‹ [Les moujiks;Chapitre 6 sur 26 · I. Le tenancier du « trakiir », l'aubergislc · texte numérisé non relu

I. Le tenancier du « trakiir », l'aubergislc

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pitait hors de l'isba avec un lonç bâton. Elle demeurait une demi-heure à faire les hauts cris autour de ses choux aussi flasques et flétris qu'elle. Tantôt il lui semblait qu'une corneille voulait se jeter sur ses petits poulets et elle se précipitait pleine d'injures sur la corneille. Elle se fâchait et grognait du matin au soir, criant parfois si fort que, dans la rue, les passants s'arrêtaient.

Envers son mari elle ne se comportait pas avec plus de douceur. Elle l'appelait tantôt fainéant, tantôt choléra. C'était, de vrai, un moujik sur lequel il n'y avait pas à faire le moindre fond, et il est possible que, si sa femme ne l'eût pas houspillé sans cesse, il n'eût rien fait du tout, demeurant sur le poêle à discourir. Il raconta à son fils de long-ues histoires sur on ne sait quels ennemis ; il se plaignait des offenses qu'il croyait endurer chaque jour de ses voisins; il était assommant à entendre.

— Oui, racontait-il, se tenant les reins, oui, une semaine après l'Exaltation de la croix, je л^endis du foin, trente kopeks le poud i; c'était de bon gré... Bon... ça va bien... Je pars donc conduire ce foin un matin; c'était de bon gré. Je ne fais rien à personne. Mais voilà-t-il pas par malheur que je л'о18 sortir du traktir la staroste ^ Antipe Siédelnikov! « Où amènes-

1. Le poud vaut à peu près iG kilog. 38; un kopek vaut 2 centimes et demi.

2, Le staroste est le chef d'une conamunauté de village; sorte de

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tu ce foin, espèce de je ne sais quoi! ))se met-il à crier, et il me frappe sur l'oreille...

Cjriaquc, cuvant son ivresse, avait un mal de tète horrible et il avait honte deA^ant son frère.

— Voilà ce que fait l'eau-de-vie ! gémissait-il, secouant sa tète malade. Ah ! mon Dieu ! Mon frère et ma beile-sœur, je vous en prie, excusez-moi pour l'amour du Christ! Je ne suis pas content moi aussi.

A l'occasion de la fêle, on avait acheté au trakt-r un hareng-, et fait une soupe avec la tète. Dès midi, tout le monde s'attabla pour boire du thé. Les moujiks en burent à n'en plus finir, jusqu'à suer, et ils semblaient gonflés de thé. Pourtant après cela, ils se mirent encore à mang-er leur soupe, — tous au même pot. Pour le corps du hareng-, la vieille l'avait caché.

Le soir venu, au flanc de l'escarpement, le potier alluma son four. Les jeunes filles sur la prairie menèrent des dansesetchantèrent. Lesjeunesg-ens jouèrent de l'accordéon. Et par-delà la rivière, un autre four chauffait, et des jeunes filles chantaient ; et leurs chants de loin paraissaient tendres et harmonieux. Au Iraktir, et au:our du traktir, les hommes faisaient tapage. Ils chantaient, ivres, chacun pour soi et se disputaient si fort qu'Olg-a ne faisait que trembler et dire :

— Ah! mes petits pères 1...

maire . Dans le cas que rapporte Cyriaquc, il va de soi que le staroste n'intervient que par abus d'autorité.

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Elle s'étonnait de les entendre se disputer sans trêve et que les vieux qui tHaient déjà près de la mort criassent le plus longtemps et le plus fort de tous, Les enfants et les petites filles entendaient les injures sans sourciller : il était clair qu'ils étaient habitués à tout cela dès le berceau.

Minuit passa; les fours étaient éteints déjà sur les deux rives, mais sur la prairie et au traktir, tout le monde encore se divertissait. Le vieux et Cyriaque^ ivres tous les deux, se tenant par la main, se heurtant des épaules l'un l'autre, arrivèrent à la grang-e où étaient couchées Olga et Maria.

