‹ [Les moujiks;Chapitre 25 sur 26 · Restaurant réputé · texte numérisé non relu

Restaurant réputé

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— Voyons ce que л^оив nous donnerez à manger aujourd'hui, mon angel

Le docteur se promeuait, regardait, mangeait, buvait et n'éprouvait qu'un seul sentiment, l'ennui de se trouver avec INIichel Avérianitch. Il voulait se reposer de son ami, le quitter et se cacher, mais Michel Avérianitch considérait comme son devoir de ne pas le quitter d'une semelle et de lui procurer le plus de distractions possible. Quand il n'y avait rien à voir, il le distrayait par ses discours. André Efimytch souffrit deux jours sans rien dire, mois le matin du troisième jour il déclara qu'il était malade et qu'il ne voulait pas sortir de la journée. Michel Avérianitch répondit que dans ce cas il ne sortirait pas non plus. Il fallait d'ailleurs se reposer ou leurs jambes n'y suffiraient pas. André Efimytch s'étendit sur un canapé, la tête tournée vers le dossier, et, les dents serrées, il entendait son ami lui assurer avec ferveur que tùt ou tard la France vaincrait l'Allemagne infailliblement^ qu'il y a à Moscou beaucoup de filous, et qu'il ne faut pas juger de la qualité des clievaux sur l'apparence.

Le docteur commençait à avoir des bourdonnements

dans la tête et des battements de cœur. Mais par délicatesse, il n'osait pas prier sou ami de s'en aller ou de se taire. Heureussment pour lui, Michel Avérianitch se lassa de rester enfermé dans une chambre d'hôtel, et après le repas il s'en fut se promener.

Resté seul, André Efimytch éprouva un sensation de soulagement délicieuse. Comme il est agréable de rester couché sur un divan et de pouvoir se dire qu'on est seul dans sa chambre!... Hors de Ь solitude, le vrai bonheur est impossible... Le docteur pensa que l'ange déchu avait trahi le Seigneur par désir de la solitude, qui n'est pas donnée aux anges, André Efimytch voulut songer à ce qu'il avait vu et entendu les jours précédents, mais il pensait toujours à Michel Avérianitch.

« Ainsi donc, se disait le docteur avec ennui, il a pris un congé et est venu avec moi par amitié, par générosité!...Rien n'est plus insupportable que cette tutelle amicale. Il peut être bon, généreux, boute-en-train, mais il m'ennuie; il est insupportablement ennuyeux! Il y a ainsi des gens qui ne disent jamais que de bonnes et de belles paroles, et que vous sentez n'être que des imbéciles. »

Les jours suivants, André Efimytch continua à se dire malade et ne sortit pas. Couché sur le canapé, il languissait quand son ami voulait le distraire et ne respirait que quand il n'était pas là. Il s'en voulait d'être

parti et en voulait à Michel Avérianilch, qui devenait chaque jour plus bavard et moins gêné. Il n'arrivait plus à monter ses pensées à un diapason élevé et sérieux.

« Voilà que me pénètre cette réalité dont parlait Ivan Dmitritch, songeait-il, fâché de l'inapplication de son esprit. Au reste, ces tracasseries... Je rentrerai chez moi et tout reviendra comme aAant. w

A Pétersbourg, ce fut pareil. Des jours entiers il ne sortit pas de sa chambre, ne se levant de son divan que pour boire de la bière.

Michel Avérianitch le pressait sans cesse de partir pour A^arsovie.

— Mon cher ami, lui demandait André Efimytch d'une voix suppliante, pourquoi irais-je là-bas? Allez-y seul et laissez-moi lentrer chez moi ! Je vous en prie !

— Sous aucun prétexte! protestait Michel Avérianitch. Varsovie est une ville étonnante ! J'y ai passé cinq des plus heureuses années de ma vie.

André Efimytch n'eut pas la force de s'en tenir à son idée; il partit, à contre-cœur, pour Varsovie.

