I. Formule d'accueil
Ne finiront-elles pas par g-onller avec tout ce thé-là? et celle-ci, continua-t-elle en reg'ardant Olga avec haine, n'a-t-elle pas pris à Moscou à ne rien faire un beau museau soufflé, grosse dondon !
Elle brandit sa palanche et en frappa Olg-a sur l'épaule, si fort que les deux brus en levèrent les bras et s'écrièrent :
— Ah! mes petits pères.
Après cela, Fiokla s'en alla à la rivière laver du linge, et en chemin elle criait si fort qu'on l'entendait de l'isba.
Le jour passa. Il vint un long- soir d'automne que l'on occupa à l'isba à dévider de la soie. Tous en dévidaient, excepté Fiokla qui était chez les régisseurs. On prenait de la soie à une fabrique Aoisine et toute la famille n'y gagnait guère : vingt kopeks par semaine.
— Du temps des maîtres *, c'était mieux, disait Ossip, réfléchissant, en dévidant delà soie. Tu travaillais, tu mangeais, tu buvais, chaquechoseà son temps. Au dîner, tu avais deschtchi et de la kacha ^; au souper aussi des chtchi et de la kacha. Des concombres et des choux, tu en avais à volonté. Tu mangeais tant
1. Le vieillard veut parler de la période d'avant l'affranchissement des serfs.
2. Les chtchi (sorte de soupe aux choux) et la kacha (gruau de blé noir) sont,comnie on sait, la base de l'alimentation russe, et les concombres en sont la phis grande friandise.
que lu pouvais, autant que le cœur te disait. II y avait plus de sévérité. Mais chacun savait ce qu'il avait à faire.
Dans l'isba ne brûlait qu'une petite lampe terne et fumeuse, et quand quelqu'un se mettait devant la lampe, détachant sa grande ombre sur la fenêtre, on percevait la lumière vive de la lune. Le vieillard Ossip racontait sans se presser comment on vivait avant l'émancipation, comment, dans ces mêmes endroits si ennuyeux et si pauvres, on chassait aux chiens courants, aux lévriers, et aux chiens de Pskov, et combien de vodka les moujiks buvaient au moment des battues. De vrais trains de chariots partaient pour Moscou, chargés de volaille pour les jeunes seigneurs. Puis il racontait comment on punissait de Aerges les mauvais serviteurs, comme on les envoyait dans le bien patrimonial du seigneur, au Gouvernement de Tver, et comme on récompensait les bons. La babka aussi raconta quelque chose. Elle se souvenait de tout, pertinemment de tout. Elle conta des histoires de sa maîtresse, bonne et pieuse femme qui avait un mari bombancier et débauché, et dont toutes les filles s'étaient mariées en fin de compte, Dieu sait comment! l'une avait épousé un ivrogne, l'autre un artisan, et la troisième avait été enlevée (la babka, qui alors était fille, avait précisément aidé à l'enlèvement) ; enfin elles étaient toutes trois mortes de chagrin, prématuré-
ment, comme leur mère. En se somenant de tout cela, la vieille se mit à pleurer.
Soudain quelqu'un frappa à la porte et tous tressaillirent.
— Oncle Ossip, permets que je passe la nuit î dit une voix.
C'était un petit vieuxentièrement сЬаиле, le cuisinier du général Joukov, celui-là même dont la casquette avait été brûlée. Il s'assit, écouta, et à son tour se mit à se souvenir et à raconter diverses histoires. Nicolas, assis sur le poêle, les jambes pendantes, l'écoutait et lui demandait sans cesse quels mets on préparait du temps des maîtres. Ils parlèrent de beefsteaks hachés, de côtelettes, et de différentes soupes et sauces. Le cuisinier, qui avait lui aussi une mémoire parfaite, parlait de mets que maintenant on ne prépare plus, par exemple, un plat fait avec des yeux de bœufs, et que l'on appelait « réveille-matin ».
— Et des côtelettes à la maréchal, en faisiez-vous aussi? demanda Nicolas.
— Non.
Nicolas hocha la tête d'un air de reproche,, et dit :
— Ah! cuisiniers de malheur !
