peur continuelle, soit ! Mais il est des minutes où il me prend une telle soif de vivre que j'ai vraiment peur de perdre la tête. Je désire furieusement nvre ; furieusement!'
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Il se mit à parcourir la salle avec agitation et dit, baissant la voix :
— Quand je rêve, des visions me poursuivent. Des g-ens s'approchent de moi, j'entends des voix, de la musique; il me semble queje me promène dans quelque forêt, au bord de la mer, et je désire avec passion avoir des occupations et des soucis... Dites-moi, demanda brusquement Ivan Dmitritch : y a-t-il quelque chose de nouveau là bas ? Que s'y passe-t-il ?
— Désirez-vous savoir ce qui se passe en ville ou dans le monde ?
— Eh bien, dites-moi d'abord ce qui se passe en ville, ensuite^ vous me direz ce qui se passe ailleurs!
— Bien! Voyons ?... La vie en ville est mortellement ennuyeuse... Il n'y a personne à qui parler, personne à écouter. Pas de nouveaux venus... Pourtant il est arrivé, il y a peu de temps, un jeune médecin, Khobotov.
— II est arrivé quand je vivais encore. Eh bien qu'est-ce que c'est? un laquais?
— Oui, un homme sans culture. C'est étrange, savez-vous ? A tout prendre il n'y a pas dans nos grandes Ailles de stagnation : il y a un mouvement intellectuel; il devrait y avoir de véritables hommes; eh bien ! chaque fois qu'on nous envoie de ces genslà, ils ne sont pas à Regarder... Malheureuse ville!
— Oui, malheureuse ville! soupira Ivan Dmitritch
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ralleusemcnt. — Et ailleurs que se passe-t-il ?.. Qu'écril-on dans les journaux et dans les revues?
Dans la salle, il faisait déjà sombre. Le docteur se leva et, debout, se mit à raconter ce qu'on écrivait à l'élrang-cr et en Russie, et quel était le mouvement des idées. Ivan Dmitritch l'écoutait attentivement et le questionnait. Mais tout à coup, commese souvenant de quelque chose d'horrible, il se prit la tète entre les mains et se coucha sur son lit, tournant le dos au docteur.
— Ou'avez-vous ? lui demanda André Efimytcli.
— Л"ous n'aurez pas de moi un mot de plus ! lui dit rudement Ivan Dmitritch; laissez-moi !
— Pourquoi donc ?
— Je vous dis de me laisser ! Quel diable ! André Efimjtch leva les épaules, soupira et sortit. Агпл'е dans le Aestibule, il dit :
— Il faudrait mettre un peu d'ordre ici, Nikita. Cela sent affreusement mauvais.
— Bien, Votre Noblesse.
<( Quel ag-réable jeune homme! pensa-t-il rentrant chez lui. Depuis que je suis dans cette ville, c'est, je crois, le premier être que je rencontre ал^ес lequel on puisse causer. Il sait raisonner, et il s'intéresse précisément à ce qu'il faut. »
Il se mit à lire et ensuite alla se coucher; mais tout le temps il ne put penser qu'à ban Dmitritch.
Le malin, en se réveillant, il se souvint qu'il avait fait connaissance la veille avec un homme intéressant et spirituel, et il résolut de retourner le ло!г dès qu'il pourrait.
Le fou était couché dans la même position que la veille au soir, la tête [dans les mains et les jambes repliées. On ne pouvait pas voir son visag-e.
— Bonjour, mon ami, lui dit André Efimytch, \^ous ne dormez pas ?
— D'abord je ne suis pas ло1ге ami, dit dans son oreiller Ivan Dmitritch. Puis aous perdez \о{те temps, je ne л'оиз dirai pas un mot !
— Etrang-e..., balbutia André Efîmytch, troublé. Hier soirnouscausions tranquillement et, tout à coup, je ne sais pourquoi, лоиз a^us êtes choqué et vous vous êtes arrêté net... J'aurai dit sans doute quelque parole malheureuse ou j'aurai exprimé quelque idée contraire à л•os convictions...
— Oui, je vous croirai ! fit Ivan Dmitritch, se soulevant et regardant le docteur avec une ironie inquiète. (Ses yeux étaient tout rouges.) A^'ous pouvez aller essayer vos espionnages ailleurs! Ici rien à faire. Depuis hier soir, j'ai compris pourquoi vous л'eniez.