Là non plus il m^ sortit pas de sa chambre, toujours couché sur un divan et ne décolérant plus contre luimême, contre Michel Avérianitch, et contre les garçons qui s'obstinaient à ne pas comprendre le russe. Michel Avérianitch bien portant, vif et gai à son ordinaire,

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courait la ville du matin au soir à la recherche de ses anciennes connaissances. Il découcha plusieurs fois. Après une nuit passée on ne sait où, il rentra un matin à l'aube, dans un état de violente excitation, tout roug-e, les cheveux en désordre. Il fit longtemps les cent pas, de long- en large, marmottant tout seul. Enfin, il s'arrêta et dit :

— L'honneur avant tout !

Il marcha encore quelques pas, se prit la tête entre les mains, et prononça d'une voix tragique :

— Oui, l'honneur avant tout!... Maudite soit la minute où me passa dans l'esprit l'idée de venir dans cette Babjlone! Mon cher, dit-il, se tournant vers le docteur, méprisez-moi; j'ai joué! Il faut que vous me prêtiez cinq cents roubles.

André Efimytch compta cinq cents roubles et les tendit sans mot dire à son ami. Michel Avérianitch, encore tout rouge de honte et de colère, proféra un grand serment inutile, prit sa casquette et sortit.

Il rentra deux heures après, tomba dans un fauteuil, fit un grand soupir et dit :

— L'honneur est sauvé; partons, mon ami! Je ne veux pas rester une minute de plus dans cette л111е maudite. Les filous ! Espions d'Autriche !

Quand les deux amis rentrèrent dans leur ville, c'était déjà le mois de novembre et une épaisse couche de neige couvrait les rues. Khobotov avait pris la

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place d'André Efimytcli. Il habitait encore son ancien logement, attendant le retour du docteur pour entrer en possession du sien à l'hôpital. Déjà la femme laide, qu'il appelait sa cuisinière, était établie dans une des annexes. En ville couraient de nouveaux cancans. On disait que la femme laide s'était fâchée avec l'intendant de l'hôpital et qu'il s'était traîné à ses genoux, lui demandant pardon.

André Efimjtch, dès le jour de son retour, dut se mettre en quête d'une habitation.

— Mon ami, lui demanda timidement le maître de poste, excusez mon indiscrétion : de quelles ressources disposez-vous ?

André Efimytcli compta en silence l'arg-ent qu'il avait sur lui, et dit :

— Quatre-vingt-six roubles.

— Ce n'est pas ce que je veux dire, repartit Michel Avérianitch d'un air effaré. Je vous demande quelles sont vos ressources totales.

— Mais je vous le dis : quatre-vingt-six roubles!... Je n'ai rien plus.

Michel Avérianitch regardait le docteur comme un homme noble et honnête , mais, toutefois, il lui croyait un capital d'au moins vingt mille roubles. Apprenant soudain qu'André Efimytch était pauvre, qu'il n'avait pas de quoi vivre, il se mit brusquement à pleurer et il embrassa son ami.

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André Efimjtch alla loger dans nne petite maison à trois fenêtres, chez M"^ Biélova. La petite maison n'avait que trois pièces et une cuisine. Le docteur occupa les deux chambres qui avaient des fenêtres sur la rue ; Dariouchka, la logeuse, et ses trois enfants vivaient dans la troisième pièce, et dans la cuisine. Parfois, l'amant de M"^^ Biélova, moujik ivrogne, venait encore coucher dans la maison: il faisait du bruit et effrayait les enfants et Dariouchka. Il se mettait à demander de la vodka dès qu'il était assis, et comme dans la cuisine on était fort à l'étroit, le docteur, par pitié, prenait chez lui les enfants qui pleuraient et les laissait coucher sur le plancher. Cela lui faisait un grand plaisir.

11 se levait comme autrefois à huit heures, et, après avoir bu du thé, il se mettait à lire ses vieux livres et ses vieux journaux puisqu'il n'avait plus d'argent pour en acheter de neufs. Parce que ses livres étaient vieux, ou peut-être parce qu'il se trouvait dépaysé, la lecture ne l'absorbait plus beaucoup et le fatiguait. Pour ne pas demeurer oisif, il se mit à faire un catalogue détaillé de ses livres et à leur coller des étiquettes. Ce travail mécanique et minutieux lui semblait

plus agréable que la lecture; sa monotonie, inecmpréhensiblement, beirait sa penste;il ne songeait à rien et le temps coulait. Même s'asseoir dans la cuisine et aider Dariouchka à éplucher des pommes de terre ou à trier du gruau de blé noir lui paraissait intéressant. Le samedi et le dimanche, il allait à l'église. Accoté à un mur, les yeux fermés, il écoutait les chants et pensait à son père, à sa mère, à l'université, aux religions. Ce lui était mélancolique et doux, et, sortant de l'église, il regrettait que le service durât si peu.