— Laisse-la, conseilla le vieux, laisse-la!... C'est une baba tranquille... Ce serait un péché...

— Ma... aria, hurla Cyriaque.

— Laisse-la... ce serait un péché!... C'est une bonne baba...

Tous deux tournèrent une minute autour de la grang-e et s'éloig'nèrent.

— J'ai. ..aime les fleurs des champs! se mit tout à coup à chanter le vieux d'une voix aig-uë. J'ai... aime à les cueillir dans les présl...

Ensuite il cracha, jura vilainement, et entra dans l'isba.

La grand'mère avait mis Sacha en faction près du potag-er pour empêcher les oies d'y entrer. C'était une chaude journée d'août. Les oies du traktirchtchik pouvaient arriver dans le potager par les champs, mais elles étaient pour l'heure occupées à gruger de l'avoine du côté du traktir, babillant doucement; seul le jars dressait la tête, comme pour voir s'il ne venait pas quelque vieille avec un bâton. D'autres oies pouvaient venir d'en bas, mais elles paissaient maintenant de l'autre côté de la rivière, déployant sur la prairie une longue guirlande blanche. Sacha ne tarda pas à s'ennuyer, et, ne voyant pas venir d'oies, se dirigea vers la descente.

Elle y aperçut la fille aînée de Maria, Motka, qui, debout sur une énorme pierre, regardait du côté de l'église. Sa mère avait eu treize enfants, mais il ne lui en restait que six, rien que des filles, pas un garçon; et l'aînée avait huit ans. Motka, pieds nus, en longue chemise, se tenait immobile en plein soleil, sans y faire aucune attention, littéralement pétrifiée. Sacha se glissa auprès d'elle et lui dit, regardant l'église :

— Dieu vit dans l'église. Les gens brûlent des lam-

pes et des chandelles, mais à Dieu on donne de jolies petites lampes rouges, bleues, et vertes, comme des petits yeux. La nuit. Dieu se promène dans l'église, accompagné de la Très Sainte Vierge et de saint Nicolas, toup,toup, toup... Et le gardien a peur, a peur! Voilà, ma petite chatte ! — ajouta-t-elle, imitant sa mère inconsciemment. — Et quand viendra la fin du monde toutes les églises monteront dans le ciel...

— A-vec les clo-ches? demanda Motka d'une voix grave, séparant chaque syllabe...

— Avec les cloches! Et à la fin du monde les bons iront dans le paradis. Quant aux méchants, ils iront brûler dans le feu éternel, ma petite chatte. Dieu dira à maman et à ta mère Maria : « A^ous n'avez offensé personne, aussi allez à droite dans le paradis ; » mais à Cyriaque et à la grand'mère, il dira : « Et vous, allez à gauche, dans le feu. » El aussi ceux qui auront fait gras iront dans le feu.

Elle regarda en l'air, au ciel, ouvrant largement les yeux et dit :

— Regarde le ciel sans ciller, tu verras les anges. Motka leva les yeux, et une minute passa dans le

silence.

— Vois-tu ? demanda Sacha.

— Je ne vois rien, dit Motka, de sa grosse voix.

— Et moi je vois! De petits anges volent dans le

ciel, et leurs ailes battent, battent; on dirait des camards К

Motka réfléchit un peu, regardant par terre, et

demanda :

— La grand'mère brûlera?

— Elle brûlera, ma petite chatte.

De la pierre sur laquelle se trouvaient les enfants jusqu'en bas, il y avait une pente douce, unie, couverte dune herbe si fine, si verte, que l'on se prenait d'envie de la toucher ou de s'étendre dessus. Sacha s'étenditetse laissa rouler. Motka, d'un visage sérieux et rude, gonflant les joues, se coucha elle aussi et se laissa rouler; dans ce mouvement sa chemise se releva jusqu'aux épaules.

— Comme ça fait drôle! s'écria Sacha avec transport.