Les petites filles, assises et couchées sur le poêle, regardaient en bas, sans broncher ; elles semblaient très nombreuses, comme des chérubins dans un nuage.
Les récits leur plaisaient; elles soupiraient, frissonnaient et pâlissaient, parfois d'aise, parfois de crainte. Elles trouvaient les histoires de la t^rand'mère les plus intéressantes de toutes, et l'écoutaient sans oser respirer ni faire le moindre mouvement.
On se coucha en silence et les vieillards, excités par leurs récits, ag^ités, ne pensaient plus qu'à cela : quelle belle chose la jeunesse, qui ne laisse après soi dans le souvenir, quelle qu'elle ait été, que vie, que joie, et r|u'émoi, et quelle froide et horrible chose c'est que la mort prochaine!... Il vaut mieux n'y pas penser. La lampe s'éteig-nit; et les ténèbres, et les deux petites fenêtres fortement éclairées par la lune, et le calme, et les grincements des berceaux ne leur rappelaient aussi qu'une chose: que la vie était déjà passée et qu'elle ne reviendrait jamais... On s'assoupit, on s'oublie et voilà quequelquechose vous frappe sur l'épaule, vous souffle sur la joue, — et plus de sommeil! Votre corps est comme si vous ne le sentiez plus, et les pensées de la mort vous trottent dans la tète. Tournez-vous de l'autre côté, vous ne penserez plus à la mort, mais il vous viendra de longues, de fastidieuses, d'obsédantes pensées sur le besoin, les vivres, renchérissement de la farine, et au boiit de bien peu de temps, il faudra vous souvenir à nouveau (|че la vie est déjà passée et qu'elle ne reviendra plus...
— iVh ! Seigneur, soupira le cuisinier.
Quelqu'un doucement, doucement,frappa à la petite fenêtre. Ce devait être Fiokla qui revenait.
Olga se leva, et bâillant, marmottant une prière, ouvrit la porte et tira le verrou. Mais personne n'entra; il souffla seulement du froid du dehors, et le couloir fut éclairé par la lune. On vit par la porte ouverte la rue tranquille et vide, et la lune elle-même qui nag-eait sur le ciel.
— Oui est là? demanda Olg-a.
— Moi, souffla une voix. C'est moi.
Auprès de la porte, appuyée à la muraille, était Fiokla complètement nue. Elle tremblait de froid, claquait des dents et paraissait, au clair de la lune, extrêmement blanche, belle et étrange. Les ombres sur elle et l'éclat de la lune sur sa peau donnaient dans la vue avec une sorte de violence, et ses sourcils sombres et sa jeune qt forte poitrine s'accusaient avec une précision ])articulière.
— Les garnements, de l'autre coté de la rive, m'ont déshabillée, balbulia-t-elle, et m'ont chassée comme je suis. Je suis revenue à la maison sans habits, nue comme ma mère m'a faite. Porte-moi des habits.
— Entre ! lui dit Olga doucement, qui commençait elle aussi à trembler.
— Que les vieux ne me voient pas...
La babka, dans le fait, commençait à s'agiter et à grogner. Le vieux demandait : « Qui est là ? » Olga
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apporta sa robe et sa jupe à Fiokla, Thabilla, et toutes deux, à pas de loup, s'efforçant de ne pas faire battre les portes, entrèrent dans l'isba.
— C'est toi, la grosse ? cria la babka d'un ton de colère, devinant qui c'était! Hou, coureuse! que le... Rien ne t'arrêtera donc ?
— Ça ne fait rien, ça ne fait rien, chuchota Olga, enveloppant Fiokla ; ça ne fait rien, ma petite chatte.
Le calme se rétablit.
Dans l'isba en tout temps on dormait mal; chacun avait quelque obsession ou quelque importunité : le vieillard mal aux reins, les soucis et la méchanceté empêchaient la vieille de dormir. Maria, la peur ; les enfants, la grattelle et la faim. Leur sommeil, comme à l'habitude, était agité; ils se tournaient d'un côté sur l'autre, parlaient en rêve, se levaient pour boire.