Deux fois il alla à l'hôpital voir Ivan Dmitritch et causer avec lui. Mais les deux fois b^an Dmitritch fut extraordinairement surexcité et mauvais. Il pria qu'on le laissât en paix, disant que depuis longtemps les vains bavardages l'ennuyaient^ et qu'il ne demandait en compensation de ses souffrances qu'une chose aux hommes maudits et lâches : être enfermé dans une cellule. Était-il possible qu'on lui refusât même cela ! Les deux fois, lorsqu'André Efimytch le quitta en lui souhaitant le bonsoir, il gronda comme un chien et lui cria :

— Va-t-en au diable !

André Efimytch ne savait plus s'il irait le voir une troisième fois. 11 en aurait eu envie.

Le docteur après son repas faisait autrefois les cent pas dans sa chambre et pensait ; mais à présent il se couchait sur son divan, jusqu'au' soir, à l'heure de

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prendre le thé, et glissait de plus en plus aux idées mesquines qu'il ne pouvait pas surmonter. Il était blessé de ce qu'après plus de ving-t années de service on ne lui eût donné ni pension, ni secours temporaire : il n'avait plus un kopek. Il avait honte de passer devant, les boutiques et devant sa lojjeuse; il devait trenle-deux roubles pour de la bière, et il devait aussi à M "'^ Biélova. Dariouchka vendait en secret ses vieux livres et ses vieux habits, et disait mensongèrement à la logeuse que le docteur allait recevoir bientôt beaucoup d'argent.

Il s'en voulait d'avoir dépensé en voyage 1ез mille roubles qu'il avait rassemblés; comme ces mille roubles lui auraient servi maintenant ! 11 s'irritait de ce qu'on ne le laissât pas en repos. Khobotov considérail comme son devoir de visiter de temps à autre son vieux collègue malade. Tout, en lui, était antipathique à André Efimytch, son visage bouffi, son ton suffisant etmjchant, ses hautes bottes, et l'appellation de confrère dont il gratifiait le docteur. Le pire de tout est qu'il croyait devoir soigner le docteur et qu'il croyait le soigner en effet. A chaque visite, il lui portait un flacon de bromure et des pilules de rhubarbe.

Michel Avérianitch regardait aussi comme un devoir de rendre visite à son ami, et de le distraire. Il abordait chaque fois André Efimytch avec une légère affectée, se forçait à rire et lui assurait qu'il avait

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tout à fait bonne mine, et que son état, grâce à Dieu, allait s'améliorant. De toutes ses façons de procéder, on pouvait conclure qu'il considérait la situation de son ami comme désespérée. Il n'avait pas encore remboursé sa dette de Varsovie et en était accablé de honte et de gène. Cependant il s'efforçait de rire d'autant et de raconter des histoires plus plaisantes. Ses anecdotes et ses récits^ maintenant, paraissaient sempiternels et torturants, non pas à André Efîniytch seulement, mais à lui-même.

Quand il venait, André Efimytch se couchait sur le divan, la tète tournée vers la muraille, et l 'écoutait les dents serrées. Il sentait comme des couches d'ennui se déposer sur son âme, plus épaisses après chaque visite, et qui lui remontaient littéralement à la gorge.

Pour étouffer toute la futilité de ces sentiments, il s'efforçait de penser que Khobotov, que Michel Avérianitch et que lui même mourraient tôt ou tard sans laisser mêmetrace de leur passag'e.Imag'inons, dans un million d'années, un esprit volantdansl'espace autour de la terre, il n'y verrait que rochers nus et que limon : tout est aboli, loi morale et culture, et le glouteron même ne pousse'plus. Pourquoi donc rougir devant un boutiquier et s'embarrasser de l'insipide Khobotov ou de la lourde amitié de Michel Avérianitcb ? Fadaises et bagatelles, tout cela !