Elles remontèrent toutes les deux pour se laisser rouler une autre fois. Mais à ce moment-là retentit une voix stridente, trop connue. Comme elles eurent peur 1 La grand'mère édentée, osseuse, voûtée, ses courts cheveux gris épars dans le vent, chassait, armée d'une longue gaule, les oies de son potager, et

criait :

Elles ont écrasé tous mes choux; maudites,

puissiez-vous crever ! Trois fois anathème 1 Pestes, il n'y aura donc pas de mort pour vous !

i. Sorte de moustiques très communs en Russie.

Elle aperçut les fillettes, jeta sa gaule, ramassa une lono-ue verg-e, et, saisissant Sacha derrière le cou, de ses doig'ts secs et raides comme des branchesde fourche, elle se mit à la fustig-er. Sacha pleura de douleur et de peur ; et à ce moment-là le jars, se dandidant d'une patte sur l'autre, se jeta sur la vieille, le cou tendu, lui sifflant on ne sait quoi, qui fit que toutes les oies quand il retourna vers elles l'accueillirent d'un air approbatif: g'o-g'o-g'o ! La vieille ensuite se mit en devoir de fustig-er Motka, dont la chemise se retroussa encore. Sacha, désespérée, pleurant très fort, se dirigea vers l'isba pour se plaindre; Motka la suivit, pleurant aussi, mais sur un ton plus bas. Elle n'essuyait pas ses larmes, et son visage était aussi mouillé que si elle l'eût trempé dans l'eau.

— Ah! mes petits pères, s'écria Olga, toute saisie, quand les deux enfants arrivèrent dans l'isba; sainte Vierge Marie !

Sacha commença à raconter ce qui s'était passé, mais tout aussitôt la grand'mère arriva, pleine d'invectives et de cris aigus. Fiokla se mit de la partie, et dans l'isba il y eut du bruit.

— Allons, ce n'est rien, ce n'est rien, fit Olga, pâle et défaite, consolant Sacha doucement et lui caressant la tête : c'est ta grand'mère ; ce serait un péché d'être en colère après elle. Ce n'est rien, ma petite.

Nicolas, excédé de ces cris continuels, énervé par la

faim, par la touffeur et les puanteurs de l'isba, qui déjà détestait et méprisait la pauvreté qui l'entourait, et qui enfin avait honte de ses père et mère devant sa femme et deл'ant sa fille, se redressa, assis les jambes pendantes sur le poêle, et dit, irrité, d'une voix pleurante, s'adressant à sa mère :

— Vous ne pouvez pas la battre! Vous n'avez aucun droit de la battre !

— Hou! tu mourras là sur le poêle, chétif ! lui cria Fiokla avec haine. C'est le diable qui vous a amenés ici, pique-assiettes !

Sacha, et Motka, et toutes les petites filles, autant qu'il y en avait, se glissèrent sur le poêle, dans le coin, derrière le dos de Nicolas, et se mirent à écouter tout, sans faire de bruit, avec un tel effroi qu'on entendait battre leurs petits cœurs. Quand il y a dans une famille un malade, malade depuis longtemps déjà et condamné, il est des minutes analog'ues, où tous ses proches, timidement et en secret, dans la profondeur de leur âme, désirent sa mort; seuls les enfant redoutent la mort d'un homme de leur famille et tremblent en y pensant. Ainsi, dans l'isba, les petites filles., retenant leur respiration et regardant Nicolas d'un air affligé, pensaient qu'il mourrait bientôt. El elles avaient envie de pleurer, et de lui dire quelque chose de doux et de compatissant. Nicolas se pressa contre Olg-a, cherchant véritablement protection auprès

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d'elle, et lui dit à voix basse, toujours tremblant : — Olg-a, ma chérie, je ne puis plus resterici. Je n'en ai plus la force. Pour l'amour de Dieu, pour l'amour du Christ qui est au ciel, écris à ta bonne sœur Claudia Abramovna, qu'elle vende ou qu'elle eng-ag-e tout ce qu'elle a; qu'elle nous envoie de l'argent, nous partirons d'ici. Ah! Seigneur, ajouta-t-il avec angoisse, si je pouvais encore une fois voir Moscou ne fût-ce que d'un œil. Si jepouvais seulement lavoir en song-e, la bonne petite mère!