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— Etrang-e fantaisie ! murmura le docteur en riant. Alors vous vous fig-urez que je suis un espion ?
— Oui, je me le figure!... Espion ou docteur à l'examen de qui on m'a soumis, pour moi, c'est tout un.
— Ah! en vérité, excusez-moi ;... quel original vous faites !
Le docteur s'assit sur un tabouret, près du lit d'Ivan Dmitritch et secoua la têle d'un air blessé.
— Enfin, dit-il, admettons que vous disiez vrai! Admettons que je vous écoute traîtreusement pour vous livrer à la police ; on vous arrête; puis on vous juge. Serez-vous pendant la prévention et en prison plus mal qu'ici?... Et si l'on vous déporte, ou même si l'on vous envoie aux travaux forcés, y souffrirez-vous plus que confiné dans cette annexe? Je ne le crois pas... Alors qu'avez-vous à craindre?
Ces mots manifestement agirent sur Ivan Dmitritch; il s'assit, calmé.
Il était cinq heures — l'heure à laquelle habiluellement André Efimjtch chez lui faisait les cent pas, et à laquelle Dariouchka lui demandait s'il voulait prendre de la bière. J^e temps était dehors doux et limpide.
— Après dîner je suis allé me promener, et, comme vous le voyez, je suis entré en passant, dit le docteur. C'est tout à fait le printemps.
— Quel mois sommes-nous? demanda Ivan Dmitritch; mars?
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— Oui, la tin de mars.
— Il y a de la boue?
— Très peu. Il y a déjà des petit sentiers propres dans le jardin.
— Il ferait bon aller se promener en voiture hors de la ville, soupira Ivan Dmitritch, frottant ses yeux rouges, comme s'il se réveillait. Et ensuite rentrer chez soi, dans un appartement bien chaud et confortable, et... et se faire soigner du mal de tête par un médecin compétent... Il y a longtemps que je n'ai pas vécu en être humain... Ici, c'est sale; intolérablement sale.
Depuis son excitation de la veille, il était fatigué et las, etneparlait que malgré lui. Ses doigts tremblaient et on voyait qu'il avait un mal de tête violent.
— Entre une chambre tiède et confortable et cette salle il n'y a aucune différence, dit André Efimytch. Le bonheur de l'homme et son repos ne sont pas hors de lui, mais en lui-même.
— Comment l'entendez-vous?
— L'homme vulgaire attend de quelque objet, d'une calèche ou d'une chambre confortable, le bien ou le mal ; l'homme qui pense l'attend de lui seul.
— Allez prêcher cette philosophie en Grèce, où il fait chaud et où fleurissent les orangers, mais ici, elle est hors de saison. Avec qui donc parlais-je de Diogène? N'est-ce pas avec vous?
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— Oui, avec moi, hier soir.
— Diogèiie n'avait pas besoin d'une chambre chauffée. En Grèce on a chaud sans cela; on se couche dans un tonneau et on se nourrit d'olives et d'oranges. Mais s'il eût dû vivre en Russie, ce n'est pas au mois de décembre, c'est dès le mois de mai qu'il eût réclamé une chambre. Je vous assure que le froid l'aurait courbé comme un crochet.
— Son, on peut, comme toute autre douleur, ne pas ressentir le froid. Marc-Aurèle a dit : « La douleur est une représentation forte du mal; fais force de volonté pour changer cette représentation; détournela; cesse de te plaindre; la douleur s'évanouira. C'est exact! Le sage, ou, simplement, le penseur, l'homme méditatif, se distingue surtout par cela qu'il fait fi de la souffrance. Il est toujours content et ne s'étonne de rien.
— Ce qui veut dire que je suis un idiot parce que je souffre, parce que je ne suis pas content, et que je m'étonne de la lâcheté humaine?...
— Vous dites cela à tort. Si vous aviez plus l'habitude de réfléchir, vous comprendriez combien négligeable est tout ce monde extérieur quinous trouble. Il faut se hausser à la compréhension de la vie; là est le vrai bien.