Mais ces considérations même étaient vaines... A peine André Efimytch était-il arrivé à se représenter dans un million d'années le globe terrestre, que Khoholov, chaussé de hautes bottes, y surgissait de derrière quelque rocher, ou Michel Avérianitch se forçant à rire, et balbutiant : « Mon petit pigeon je vous rendrai ces jours-ci l'arg-ent que vous m'aAez prêté à ^'arsovie... sans faute! »

Un jour, Michel Avérianitch arriva après le dîner comme André Efimytch était couché sur son divan. Bientôt après, Khobo!ov apparut, portant du bromure. AndréEfimytch se 1ела pesamment, et s'assit, les deux bras appuyés sur le divan.

— Aujourd'hui, mon cher, commença Michel Avérianytch, vous avez beaucoup meilleur teint qu'hier. Ah! mon gaillard! Pardieu, un gaillard!...

— il est temps de vous rétablir, confrère, dit Khobotov, bâillant. Il est temps. Allons, je vois que toute cette cannetille commence à vous ennuyer vous-même.

— Xous guérirons, dit Michel Avérianitch, joyeusement. Nous vivrons encore cent ans. Parole d'honneur !

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— Cent ans, c'est beaucoup dire, dit Khobolov consolant, mais vingt ans, nous v arriverons. Bah 1 confrère, ce n'est rien, ne perdez pas courage! Cessez d'accumuler des fantômes.

— Nous nous montrerons encore, dit en riant Michel Avérianitch, tapant sur les genoux de son ami; nous nous ferons voir. L'élé prochain, si Dieu le veut, nous filons au Caucase et nous le parcourons à cheval, hop ! hop! hop! Et en revenant du Caucase, attendez un peu, nous nous amuserons encore à une noce (Michel Avérianitch clignota les yeux d'un air fin), nous vous marierons, mon bon ami!... Nous vous marierons...

André Efimytch se sentit tout à coup excédé. Son cœur se mit à battre violemment.

— C'est insipide! dit il, se levant vite et marchant vers la fenêtre. Comment ne comprenez-vous pas que vous dites des insipidités?

Il voulait garder un ton poli, mais, malgré lui, ses poings se serrèrent et il les leva au-dessus de sa tête.

— Laissez-moi! cria-t-il d'une voix qui n'était pas hi sienne, et il devint tout rouge, et son corps se mit à trembler. Sortez! Sortez d'ici, tous deux!

Michel Avérianitch et Khobolov se levèrent et le regardèrent d'abord avec stupeur, puis avec effroi.

— Sortez tous les deux! continua à crier André Efimytch. Imbéciles! Anes! Je n'ai besoin ni de ton

amitié, ni de tes remèdes, idiot! C'est stupide! c'est dég-oûtant !

Khol)otov et Michel Avérianitch, décontenancés, effarés, se regardèrent, reculèrent vers la porte, et sortirent dans le couloir. André- Efimytch prit son flacon de bromure et le lança de leur côté. Le flacon se brisa sur le seuil avec bruit.

— Allez au diable! leur cria-t-il, d'une voix pleurante, accourant derrière eux. Au diable!

Ses hôtes partis, André Efimytch, tremblant comme un fiévreux, s'étendit sur son divan et répéta encore longtemps:

— Imbéciles ! . . . Idiots ! . . .

Dès qu'il se fut calmé, il songea combien le pauvre Michel Avérianitch allait être embarrassé maintenant avec lui, et quel poids il aurait sur l'âme. Et il songea combien tout cela était affreux! Jamais il ne lui était arrivé rien de semblable. Où donc avait-il eu la tête ? Qu'étaient devenues sa politesse, sa compréhension des choses et sa sérénité philosophique?

Toute la nuit, il ne put dormir, de honte et d'ennui. Le matin, à dix heures, il se rendit au bureau de poste et s'excusa auprès de Michel Avérianitch.

— Nous oublierons ce qui s'est passé, lui dit Michel Avérianitch, ému, lui serrant la main fortement, « Oui garde rancune, arrachez-lui les yeux*! »

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