Quand le soir arriva et qu'il fit sombre dans l'isba. il pesa sur tous une telle gène qu'il fut difficile de dire un mot. La grand'mère furieuse trempait des croûtes de pain de seigle dans son écuelle, et elle les suça long'temps, une heure entière. Maria alla traire la vache, rapporta un seau plein de lait et le posa sur le banc. La babka se mita transvaser le lait dans des cruches, sans hâte, visiblement heureuse que ce fût maintenant le carême de l'Assomption, en sorte que personne ne mangerait de lait, et qu'il resterait tout. Elle en versa seulement quelques g'outtes dans une soucoupe pour l'enfant de Fiokla, et elle porta avec l'aide de Maria les cruches dans la cave; Motka alors sortit soudain de sa torpeur, se g-lissa à bas du poêle, et, s'approchant du banc sur lequel était restée, avec des croûtes, l'écuelle de sa grand'mère, elle fit sauter dedans du lait de la soucoupe.

La graiid'mère, rentrant, se mit à niançer ses croûtes. Sacha et Molka, assises sur lepoèle, la regardèrent faire avec bonheur, songeant que maintenant elle avait rompu le jeûne et qu'il était sûr qu'elle irait en enfer. Cela les consola, et elles furent se coucher. Sacha s'endormit en se représentant le jugement dernier. Un ^rand four brûlait, semblable à celui du potier, et le mauvais esprit, avec des cornes de vache, tout noir, poussait dans le feu sa g-rand'mère avec un i^raïul bâton, pareil à celui dontelle avait tantôt chassé les oies.

Le soir de l'Assomption, vers onze heures, les filles et les garçons qui se divertissaient sur la prairie firent tout à coup des cris et des g-lapissements, et se précipitèrent dans la direction de Joukovo. Ceux qui se trouvaient en haut de l'escarpement ne purent comprendre d'abord quelle en était la cause.

— Au feu! au feu! criaient en bas des voix désespérées. Nous brûlons!

Ceux qui étaient assis en haut se retournèrent et virent un tableau elfravant, insolite. Une colonne de

feu, liaute d'une sagène, qui se tordait et projetait de tous côtés des étincelles, sortait en gerbe du toit de paille d'une des dernières isbas du village. En un instant une flamme vive embrasa tout le toit, et Ton entendit le feu crépiter.

La lune avait disparu, et une lueur roug-e et treml)lante enveloppait le hameau; des ombres noires couraient çà et là, et l'on sentait une odeur de brûlé. Tous ceux qui remontaient en courant haletaient, et, de saisissement, ne pouvaient dire un mot. Ils se heurtaient, tombaient, et, offusqués par la lumière vive, л■oyant mal, ils ne se reconnaissaient pas les uns les autres. C'était effrayant. 11 était surtout effrayant de voir au-dessus des flammes, dans la fumée, des pigeons voler, et d'entendre au traktir, où l'on ne savait pas encore qu'il y eût le feu, les chants se prolong-er et les accordéons aller, comme si rien ne fût survenu.

— L'oncle Sémionne brûle! cria quelqu'un d'une voix forte et rude.

Maria courait de côtés et d'autres, autour de l'isba, pleurant, se tordant les mains, claquant des dents, bien que l'incendie fût loin de chez elle, à l'autre extrémité du hameau. Nicolas sortit sur la porte en bottes de feutre. Des enfants coururent au feu en chemise. A la porte du dizenier, on se mit à frapper sur une plaque de fonte : bcm, bem, bem... Ce bruit répété, continu, serrait le cœur et donnait froid. Les

vieilles femmes avaient sorti les images. On poussait dans la rue des brebis, des veaux et des vaches. On sortait des coffres, des toisons, des cuveaux. Un étalon noir, qu'on mettait à part, parce qu'il ruait et blessait les autres chevaux, en liberté maintenant, piaffait, hennissait, galopait d'un bout à l'autre du village. Il s'arrêta soudain auprès d'une télègue et se mit de toutes ses forces à battre dedans des pieds de derrière.