— La compréhension..., fit Ivan Dmitritch, fronçant les sourcils. L'extérieur, l'intérieur... Pardonnez-
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moi; je ne comprends pas. Je sais seulement, dit-il, en se levant et en reg'ardant le docteur avec courroux, que Dieu m'a fait de sanç chaud et de nerfs; parfaitement!... Le tissu cellulaire, s'il est vivant, doit réagir à toute excitation; je réagis. Le mal me fait crier et pleurer; la lâcheté m'indigne ; la saleté me dégoûte. C'est là, proprement, ce que j'appelle vivre. Plus un organisme est simple, moins il sent et moins il réagit. Plus il est élevé, plus il est impressionnable, et plus il réagit avec énergie et effet. Oui ne sait cela? Il est docteur et ignore ces choses élémentaires! Pour mépriser la souffrance, être toujours content de son sort et ne s'étonner de rien, il faut en arriver à cet état-là, — et Ivan Dmitritcli montra l'informe moujik, noyé dans la graisse, — ou alors il faut se tremper dans la souffrance jusqu'à y perdre toute sensibilité : ce qui revient à cesser de vivre. Pardonnez-moi, je ne suis ni un sage, ni un philosophe, poursuivit Ivan Dmitrilch irrité. Je ne comprends rien à tout ce que vous me dites. Je ne suis pas en état de raisonner.
— Au contraire, vous raisonnez parfaitement.
— Les stoïciens, dont vous contrefaites les théories, étaient des gens remarquables, mais leur doctrine est figée depuis déjà deux mille ans, et pas une goutte n'a pu s'en revivifier depuis, ni ne le pourra, car c'est une doctrine impraticable et sans vie. Elle n'eut jamais de succès qu'auprès d'une minorité de gens studieux
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passant leur vie à dégi-uster toutes les doctrines ; lafoule ne la comprenait pas. Une doctrine qui prêche l'indifférence à la richesse et aux aises de la vie, etle mépris de la souffrance et de la mort, est tout à fait incompréhensible à la grande majorité des gens, qui ne connaîtra jamais ni les aises de la vie ni les richesses. Mépriser la souffrance signifierait pour elle mépriser la vie elle-même, car toute la vie de l'homme consiste à ressentir le froid, la faim, les injures, les privations, et la peur hamlétique de la mort. C'est là toute la vie. On peut la trouAcr pesante, la haïr, mais non la mépriser. Oui, je le répète, la doctrine stoïcienne ne peut pas avoir d'avenir. Comme vous le savez, depuis le commencement du siècle jusqu'à aujourd'hui, la lutte contre le mal, raffinement à souffrir, la force de réaction n'ont fait que progresser.
ban Dmitritch perdit soudain le fil de ses pensées, s'arrêta et se frotta le front avec ennui:
— Je voulais dire quelque chose d'important, dit-il, mais je ne sais plus quoi... Où en étais-je?... Ah ! voilà! Je voulais dire qu'un stoïcien se vendit pour racheter son prochain. Eh bien, ce stoïcien lui-même réagissait contre l'impression désagréable, car, pour faire un acte si généreux que se renoncer pour autrui, il fallait une âme souffrante et troublée. J'ai oublié ici, en prison, tout ce que j'ai appris, autrement je me serais souAenu encore de quelque chose. Voulez-vous
que nous prenions le Cliiist? Le Christ paya tribut à la réalité en ce qu'il pleura, sourit, s'affligea, s'irrita, et languit. Il ne vint pas en souriant au-devant des soufTrances, et ne méprisa pas la mort. II pria au jardin de Gethsémani qu'on lui épargnât ce calice. Ivan Dmitritch sourit et s'assit.
— Admettons, dit-il, que le repos et le bonheur de l'homme ne soient pas hors de lui, mais en lui; admettons qu'il faille mépriser la souffrance et rester impassible; mais, vous, sur quoi vous appuyez-vous pour prêcher cette doctrine? Etes- vous un sage? Etes-vous un philosophe ?
— Je ne suis pas philosophe, mais chacun doit prêcher celte doctrine parce qu'elle est raisonnable.
— Je voudrais bien savoir pourquoi vous л'оиз croyez compétent en matière de conception de la vie, demépris de la souffrance et autres choses semblables? Avez-vousjamaissouflert? Avez-AOusidéedessoufïVances que l'on peut endurer? Permettez-moi une question: vous a-t-on donné les verges dans votre enfance?
— Non, mes parents professaient l'aversion des châtiments corporels.