Fiokla tout à coup éclata en sanglots gros et rudes, mais elle se retint vite, et n'en fit plus que quelques uns de plus en plus bas et sourds, jusqu'à ce qu'elle fut calmée.
De loin en loin des heures sonnaient au delà de la rivière; mais l'horloge était dérangée : il avait sonné cinq coups, il en sonna trois.
— Ah 1 Seigneur ! soupira le cuisinier.
En regardant par la fenêtre, il était difficile de dire s'il faisait déjà jour ou si la lune brillait encore. Maria se leva et sortit ; on entendit qu'elle trayait la vache
dans la cour et lui disait : « Tiens-toi. » La grandemère sortit elle aussi. Il faisait encore sombre dans l'isba, mais on commençait à distinguer pourtant tous les objets.
Nicolas, qui n'avait pas dormi de la nuit, descendit du poêle. Il tira d'un coffre vert son frac, le revêtit, et, s'approchant de la fenêtre, passa les mains sur ses manches et tendit les pans ; — et il sourit. Il quitta ensuite son frac avec précautions, le resserra dans le coffre et alla se recoucher.
Maria rentra et se mit à chauffer le poêle. Visiblement elle n'était pas encore tout à fait éveillée et finissait de se réveiller en marchant. Elle rêvait sans doute à quelque chose ou quelque bribe des récits de la soirée lui revint en mémoire, car elle s'étendit doucement devant le poêle et dit :
— Non. La liberté vaut mieux!
Le « bàrine » vint au hameau. On appelait ainsi le commissaire rural chargé de recouvrer les impôts. On savait depuis une semaine quel jour, comment et pourquoi il venait. Il n'y avait à Joukovoque quarante
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feux, et pourtant les arrérages de la province et de la couronne s'y élevaient à plus de deux mille roubles.
Le commissaire s'était arrêté au traktir. Il y « prit » deux verres de thé, puis il se rendit à pied à l'isba du staroste, auprès de laquelle était assemblée déjà la foule des contribuables en retard. Le staroste Antipe Siédelnikov, malgré sa jeunesse (il avait trente ans au plus) * était sévère, et tenait toujours le parti de l'autorité, bien qu'il fût pauvre lui-même et payât ses impôts irrégulièrement. On voyait qu'il se réjouissait d'être staroste, et le sentiment du pouvoir lui plaisait, mais il ne savait se le démontrer à lui-même que par la rigueur. L'assemblée des moujiks le craignait et lui obéissait. Il lui arrivait de se jeter tout à coup dans la rue auprès du traktir^ sur un ivrogne, de lui attacher les bras derrière le dos, et de le mener en prison. Une fois même il y avait conduit la babka parce que venue à l'assemblée à la place d'Ossip, elle s'}^ était mis à se disputer; il l'y avait laissée vingt-quatre heures. Il n'avait pas vécu à la ville et ne lisait jamais de livres, mais il avait ramassé çà et là différents mots savants et aimait à s'en servir dans le discours ; pour cela on le considérait, bien qu'on ne le comprit pas toujours.
Quand Ossip arriva à la maison du staroste avec son
I . Le mot staroste veut dire le vieillard, l'ancien. Originairement, le staroste était un des patriarches de la communauté.
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carnet de redevances, le commissaire, un vieillard maigre à long-s favoris blancs, était assis, en tunique de toile grise, devant la table, sous les images, et il écrivait quelque chose. L'isba était propre, tous les murs recouverts d'illustrations découpées dans les journaux. A l'endroit le plus en vue, près des images, pendait un portrait de Battemberg, ex-prince de Bulgarie. Auprès de la table se tenait debout Antipe Siédelnikov, les bras croisés sur la poitrine :
— Ceux-ci, Votre Noblesse, doivent 119 roubles, dit-il, quand ce fut le tour d'Ossip. Avant la semaine de Pâques il a donné un rouble et depuis ce temps-là, pas un kopek.
Le commissaire leva les yeux sur Ossip et lui demanda :
— Pourquoi cela, camarade?