On commença à sonner à l'église de l'autre côté de la rivière.

Auprès de la maison en feu, il faisait extrêmement chaud, et si clair que, par terre, on pouvait distinguer chaque herbe. Sur un des coffres que l'on était arrivé à tirerdechez lui,Sémionne était assis. C'était un moujik roux^ avec un grand nez, une casquette enfoncée jusqu'aux oreilles, et une veste courte. Sa femme gisait la face contre terre, égarée, et gémissait. Un petit vieux de quatre-vingts ans, à grande barbe, semblable à un gnome, que l'on ne connaissait pas et qui, manifestement néanmoins, avait eu part à l'incendie, rôdait autour d'eux avec un paquet blanc sous le bras ; le feu se réfléchissait sur son crâne chauve. Le staroste Antipe Siédelnikov, noir et hâlé comme un tzigane, arriva avec une hache, et enfonça les fenêtres l'une après l'autre; ensuite, on ne sait pourquoi, il se mit à couper l'avancis de la porte.

— Femmes, de l'eau! ciia-t-il. Amenez la pompe! Remuez-vous !

Les moujiks, qui l'instant auparavant godaillaient au Iraktir, amenèrent la pompe. Tous étaient ivres, trébuchaient et tombaient. Tous avaient un sentiment d'impuissance, et des larmes aux yeux.

— Les filles, de l'eau, cria le staroste, ivre lui aussi. Dépêchez-vous, jeunes filles!

Les femmes et les filles couraient en bas à la fontaine, et remontaient à grand'peine des seaux et des baquets pleins d'eau qu'elles versaient dans la machine; et elles repartaient en courant. Olga, Maria, Sacha, et Motka, portèrent ainsi de l'eau. Les garçons et des femmes pompaient. Le tuyau sifflait, et le staroste, dirigeant le jet tantôt sur la porte, tantôt sur les fenêtres, réglait le débit avec son doigt; ce qui rendait le sifflement encore plus aigu.

— Bravo, Antipe! Continuel crièrent des voix approbatives.

Antipe s'enfonça dans le vestibule, dans le feu, et cria :

— Pompez ! Travaillez, voyons, braves gens, dans une si malheureuse occasion!

Les moujiks étaient rassemblés en tas autour de l'isba et ne faisaient que regarder le feu. Personne ne savait à quoi se mettre, personne n'était capable de rien. Pourtant il y avait là tout auprès des meules de

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blé, un hangar, du loin, et des tas de fagots. Cyriaque et son père Ossip regardaient, tous les deux un peu ivres. Le vieux, comme pour excuser son inaction, dit à sa femme, étendue par terre :

— A quoi bon se donner du mal, la vieille! L'isba est assurée; que t'importe?

Sémionne s'adressant tantôt à l'un, tantôt à l'autre, racontait comment le feu avait pris :

— C'est ce petit vieux au paquet, ancien serf du général Joukov... Il a été cuisinier chez notre général (dont Dieu ait l'âme !...) Hier soir il arrive : « Laissemoi, dit-il, passer la nuii, » Bon. Nous buvons un petit verre, naturellement. La babka s'occupe à préparer le samovar pour que le petit vieux boive du thé. Mais, par malheur, elle posa le samovar * dans le couloir, et une étincelle, sortie du tuyau du samovar, vola dans la paille du toit : tout est venu de là. Pour un peu nous brûlions aussi. La casquette du petit vieux a brûlé, quel malheur!

On frappait sur la plaque de fonte infatigablement, et par-delà la rivière, à l'église, on sonnait souvent. Olga, toute éclairée, essoufflée, regardait avec épouvante les moutons rouges, les pigeons roses volant dans la fumée, et elle ne faisait que courir en bas et remonter. Il lui semblait que le tocsin lui perçait

I. Un samovar est, comme on sait, une bouilloire à foyer central, chauffée au charbon.

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Гате, que l'incendie durerait toujours, que Sacha était perdue... Quand le plafond de l'isba s'écroula avec bruit, Olga, prise de l'idée que maintenant tout le hameau brûlerait inévitablement, eut une faiblesse, telle qu'elle ne put plus avancer. Elle posa à côté d'elle le seau qu'elle portait, et s'assit sur la pente. Des femmes s'assirent à côté d'elle, et au-dessous. Elles i>émissaient et se lamentaient comme à un enterrement.

