I. Propriétaire terrien
comprit que, malade, sans arg-eiit, il était venu ici en p-ire perle.
— Où est mon frère Cyriaque? demanda-t-ik après 1 s bonjours.
— Il est gardien chez un marchand dans la forêt, ré^iondit le père. Ce ne serait pas un mauvais moujik, mais il boit sec.
— Il n'apporte rien à la maison, i^rogna la vieille d'un ton pleurard. Xos malheureux hommes n'apportent rien et ils emportent. Cyriaque boit ; le vieux aussi; oh! il n'y a pas à le cacher : il sait le chemin du traktir. C'est une punition de la Sainte Vierge...
En l'honneur des hôtes on prépara le samovar. Le thé sentait le poisson; le sucre était gris et grignoté; des blattes couraient sur la vaisselle et sur le pain. Si le thé était répugnant, la conversation l'était aussi: toute sur les maladies et sur le besoin.
Les moujiks n'avaient pas encore bu une tasse de thé qu'une voix forte, avinée, prolongée, retentit au dehors :
— Ma... aria!
— C'est Cyriaque, je pense, dit le vieux; à parler du loup, on en voit lesoreilles.
Tous hrent silence. Et peu de temps après, retentit à nouveau, prolongé, brutal, et comme sortant de terre, le même cri :
— Ma-aria 1
LES .■MOLJIKS
Maria, la bru la plus aî^ée, pâlit et se serra contre le poêle. 11 était elTrayant de voir une expression de peur sur le visasse de cette femme laide, forte, et aux larci^es épaules. Sa fille, la petite qui, à l'arrivée de Nicolas et d'Olga, était assise sur le poêle, et semblait apathique, se mit à j)leurer tout à coup, violemment.
— Ou'as-tu, choléra ? lui cria Fiokla, belle femme forte elle aussi, et aux larg-es épaules. N'aie pas peur, il ne te tuera pas !
Nicolas apprit que Maria redoutait de vivre avec Cyriaque dans la forêt, et que Cyriaque venait la chercher chaque fois qu'il était ivre, faisait du vacarme, et la battait sans merci.
— Ma-aria ! entendit-on tout près de la porte.
— Défendez-moi, pour l'amour du Christ, mes bons parents! bredouilla Maria, haletant comme si on l'eut plong-ée dans de l'eau très froide. — Défendez-moi, mes bons parents!...
Tous les enfants j)leurèrent, autant qu'il y en avait dans l'isba, et de les voir faire, Sacha aussi se mit à pleurer. On entendit une toux d'ivrogne, et dans l'isba entra un g-rand moujik à barbe noire, avec une casquette fourrée, effrayant surtout parce qu'on ne disting-uait pas son visag'e à la lumière épaisse de la lampe : c'était Cyriaque. S'étant approché de sa femme, il déploya le bras, et lui donna un coup de poing dans la figure. Elle ne fit pas un cri, étourdie par le coup;
elle s'affaissa seulement, et son nez se mit à saigner.
— Quelle honte, quelle honte ! marmotta le vieux se hissant sur le poêle. Devant le monde ! Quel péché !
La mère resta assise sans rien dire, courbée, pensant à on ne sait quoi. Fiokla agita un berceau... Ayant conscience d'être effrayant et manifestement heureux de cela, Cyriaque saisit Maria par le bras, la traîna vers la porte, hurlant comme un fauve pour paraître encore plus effrayant. Mais à ce moment-là, soudain, il vit son frère et s'arrêta.
— Ah ! vous êtes arrivés,.., fit-il, laissant sa femme. Mon cher frère et sa famille...
Il fit des sig-nes de croix vers l'image, vacillant; et, ouvrant largement ses yeux enivrés et rouges, il reprit :
T- Mon frère et sa famille sont revenus à la maison paternelle... C'est-à-direque vous venez de Moscou?... La première capitale; la ville de Moscou; la mère des villes !... Excuse...
Il s'affala sur le banc auprès du samovar, et se mit à boire du thé, l'aspirant avec bruit sur sa soucoupe, dans le silence général. Il en but dix verres, puis il s'inclina sur le banc, et se mit à ronfler.
On alla se coucher. On mit Nicolas parce qu'il était malade sur le poêle, avec le père, Sacha coucha sur le plancher, et Olga fut coucher avec les femmes, dans la grange.
о LES MOLJIKS
— Bah ! bail ! ma petite cliatte К dil-cllc, s'étendant dans le foin à coté de Maria ; les larmes ne servent de rien. Prends patience, tout est là! Il est dit dans l'Ecriture : Oui te frappe sur la joue droite, tends-lui la joue cauclic... Bah ! bah ! ma petite chatte !
Puis, bas, d'une voix traînante, elle se mit à parler de Moscou et de sa vie comme femme de chambre dans les maisons meublées.
— Л Moscou, dit-elle, les maisons sont grandes, toutes en pierre. Et il y a beaucoup, beaucoup d'églises, quarante fois quarante, ma petite chatte! Et dans toutes les maisons, c'est des messieurs si gentils, si comme il faut !
Maria dit qu'elle n'était jamais allée non seulement à Moscou, "mais même à son chef-lieu de district. Elle était illettrée, et ne saл'ait aucune prière, pas même « Notre père ». Comme Fiokla, l'autre bru. qui était assise un peu à l'écart, et écoutait, elle était inintelligente au plus haut degré, et ne pouAait rien comprendre. Ni l'une ni l'autre n'aimait son mari; Maria craignait Cvriaque, et rjuaiid il restait auprès d'elle, elle tremblait de peur; chaque fois elle prenait mal de tête tant il puait fort l'eau-de-vie et le tabac. Fiokla, à qui on demandait si elle ne s'ennuyait pas sans son mari, répondit, importunée :