— Faites paraître la bonté de Dieu, Votre Noblesse, commença Ossip, en s'agitant, — permettez que j'explique... L'année dernière le bârine de Lioutorielska m'avait dit : « Ossip, vends-moi du foin... Vendsm'en, » m'avait-il dit. Pourquoi pas? J'avais cent pouds de foin à vendre; les femmes l'avaient fauché sur la prairie... Bon; nous faisons marché. Tout va bien; c'était de bon gré...
Il se plaignit du staroste et sans cesse se tournait vers les moujiks comme pour invoquer leur témoi-
gnagc. Son Aisage était rouge, plein de sueur ; ses yeux aiçus et mauvais.
— Je ne comprends pas pourquoi tu me dis tout cela, fît le commissaire. Je le demande pourquoi tu ne paies pas tes arrérages ? Aucun de vous ne paie, et moi, il faut que je réponde pour vous.
— Je ne puis absolument pas, dit Ossip.
— Voilà des mots sans conséquence, Votre Noblesse, dit le staroste. Réellement les Tchikildiev sont de la classe déshéritée, mais prenez la peine de demander aux autres ; la cause de tout est la vodka; tous extrêmement impudents; pas la moindre compréhension de rien !
Le commissaire écrivit quelque chose et dit à Ossip d'un ton tranquille et égal comme s'il eût demandé de l'eau :
— Va-t'en.
Lui-même partit vite. Et quand il fut assis dans son tarantass primitif, rien qu'à la silhouette de son dos long-, on pouvait se rendre compte qu'il ne songeait plus ni à Ossip, ni au staroste, ni aux arrérages de Joukovo, mais à quelque chose qui le concernait en propre.
Cependant, il ne s'était pas encore éloigné d'une verste que déjà Antipe Siédelnikov avait emporté de chez les Tchikildiev leur samoл'aг, et la vieille le suivait, en glapissant à s'en arracher la poitrine:
— Je ne le le laisserai pas, je ne te le laisserai pas, maudit !
Le staroste s'en allait à grands pas, et la babka le poursuivait, essoufflée, prête à tomber, voûtée, féroce. Sou mouchoir de tète lui aAaitg-lissé sur les épaules et ses cheveux d'un blanc verdâtre flottaient dans le vent. Elle s'arrêta soudain, et, en véritable гелоиее,5е mit à se battre la poitrine de ses poings, et à crier encore plus fort, d'une ло1х sifflante, et comme sanglotante:
— Braves gens orthodoxes, comment croire en Dieu? Ils m'ont offensée, petits pères! Ils m'ont fait violence, amis! Holà, holà, holà! mes petits pigeons, prenez mon parti!
— Babka, babka, dit le staroste avec sévérité, mets de la raison dans ta tête !
Sans samoл'ar la maison des Tchikildiev devint tout à fait triste. Il y avait dans celte prise quelque chose d'humiliant et d'affligeant comme si on eût déshonoré l'isba. Il aurait mieux ла1и que le staroste eût emporté la table, tous les bancs et tous les pots; l'isba n'aurait pas paru si vide. La babka criait, Maria pleurait, et les petites pleuraient au son. Le vieux, se sentant fautif, restait assis dans un coin, tête basse, sans rien dire. Nicolas non plus ne disait rien. Sa mère l'aimait et le plaignait, mais ayant subitement oublié sa pitié, elle se jeta à l'injurier, à le couvrir de reproches, lui mettant même les poings sous le nez. Elle disait qu'il était cause de tout. Pourquoi, en effet, envoyait-il si peu d'argent à la maison lorsqu'il se vantait lui-même,
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dans ses lettres, de çag^ner, au Bazar Slave, jusqu'à cinquante roubles par mois? Pourquoi était-il revenu à Joukovo, avec une famille? S'il venait à mourir, avec quoi l'enterrerait-on?. . . Et Nicolas, Olga et Sacha faisaient peine à regarder.
Le vieux grommela quelque chose, prit sa casquette et s'en fut trouver le slaroste. La nuit était déjà venue. Antipe Siédelnikov soudait quelque chose près de son poêle, les joues gonflées, dans une fumée puante. Ses enfants, maigres, mal lavés, aussi sales que ceux des Tchikildiev, se traînaient par terre dans l'isba. Sa femme, pleine de rousseurs, laide, le ventre gros, dévidait de la soie. C'était une malheureuse et pauvre famille au milieu de laquelle, seul, Antipe paraissait ieune et fort.