A ce moment-là des régisseurs et des ouvriers de la maison du pomechtchik arrivèrent de l'autre rive sur deux chariots, amenant une seconde pompe. Un étudiant 1res jeune arriva à cheval, en tunique blanche déboutonnée. On prit les haches. On dressa une échelle contre l'isba, et cinq hommes montèrent sur la charpente brûlante. L'étudiant y monta le premier; il était rouge et criait d'une voix brève, enrouée et d'un ton si net, qu'il semblait que l'extinction des incendies fût depuis longtemps son affaire. On désassembla les poutres de l'isba; on démonta l'étable, la barrière de claies, et la meule de foin la plus voisine. — Ne démolissez pas, crièrent dans la foule des voies sévères. Ne laissez pas démolir!

Cyriaque se dirigea vers l'isba d'un air décidé, comme pour empêcher les arrivants de tout briser; mais un des ouvriers le retourna sens devant derrière, et le frappa sur le cou. Un rire s'éleva ; l'ouvrier le

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l'rappa à nouveau ; Cjriaque tomba, et se sauva à ([uatrc pattes clans la foule.

Deux belles jeunes filles en chapeau, et qui étaient sans doute les sœurs de l'étudiant, arrivèrent aussi de l'autre rive. Elles se tinrent à quelque distance pour reg'arder l'incendie. Les poutres arrachées ne brûlaient déjà plus, mais fumaient violemment. L'étudiant, manœuvrant le jet de la pompe, le dirigeait tantôt sur ces poutres, tantôt sur les moujiks, et tantôt sur les femmes qui portaient de l'eau.

— Georges, criaient les jeunes filles d'un ton de reproche et d'inquiétude, Georges !

L'incendie finit, et alors qu'on commençait à se séparer on s'aperçut qu'il était déjà jour. Tous semblaient pâles et un peu livides, comme on le paraît toujours à l'aurore quand les dernières étoiles s'éteignent dans le ciel. Les moujiks, en se dispersant, riaient et plaisantaient sur le cuisinier du général Joukov et sa casquette brûlée. Ils éprouvaient le besoin de tourner l'incendie en plaisanterie et semblaient regretter qu'il se fût terminé si vite.

— Vous savez éteindre un incendie, bàrine ! dit Olga à l'étudiant. Vous devriez venir chez nous à Moscou : là si l'on comptait, il y a un incendie par jour.

— Vous êtes de Moscou? demanda une des demoiselles.

— Mais oui. Mon mari sert au Bazar Slave!... Et c'est ma fille, ajouta-l-elle, montrant Sacha qui avait froid et qui se cachait dans ses jupes. Elle aussi est de Moscou.

Les jeunes filles dirent quelque chose en français à l'étudiant et il donna à Sacha une pièce de deuxgrieл'niks К Le vieil Ossip vit cela et un espoir aussitôt illumina son visage.

— Grâce à Dieu, dit-il à l'étudiant, il n'y avait pas de vent, Votre Noblesse! Autrement tout aurait brûlé en une heure. Vous êtes de bons seigneurs. Votre Noblesse, ajouta-t-il, d'un air embarrassé et d'une voix plus basse : le matin est froide il faudrait se réchauffer... S'il était de votre bonté de me donner de quoi acheter une petite demi-bouteille...

On ne lui donna rien et il se traîna chez lui en maug-réant. Olga alla se mettre au haut de l'escarpement de Joukovo et regarda les deux chariots passer la rivière à gué et les messieurs s'en aller par la prairie. Une voiture les attendait sur l'autre rive.

Revenue àl'isba, elle raconta tout celaàNicolas алее exaltation :

— De si braves gens, si gentils!... et les demoiselles, deux chérubins.

— Qu'ils crèvent! dit avec colère Fiokla. à moitié endormie.

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