— Moi, mon père me fouettait cruellement! Mon père était un rêche fonctionnaire à hémorrhoïdes, avec un grand nez et le cou jaune... Mais parlons devons. De toute votre vie personne ne vous a touché du doigt; personne ne vous a fait })eur; personne ne vous a
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rossé. Vous ('les fort comme un boeuf; vous avez ;^iuiidi sous l'aileron de votre père; on vous a instruit à ses frais, et tout de suite après on vous a donné une sinécure. Depuis plus de ving-t ans vous habitez un appartement g-ratuit; chaufFé, éclairé, servi; ayant le droit de travailler, s'il vous plaît, et celui de ne rien faire, s'il vous agrée. Vous êtes par nature un homme mou et paresseux, et vous vous êtes efforcé d'arranger votre vie en sorte que rien ne vienne vous troubler et ne vous oblige à changer de place; aous avez délégué vos fonctions à l'aide-chirurgien et à d'autres ra cailles, et vous restez au chaud et au repos, amassant de l'argent, lisottant des livres, vous dorlotant de raisonnements variés sur diverses absurdités de haut vol, et... — Ivan Dmitritch regarda le nez rouge du docteur — etnous nous enivrons ! ... En un mot, vous n'avez rien vu de la vie, vous l'ignorez complètement et vous ne la savez qu'en théorie. Vous méprisez la soulïrance et ne vous étonnez de rien pour une très simple raison. Considérer la vanité de toute chose; avoir un dédain intérieur et avoué de la vie, des souffrances et de la mort; penser que la compréhension est le bien véritable: tout cela est la philosophie qui convient le mieux au russe paresseux. Ainsi, par exemple, vous voyez un moujik battre sa femme. Pourquoi intervenir? Qu'il la batte, peu importe ! Tous deux mourront un jour ou l'autre. Et celui qui bat, par les coups qu'il
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doime, s'Iuimilie [ilus que celui qu'il bat... Se soûler est iuJéceut et bète, mais que l'on boive, il faut mourir, que l'on ne boive pas, il faut mourir... Voici une femme (jui a mal aux dents. Bah ! Qu'importe ? Le mal n'est qu'une imag:ination, et l'on ne peut pas vivre icibas sans souffrir. Nous mourrons tous. Aussi, allez, femme, va-t'en; ne m'empêche pas de penser et de boire ma vodka! Un jeune homme vous demande ce qu'il faut faire, comment il faut vivre. Avant de lui répoîidre, le premier venu réfléchirait ; mais le philosophe ajréponse toute prête à ce cas-là : Tends à la compréhension des choses et au bien véritable. Et qu'estce qu'est ce fantastique « bien véritable »? En somme [)ersonne ne peut le dire!... On nous tient ici sous g-rille; on nous laisse croupir; on nous torture : c'est très bien, c'est raisonnable, parce qu'il n'y a aucune différence entre celle salle n" 6 et une bonne chambre chaude!... Commode philosophie! On ne fait rien, on a une conscience lran([uille, et l'on se croit un saye !... Non, Monsieur, ce n'est pas de la philosophie, ce n'est pas du raisonnement, ce n'est pas une vue larije et profonde; ce n'est que de la paresse, du fakirisme : ce n'est qu'un rêve dément. Oui! se fâcha encore Ivan Dmilritch, vous dédai^f-nez la souffrance; mais que vous vous pinciez le doig-t dans une porte, vous braillez à plein g-osier! — 11 se peutqueje nebraillepas, dit André Efimytch, souriant doucement.
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— Allons donc ! Si une paralysie vous prenait, ou si, supposoiLS-le, un fou ou un insolent, à la faveur de sa [)Osilion ou de son rang-, vous offensait en public sans que vous en puissiez tirer réparation, alors vous sentiriez ce que c'esl que renvoyer les autres à la compréhension des choses et du bien véritable.
— C'est original, dit André Eiimytch, souriant de plaisir et se frottant les mains. A^otre penchant aux g-énéralisations me frappe et me plaît, mais la caractéristique que vous avez daigné donner de moi n'e it que brillante. J'en conviens, je prends à votre conversation le plus grand plaisir. Allons, je vous ai écouté! Ayez la bonté de m'écouter à votre tour...
Cet entretien se continua pendantprèsd'une heure et produisit sans doute sur André Efimytch une impression profonde. Il se mit avenir à l'annexe chaque jour. Il y venait le matin et après son dîner, et souvent l'obscurité le trouvait en conversation avec Ivan Dmitritch. Dans les premiers temps, Ivan Dmitritch le fuyait, le soupçonnait de mauvais desseins, et exprimait ouvertement son déplaisir. Puis, il s'habitua à lui, et son aversion se changea en condescendance ironique.