Cinq samovars étaient à la file sur le banc.Ossip se mit à prier Battemberg et dit :
— Antipe, montre la bonté de Dieu, rends-nous notre samovar! Pour l'amour du Christ!
— Apporte-moi trois roubles, tu l'auras.
— Je ne puis absolument pas.
Antipe gonfla les joues; le feu crépita et siffla, se réfléchissant sur les samovars. Ossip tourna sa casquette, et dit pensivement :
— Rends-le moi!
Le brun staroste paraissait maintenant tout à fait
noir et semblable à im sorcier; il se retourna лег8 Ossip et lui dit, rude, d'un ton bref :
— Tout dépend du chef du canton *. Dans la séance administrative du 26 courant, tu pourras donner cours à ton mécontentement de vive voix ou par écrit.
Ossip ne comprit rien à ce discours, mais s'en tint pour satisfait, et s'en retourna chez lui.
Le commissaire de police du district revint dix jours plus tard, resta une heure et s'en alla. Le temps était à ce moment-là froid et venteux; la rivière était déjà prise depuis longtemps; mais il n'y avait pas de neige, et les gens se tourmentaient de n'avoir pas de chemins praticables.
Un soir de fête, des voisins л■inrent voir Ossip et causer avec lui. Ils parlaient dans l'obscurité parce que, comme c'était un péché de travailler, on n'avait pas allumé. Il y avait des nouvelles bien désagréables. On avait dans deux ou trois maisons pris pour les arrérages des poules, et on les avait menées à l'administration cantonale; elles y étaient mortes parce que personne ne leur y donnait à manger. On avait saisi des moutons, et, dans le trajet, comme ils étaient attachés, et qu'on les chargeait sur une nouvelle voiture dans chaque village, il en était crevé un. Les moujiks
I. a Zeinskii natckalnik. » C'est le fonctionnaire nommé par le pouvoir central, qui, lors de la réforme de 1889, a remplacé les juges de paix élus. Les fonctions du zemskii natchalnik sont mixtes, d tient des séances tantôt t judiciaires » et tantôt a administratives ».
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se demandaient qui était coupable de tout cela.
— Le zemstvo'jditOssip; qui doncleserait,sinonluit
— Bien sûr, c'est le zemstvo, dit un autre paysan. Ils rendaient le zemstvo coupable de tout, et des
arrérages, et des vexations, et des mauvaises récoltes, quoiqu'aucun d'eux ne sut au juste ce que c'est que le zemstvo. Cela datait du temps où de riches moujiks, possesseurs de fabriques, de boutiques et d'auberges, qui avaient été membres du zemstvo, en étaient restés mécontents, et s'étaient mis à crier dans leurs fabriques et dans leurs traktirs sur le zemstvo.
Les moujiks se demandaient pourquoi Dieu ne donnait pas de neige : ils avaient du bois à conduire, et, à travers les mottes de terre, pas moyen de charroyer ni de marcher. Autrefois, il y avait de cela quinze ou vingt ans et plus, les conversations étaient autrement intéressantes à Joukovo ! Alors chaque vieillard avait l'air de garder un secret, de savoir et d'attendre quelque chose ; alors chacun parlait d'une lettre à cachet d'or, de partages, de nouvelles terres, de trésors, tous faisaient allusion à quelque chose. Mais maintenant à Joukovo il n'y avait plus aucun secret. La vie de tous était claire comme sur la main; tous ne pouvaient plus parler que du besoin, des vivres, et de la neige qui ne venait pas...
I. Le zemstvo est l'assemblée provinciale qui équivaut soit à nos conseils d'arrondissement, soit à nos conseils généraux (zemtvos de district ; zemstvos de gouvernement).
Ils se turent un instant, puis recommencèrent à parler des poules et des moutons qu'on leur enlevait, et à trancher la question : qui est coupable?
— Le zemstvo, répéta Ossip avec accablement. Oui le serait, sinon lui?
