I. Le « seigneur », le iiorncdiUliik
Quand on lut révançile, le peuple se rang^ea tout à coup, faisant place à la famille d'un pomechtchik, composée de deux jeunes filles en robes blanches, à chapeaux à larg-es bords, et d'un petit garçon rebondi et rose en costume marin. Leur apparition attendrit Olg-a. Du premier regard, elle décida que c'étaient là des gens comme il faut, instruits, et distingués. Maria les regardait en dessous, d'un air revèche et triste comme s'ils n'eussent pasétédesêlres humains, maisdesmonstres capables de l'écraser si elle ne se rangeait pas.
Quand le diacre psalmodiait quelque chose d'une voix grave, il lui semblait tout à coup entendre : « Ma... aria! )> — et elle frissonnait.
La nouvelle de l'arrivée des Tchikildiev s'était répandue à Лоиколо et après la messe une foule de gens s'était rassemblée dans Tisba. C'étaient lesLéonytchev, les Matviéitchev et les Ilytchov, venant prendre des nouvelles de leurs parents, qui étaient en service à Moscou. On emmenait, en effet, à Moscou tous les enfants de Joukovo qui savaient lire, et on les y plaçait uniquement comme u^arçons de restaurant ou comme garçons d'holel, — de même que le village de
LES MOUJIKS l3
l'autre coté de la rivière ne fournissait que des boulanijers. Cela se passait ainsi de longue date, depuis le temps même du servage, où un certain Lucas Ivanytch, de Joukovo, — dont on parle encore maintenant — maître d'hôtel d'un des clubs de Moscou, ne prenait à son service que des gens de son pays. Eux à leur tour, ayant pris de l'autorité, écrivaient à leurs parents de venir, et les distribuaient dans les différents traktirs et restaurants. Depuis ce temps-là, on ne nommait plus Joukovo, aux environs, que terre de Cham i et petite Kholouévka. Nicolas avait été amené à Moscou à l'âge de onze ans. C'était Ivan Makarytch, — de la famille des Matviéitchev, — alors garçon au jardin de l'Ermitage-, qui lui avait procuré sa place. Aussi maintenant parlant aux Matviéitchev, Nicolas disait, d'un ton pénétré :
— Ivan Makarylch fut mon bienfaiteur, et je dois prier Dieu pour lui nuit et jour. C'est à lui que je dois d'être devenu quekpie chose.
— Ah! mon petit père, balbutia, les larmes aux yeux, une grande vieille, sœur d'Ivan Makarytch, on n'entend pas [)arler de lui, le pauvre petit pigeon!
— Cet hiver il servait chez Omon,dit Nicolas, mais pour la saison présente j'ai entendu dire qu'il est
1. Jeu de mots populaire : Cham veut dire laquais. — Kholouévka est un mot for;^é comme serait cliez nous le mot « larhiuière ».
2. L'Ermitage, et « Omon » (Aumonf, dont il est question plus bas, sont des cafés-concerts de Moscou.
quelque part aux environs de Moscou clans un jardin... Il a vieilli! Autrefois il lui arrivait de rapporter à la maison, dans la saison d'été, jusqu'à dix roubles par jour; mais maintenant partout les affaires ont baissé; le petit vieux se fatigue pour rien.
Les femmes jeunes et vieilles reg-ardèrent les jambes de Nicolas, chaussées de bottes de feutre, reg-ardèrent son visag-e pâle, et dirent tristement :
— Ah! tu ne peux plus gagner, Nicolas Ossipylch ; tu ne peux plus ! Le temps est passé..
Tout le monde caressait Sacha. Elle avait déjà dix ans faits, mais elle était petite, très maigre, et, à la voir, on lui aurait donné sept ans au plus. Auprès des autres petites fdles, brunies par le soleil, aux cheveux mal coupés, vêtues de longues chemises déteintes,, elle, pâlotte, avec de grands yeux noirs, et un petit ruban rouge dans les cheveux, paraissait toute drôle.' Elle semblait un petit animal pris aux champs et amené dans une isba.
— Elle sait lire, dit Olga avec orgueil, la regardant tendrement. Lis, ma petite! lui demanda-t-elle, tirant l'Évangile de son paquet. Lis, leschrétiens t'entendront.
L'Évangile était un vieux livre lourd, relié en peau, aux coins fatigués et salis. A son odeur on eût cru que des moines entraient dans l'isba. Sacha leva les sourcils et commença à lire en chantant :
— « Comme ils se retiraient, voici que l'Ange du
LES MOUJIKS l5
Seigneur... apparut en soiig-e à Joseph... lui disant: Lève-toi; prends l'Enfant et Sa Mère... »
— L'Enfant et Sa Mère, répéta Olga en extase, devenant rouge d'émotion.
— (( Et fuis en Ég-ypte... et restes-y jusques à quand que je te le dise... »
Aux mots « jusques à quand que » Olga ne put plus- se contenir et se mit à pleurer. De la voir faire Maria sanglota; puis la sœur d'Ivan Makarytch. Le grand-père toussa et chercha quelque chose à donner à sa petite fille; mais il ne trouva rien et remua seulement les doigts. Quand la lecture fut finie, les voisins rentrèrent chez eux, attendris, et enchantés d'Olga et de Sacha.
A l'occasion de la fête, la famille resta toute la journée à la maison. La vieille, que son mari, que les brus, que les petits enfants, que tous appelaient indistinctement babka (grand'mère), s'efforçait de tout faire elle-même. Elle chauffait elle-même le poêle, et préparait le samovar, elle travaillait aux champs jusqu'à midi, et elle marmonnait ensuite qu'on la tuait de travail. Elle se mettait en quatre pour qu'on ne mangeât pas un morceau de trop, pour que le vieux et ses brus ne restassent pas à ne rien faire. Tantôt il lui semblait que les oies du traktirchtchik* étaient entrées par les champs dans son jardin potager, et elle se préci-