Le bruit courut vite à l'hôpital que le docteur André
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Efimvtch s'était mis à frôrjueiilcr la salle n" G. Porsonne, ni Xikita, ni l'aidc-cliirnrg^icn, ni les infirmières, ne put comprendre ce qu'il y venait faire et pourquoi il y demeurait des heures entières, ni de quoi il pouvait parler, et pourquoi enfin il n'écrivait pas d'ordonnances. Ses allures parurent sini^uHères. Souvent Michel Avérianitch ne rencontrait plus le dorteur chez lui, cr qui autrefois n'arrivait jamais. Et Dariouckha était tout effarée de Aoir son maître boire de la bière en dehors des heures accoutumées, et arriver en retard pour dîner.
l^n jour, au commencement de juin, le docteur Khobotov vint pour affaire chez André Efimytch, et, ne l'ayant pas trouvé chez lui, il alla dans la cour pour le chercher. On lui dit que le vieux docteur était à l'annexe. Khobotov y entra, et, arrêté dans le vestibule, il entendit la conversation suivante :
— Nous ne nous accorderons jamais et vous ne me convertirez jainais à votre croyance, disait Ivan Dmitritch exaspéré. Л'^оиз ne savez rien de la réalité et vous n'avez jamais souffert. Vous vivez comme une sanq'sup, de la souffrance d'autrui. Moi j'ai souffert sans trêve depuis le jour de ma naissance, -\ussi je vous le dis nettement: je me considère, à tous les points de vue, comme plus élevé et plus compétent que vous. Ce n'est pas à vous de me donner des leçons.
— Je n'ai [)as du tout la piétenlion de vous сопл er-
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tir à ma façon de voir, répondit André Efimytcli paisiblement, regrettant qu'on ne voulût pas le comprendre. La question n'est pas là, mon ami. La question n'est pas que vous ayez souffert et moi pas. Les souffrances et les joies sont fugitives ; laissons-les de côté, Dieu les garde ! L'important est que nous pensions ensemble. Nous nous sentons l'un et l'autre capables de penser et de raisonner; cela nous rend solidaires comme s'il n'y avait dans nos manières de voir aucune divergence. Si vous saviez, mon ami, combien me pèsent la sottise universelle, la médiocrité et la stupidité, et quelle joie j'éprouve chaque fois que je л^епз causer avec vous ! A^usêtes un homme plein d'esprit et je me délecte avecл■ous.
Khobotov poussa la porte et regarda dans la salle. Le docteur, et Ivan Dmitritch en bonnet de coton, étaient assis à côté l'un de l'autre sur le lit. L'aliéné grimaçait, frissonnait et se drapait convulsivement dans sa capote. Le docteur était immobile, télé basse, et son visage était rouge, abattu et triste. Khobotov leva les épaules, sourit, et fit un clignement d'oeil à Nikita ; Nikita leva lui aussi les épaules.
Le lendemain, Khobotov revint à l'annexe, accompagné de l'aide-chirurgien. Tous deux s'arrêtèrent dans le vestibule et écoulèrent.
— Je crois que notre petit oncle est tout à fait timbré ! d'i Khobotov en sortant.
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— Seig-neur Dieu, ayez pitié de nous, pauvres pécheurs!... soupira le pieux Serge Sergueitch, évitant soigneusement de salir aux flaques d'eau ses bottes fraîches cirées. Je dois vous l'avouer, très estimé Eugène Fiodorovitch, je m'attendais à cela depuis longtemps!
Л partir de ce jour-là, André Efimytch remarqua autour de lui quelque chose de mystérieux. Les infirmières, les aides et les malades le regardaient curieusement quand ils le rencontraient, et ensuite chuciiotaient quelque chose entre eux. La petite Mâcha, la fille du surveillant, qu'il aimait à rencontrer dans le jardin de l'hôpital, s'enfuyait maintenant sans raison quand il s'approchait d'elle tout riant, pour la caresser. Lemaître de poste, après l'avoir écouté, ne disait plus : (( Parfaitement exact ! «Il marmottait seulement, avec une gène incompréhensible : « Oui, oui, oui... », et il le regardait d'un airpensifet affligé.Il se mit, hors de propos, à conseillera son amide ne plus boire de vodka et de bière. Mais, en homme délicat, il ne lui dit pas cela tout droit; il parlait tantôt d'un chef de bataillon, excellent homme, tantôt d'un aumônier de régiment, brave garçon, qui buvaient, et devinrent malades, mais
ils cessèrent de boire et revinrent à leur état normal. Khobotov, deux ou trois fois, vint voir André Efimjtch, il lui conseilla lui aussi de renoncer aux boissons alcooliques et lui recommanda, sans cause précise, de prendre du bromure.