L'église paroissiale était à six verstes de Joukovo, à Koçogorovo. Les moujiks n'y allaient que quand c'était tout à fait indispensable, pour un baptême, un mariag-e, ou un service funèbre. En temps ordinaire ils priaient à l'église qui était au-delà de la rivière. Les jours de fête, quand le temps était beau, les jeunes fdles s'attifaient et allaient par troupes à la messe. Il faisait beau les Aoir traverser la prairie avec leurs belles robes, rouges, jaunes et vertes. Mais quand le temps était mauvais toutes restaient à la maison. On faisait les dévotions pascales à la paroisse et ceux qui pendant le grand jeune ne les avaient pas faites, le pope, allant pendant la semaine sainte avec la croix dans chaque isba, leur prenait quinze kopeks.
Ossip ne croyait pas en Dieu parce qu'il n'y songeait presque jamais; il reconnaissait qu'il y a quelque chose de surnaturel, mais cela, pensait-il, ne pou-
vait concerner qne les femmes. Et quand on parlait devant lui de la religion ou des miracles et qu'on lui faisait quelques questions là-dessus, il disait de mauvais vouloir, en se g-rattant la tète :
— Eli, ([ui en sait quelque chose?
La grand'mère croyait, mais confusément. Tout était brouillé dans sa mémoire. A peine commençaitelle à songer aux péchés, à la mort, au salut de l'âme, l'àpre nécessité et les soucis envahissaient sa pensée et elle oubliait tout de suite ce à quoi elle songeait. Elle ne savait plus de prières, et habituellement, le soir en se couchant, arrêtée devant les images, elle marmottait seulement :
— Sainte Vierge de Kazan, Sainte Vierge de Smolensk, Sainte Vierge aux trois mains...
Maria et Fiokla faisaient des signes de croix, et faisaient leurs dévotions chaque année, mais sans y rien comprendre. On n'apprenait pas aux enfants à prier; personne ne leur parlait de Dieu, ne leur enseignait aucun principe ; on les empêchait seulement de faire gras pendant le jeûne. Il en était à peu près de même dans les familles Aoisines. Peu croyaient, peu comprenaient. Cependant tous aimaient les Saintes Écritures, les aimaient avec tendresse et respect. Mais ils n'avaient pas de livres, personne qui pût lire et leur donner des explications. Ils considéraient Olga parce
qu'elle leur lisait quelquefois l'Evangile, et tous lui disaient cf vous » ainsi qu'à Sacha.
Olg-a allait souvent aux fêtes patronales des églises, aux prières des villages voisins et du chef-lieu de district, où il y avait deux monastères et vingt-sept églises. Elle était évaguée et quand elle allait en pèlerinage elle oubliait tout à fait sa famille. Ce n'était qu'en rentrant chez elle qu'elle faisait tout à coup la joyeuse découverte qu'elle avait un mari et une fille- Elle leur disait alors, illuminée et souriante :
— Dieu vous envoie sa grâce !
Ce qui se passait au village lui paraissait répugnant et l'affligeait. A la Saint-Elie les moujiks buvaient; ils buvaient à l'Ascension; ils buvaient à l'Exaltation de la Croix. A la fête de l'Intercession delaA ierge, i\j eut à Joukovo une fête paroissiale à l'occasion delaquelle les moujiks burent trois jours de suite. Ils burent 5o roubles des deniers communaux, et ils quêtèrent ensuite à toutes les portes pour continuer à boire. Le premier jour de fête, les Tchikildiev avaient tué un mouton; ils en mangèrent le matin, au dîner et le soir; ils en mangèrent tant qu'ils purent, et pourtant les enfants se levèrent encore la nuit pour se remettre à manger. Cyriaque les trois jours fut effroyablement ivre; il but tout ce qu'il avait, même sa casquette et ses bottes; et il battit sa femme si fort qu'on dut lui jeter de l'eau sur le visage pour la faire rêve-
LKS MOUJIKS 5i
ilir à elle. Après, tous avaient honte et étaient malades.