Au mois d'août, André Efimytch reçut du maire de la ville une lettre l'invitant à aller le voir pour une affaire très importante. Au jour fixé, André Efimytch trouva, réunis à la chambre du zemstvo, le chef des affaires militaires, le surveillant de l'école du district, un membre de la commission du zemstvo, et un g-ros monsieur blond, qu'on lui présenta comme docteur en médecine. Ce docteur, au nom polonais difficile à prononcer, habitait dans un haras, situé à trente verstes de la ville, et n'était là que de passag-e.
Quand tout le monde se fut salué et se fut assis autour de la table, le membre du zemstvo se tourna vers André Efimytch et lui dit :
— Nousavons-là un petit rapport dont l'objet entre dans vos attributions. Eugène Fiodorovitch dit que la pharmacie est à l'étroit dans le bâtiment principal de l'hôpital et qu'il faut la transférer dans l'une des annexes. Evidemment, c'est peu de chose, on peut l'y transporter; mais la difficulté est que, pour cela, l'annexe a besoin d'être remise à neuf.
— Oui, dit André Efimytch, réfléchissant, on ne peut faire sans la remettre à neuf. Si on transforme le
ралчПоп (1'апц1с en pharmacie, je présume qu'il n'y faudra pas moins de cinq cents roubles. C'est une dépense improductive.
Il y eut un court silence.
-- J'ai déjà eu l'honneur d'exposer, il y dix ans, reprit André Efimytch, d'une л•oix douce, que cet hôpital, dans sa forme actuelle, constitue pour la ville un luxe au-delà de ses moyens. Cet hôpital a été construit vers i84o, époque à laquelle les ressources étaient très différentes. La ville dépense trop en constructions superflues, et en fonctions inutiles. Je tiens que, pour la même somme d'argent, on pourrait, avec d'autres combinaisons, entretenir deux hôpitaux modèles.
— Bon, indiquez-nous ces autres combinaisons ! dit vivement le membre du zemstvo.
— J'ai déjà eu l'honneur de proposer qu'on plaçât le service médical sous le contrôle du zemstvo.
— Si vous remettez de l'argent au zemstvo, il vous le volera, dit en riant le docteur blond.
— Cela arrive, accorda le membre du zemstvo, en riant lui aus^i.
André Efimytch jeta sur le docteur blond un regard terne et las, et dit :
— Il faut être juste.
Il y eut un nouveau silence. On apporta du thé. Le chef des affaires mihtaires, très ému on ne sait pour-
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quoi, loucha par-dessus 1<я table les mains d'André Efimylclî et lui dit :
— Vous nous avez tout à fait oublié, docteur. Au reste, vous êtes un vrai moine; vous ne jouez pas aux cartes; aous n'aimez pas les femmes; л'ous vous ennuyez avec votre prochain.
Tous se mirent à dire combien il était ennuyeux pour un honnête homme de vivre dans cette petite ville, sans théâtre, ni musique. A la dernière soirée dansante, au club, il y avait ving-t dames et tout juste deux cavaliers. La jeunesse de maintenant ne danse plus; elle se presse autour du buffet ou joue aux cartes. André Efimjtch, d'une л•oix douce et lente, sans regarder personne, exprima combien il était regrettable, profondément regrettable, que les habitants perdissent toute leur énergie vitale, leur cœur et leur esprit, à jouer aux cartes et à commérer; ils ne savaient, ni ne voulaient employer leur temps à lire ou à quelque conversation intéressante, ils ne voulaient pas goûter les jouissances que donne l'esprit. Les choses de l'esprit sont cependant seules intéressantes et importent. Tout le reste est mince et bas.
Khobotov écoutait son collègue avec une grande attention, et tout à coup il lui demanda :
— André Efimytch, quel jour sommes-nous? Quand le docteur eut répondu, Khobotov et le médecin blond, d'un air d'examinateurs qui pressentent
l'ignorance de celui qu'ils interrogent, se mirent à lui demander quelle date c'était, combien il y a de jours dans l'année, et s'il était exact qu'il y eût dans la salle n° 6 un remarquable prophète.
A cette dernière question André Efimytch rougit el répondit :
— Oui, un malade ; mais c'est un jeune homme très intéressant.
On ne lui fit aucune autre question. Dans l'antichambre, tandis qu'il mettait son pardessus, le chef des affaires militaires lui frappa sur l'épaule et lai dit en soupirant :
— Ali! nous sommes vieux... Il est temps de nous reposer !
Sorti de la chambre du zemslvo, André Efimytch comprit qu'il venait de comparaître devant une commission chargée de rendre compte de ses facultés mentales. Il se rappela les questions qu'on lui avait faites, devint tout rouge, et se mit soudain, pour la première fois de sa vie, à prendre en pitié, amèrement, la médecine.
« Mon Dieu! songea-t-il, eux qui ont étudié la psychiatrie si récemment, qui ont passé des examens... d'uù leur vient une ignorance si grossière ? Ils n'ont pas la moindre idée de la psychiatrie ! »
Et pour la première fois de sa vie, il se sentit offensé et en colère.
Le soir de ce même jour. Michel Avérianitch vint le л■oir. Sans lui dire bonjour, il lui prit les deux mains, et lui dit d'une voix émue :
— Mon ami, mon cher ami, donnez-moi la ргеиле que vous croyez à mon sincère attachementet queAous me regardez comme A'otre ami!... Mon ami! repiitil, se troublant de plus en plus et empêchant André Efîmytch de parler, je vous aime pour votre instruction et pour la noblesse de votre ame; écoutezmoi, mon cher. Les préceptes de la science forcent les médecins à vous cacher la vérité, mais, moi, ал'ес une franchise toute militaire, je dirai la vérité toute nue: Vous êtes malade! Excus2z-moi, mon cher, mas c'est la vérité. Tous ceux qui л-ous entourent l'ont remarqué depuis long-temps. Le docteur Eugène Fiodorovitch me disait, à l'instant, qu'il vous est nécessaire pour votre santé de vous reposer et de vous distraire. C'est parfaitement exact. Bon! Ces jours-ci, je prends un congé et je л'а18 changer d'air. Prouvezmoi que vous êtes mon ami, partons ensemble! Partons! Secouons notre vieillesse!
— Je me sens très bien portant, dit André Efîmytch, rêveur. Je ne puis pas partir. Vous me permettrez de vous prouver mon amitié à un autre moment.
Partir sans savoir où, ni pourquoi; laisser ses livres, sa bière, Dariouchka ; chang^er brusquement l'ordre de sa vie établi depuis plus de vingt ans: ces idées lui
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semblèrent, au premier abord, fantastiques et atroces. Mais il se rappela la séance qui avait eu lieu à la chambre du zemstvo et retrouva l'impression amère de tristesse qu'il avait éprouvée en rentrant chez lui : la pensée de s'éloiyner quelque temps d'une ville où des gens stupides le prenaient pour un fou lui sourit.
— Où avez-vous particulièrement l'intention d'aller? demanda-t-il.
— A Moscou, à Pétersbourg, à Varsovie... J'ai passé à A^arsoviecinq des plus heureuses années de ma vie. Quelle ville étonnante!.. Allons-v, mon cher!
Une semaine plus lard, on suggéra à André Efimytch l'idée de se reposer, ou, en d'autres termes, de donner sa démission. Il écouta cette proposition sans se fâcher.
El, au boul d'une autre sc^maiue, André Avérianilch et lui étaient assis dans un tarantass de poste et roulaient vers la plus proche station de chemin de fer. 11 faisait un temps froid, clair, avec un ciel bleu et un horizon transparent. Les voyageurs firent en deux jours les deux cents verstes qui les séparaient de la station et couchèrent deux fois en route. Lorsque, aux relais, ou mettait trop longtemps à atteler ou qu'on
senait le thé dans des verres mal lavés, Michel Avérianitch bleuissait de colère, tremblait de tout le corps et criait: « Silence! Qu'on ne raisonne pas! » Dans le tarantass, il ne cessait de raconter ses voya§"es au Caucase et dans le royaume de Pologne. Que d'aventures, quelles rencontres ! Il parlait haut et faisait des yeux si étonnants que Ton devait croire qu'il mentait; en parlant, il soufflait dans la %ure d'André Efîmytch et lui riait dans l'oreille : tout cela incommodait le docteur et l'empêchait de songer et de "se recueillir.