11 y eut pourtant, à Joukovo, dans cette petite Kolouiéva, une vraie solennité religieuse. Ce fut au mois d'août rpiand on porta dans tout le district, de village en villag-e, l'imag-e de la Vierge Vivifiante. Le jour où on l'attendait à Joukovo était sombre et doux. Les jeunes filles, parties dès le matin à la rencontre de l'image dans leurs robes claires, la rapportèrent vers le soir en procession, avec des chants, tandis que de l'autre côté de la rive on sonnait à toute volée. Une foule énorme d'habitants de Joukovo et d'étrangers obstruait la rue : cris, poussière, bousculade... Le vieux, sa femme, Gyriaque, — tous tendaient les mains vers l'image, la regardaient avidement et disaient avec des larmes aux yeux :
— Protège-nous, petite mère! intercède pour nous! Tous comme d'un coup comprirent qu'entre le
ciel et la terre il n'y a pas le vide, que les riches et les forts n'ont pas encore tout accaparé, qu'il y a encore une sauvegarde contre les offenses, l'esclavage, la lourde et insupportable nécessité, et l'affreuse eau-devie...
— Protège-nous, petite mère ! sanglotait Maria. Petite mère !
Mais les prières finirent, on emporta l'image, et tout reprit comme à l'accoutumée. On entendit de nou-
veau dans le traktir des voix enivrées et grossières.. ► Seuls les moujiks riches craignaient la mort. Plus ils s'enrichissaient, moins ils croyaient en Dieu et au salut de l'àme, niais, par crainte de leur fin terrestre, à toute occasion ils brûlaient des cierges et commandaient des prières. Les moujiks pauvres ne craignaient pas la mort. On disait, en face, au vieux et à la vieille qu'ils vivaient depuis longtemps et qu'il leur était temps de mourir ; et ils ne s'en offensaient pas. On ne se gênait pas pour dire à Fiokla en présence de Nicolas que, quand Nicolas serait mort, son mari, Denis, serait exempté du service militaire et rentrerait auprès d'elle. 31aria, loin de redouter la mort, regrettait qu'elle tardât tant à леп!г; elle était heureuse quand il lui mourait des enfants.
Si les moujiks ne craignaient pas la mort^ ils avaient des maladies une peur exagérée. Il suffisait d'un rien, un dérangement d'entrailles, un léger frisson, pour que la grand'mère se couchât sur le poêle, s'enveloppât, et se mit à gémir continûment et d'une xo'ix forte : « Je me...urs, ie me...urs ! » Ossip courait chercher le prêtre, on faisait communier la babka et on la mettait à l'extrême-onction. Très souvent les moujiks parlaient de refroidissements, de vers solitaires, de boules qui se promènent dans l'estomac et vous remontent vers le cœur. Ils craignaient les refroidissements plus que tout au monde, et, même en été, ils se
couvraient chaudement et se chauffaient sur le poêb\ La babka aimait à se soigner et souvent elle allait à l'hôpital où elle disait n'avoir que cinquante-huit ans tandis qu'elle en avait soixante-dix. Elle s'imaginait que si le docteur avait su son ag-e véritable, il n'aurait pas voulu la soigner et lui aurait dit qu'elle devait song-er à mourir. Elle partait pour l'hôpital habituellement de bon matin, prenant avec elle deux ou trois petites filles, et elle revenait le soir, affamée et de mauvaise humeur, avec des g'outtes pour elle et des ong-uents pour les petites. Une fois elle amena алее elle Nicolas, qui, ensuite, pendant deux semaines, prit des gouttes, et dit qu'il se trouvait mieux.
La babka connaissait tous les docteurs, tous les officiers de santé et tous les sorciers, à trente verstes à la ronde, et aucun ne lui plaisait. A la fête de l'Intercession, quand le prêtre avec la croix fit sa tournée dans les isbas, le sacristain dit à la vieille qu'à la ville, près de la prison, habitait un petit vieux qui avait été aide-chirurgien militaire, et qui guérissait très bien; il lui conseilla d'aller le voir. La babka l'écouta. Quand tomba la première neige elle partit et ramena avec elle un petit vieux barbu, converti à longues basques *, qui avait le visage couvert de veines bleues. A ce moment-là, il y avait des ouvriers à l'isba. Un vieux tailleur, à lunettes énormes, taillait