En chemin de fer, ils prirent, par économie, la troisième classe, et montèrent dans le wagon des non-fumeurs. Le public y était à demi-propre. Michel Avérianitch eut л11е fait connaissance avec tout le monde, et allant de banquette en banquette il criait qu'il était impossible de voyager sur des lignes si effroyables. C'était un vol manifeste! N'aurait-il pas mieux valu aller à cheval? Vous abattez cent verstes par jour et vous vous sentez le soir frais et dispos. Il disait que les mauvaises récoltes provenaient du dessèchement des marais du Pinsk. Au demeurant, partout chez nous des désordres afFreux. Il s'échauffait, pérorait et ne laissait pas les autres dire un mot. Ses fanfaronnades continuelles, entrecoupées de gros rires et de gestes expressifs, accablaient André Efîmytch.
(( Lequel de nous deux est fou? pensait-il, excédé ;
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de moi qui lâche de iie déranger en rien les voyageurs, ou de cet égoïste qui croit être plus spirituel et plus intéressant ([ue n'importe qui, et qui ne laisse de trêve à personne ? »
A Moscou, Michel Avérianitcli revêtit un pantalon à bandes rouges et une redingote militaire sans pattes d'épaulettes *. Les soldats dans la rue saluaient sa casquette militaire et son manteau d'officier. Il semblait à André Efimytch être avec un homme qui avait dépensé tout ce qu'il avait eu autrefois de distinction et à qui il ne restait rien que de laid. Il aimait qu'on s'empressât à le servir, même quand c'était inutile. Il avait, par exemple, devantlui sur la table des allumettes qu'il voyait, et pourtant il criait au garçon bien fort : « Des allumettes ! » Il se promenait sans scrupule, en chemise, devant la femme de chambre. 11 tutoyait tous les garçons sans distinction d'âge, il se fâchait après eux et les qualifiait d'imbéciles et de bûches. Gela paraissait à André Efimytch aristocratique, mais laid.
Avant toute chose, Michel Avérianitch conduisit son ami à la chapelle de la A^erge d'Ibérie -. Il pria
1 . Les « pelles d'épauleltes » — por/oni — ditFcrencient les uniformes aiililaires des uniformes civils. On ravoir que Michel Avérianilch, — em[)loyé civil — agil à Moscou un peu à la façon de nos adjudauls qui chcrchenl par des détails de tenue à être pris pour des officiers.
2. C'est la fameuse image (jue les tsars visitent toujours avant d'entrer sur la Place Roujje, quand ils vont au Kremlin.
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avec arJeur, avec des inclinations jusqu'à terre, et pleura. Quand il eut fini, il sojpira profondément et dit :
— Alors même qu'on ne croit pas, on se sent cependant plus tranquille quand on a prié. Embrassez l'Image, mon petit pig-eon.
André Efimj'tch se déconcerta et alla embrasser l'ima'je. Michel A vérianitch, tendant les lèvres et s'inclinant, marmottait des prières, et, de nouveau, les larmes lui vinrent aux yeux. Ils allèrent ensuite au Kremlin et y regardèrent le canon du tsar i et la cloche du tsar; ils ne manquèrent pas de les toucher. Puis ils admirèrent la vue que l'on a au-delà de la Moskva, sur le bas Moscou ; ils visitèrent l'église du Sauveur - et le musée Roumiantsiov з. Us dînèrent chez Tieslov ^. Michel Avérianitch compulsa longuement le menu en se lissant les favoris, et il dit du ton d'un gourmet habitué à se trouver au restaurant comme chez lui :
1. Le caDon du tsar, солшлз oa traduit coûta. nièreaaent^ou pour plus d'exactitude : le roi des cauons, est, paraît-il, le plus gros canon du monde. Il a uu mètre de calibre. La cloche du tsar (reiiic des cloches) pèse i.QOo kilos. On ne put ja nais la mettre en place ; elle tomba et se brisa.
2 L'église du Sauveur, construite eu mémoire de la délivrance de Moscou en i8i2, est une des plus harmjnieuses et des plus somptueuses églises de la Russie.
3. Le musée Rou;niantsiov est un musée mixte contenant une galerie ethnographique, une galerie de peinture et une bibliothèque.