‹ Les MousquetairesChapitre 50 sur 66 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

Les Mêmes, CROMWELL

Il entre lentement dans la tente par le fond.

Cromwell. 11 y a deux portes à cette tente, l'une par laquelle il est sorti et qui conduit à l'échafaud, l'autre par laquelle j'entre et qui mène au trône; me voilà où il était... peut-être vais-je où il va. Orgueilleux Charles Stuart... qui l'eût dit, il y a dix ans, il y a un mois , il y a une heure , qu’ici, sur cette table, avec ce papier préparé pour toi, avec cette plume que tu as trempée dans l'encre , j'écrirais aux rois de l'Europe :

Charles Stuart n’est plus votre frère. Ecrivons. (Mordaunt apparail sur la porte de droite, avec un léger mouvement d'impatience. ) J’avais dit que je voulais être seul.

mordaunt. On n’a pas cru que cette défense regardât celui que vous appelez votre fils, monsieur... Cependant, si vous l'ordonnez je suis prêt à sortir.

Cromwell. Ah! c'est vous, Mordaunt!

puisque vous voilà, c’est bien, restez.

mordaunt. Je vous apporte mes félicitations, monsieur,

CROMWELL. Vos félicitations! et de que ?

MARDAUNT. De la prise de Charles Stuart...

vous êtes maintenant le maître de l'Angleterre.

Cromwell. Je l'étais bien mieux il y a deux heures.

S8 MAGASIN TIIÉATRAL.

mordaunt. Comment cela, général? cromwell Ils ont (loue olftrt nne rstt^bi»

CROMWELL. Il y a deux heures l’Angle- considérable? terre avait besoin de moi pour prendre le mordaunt. Je ne me sttis pas occupé s'ils tyran... maintenant le tyran est pris, l.e colo- avaient offert une rançon, nel du régiment des gardes de Charles cromwvi.L. Mais ce sont des amis h vous?

Stuart. . . celui qui avait pris le costume de roi, a été tué, m’a-t-on dit MORDAUNT. Oui, monsieur.

CROMWELL. Par qui ?

mordaunt. Par moi.

CROMWELL. Comment se nommait-il?

MORDAUNT. l.ord de Winter.

CROMWELL. C'est votre oncle.

Mordaunt. Les traîtres à l’Angleterre ne sont pas de ma famille.

CROMWELL, avec mélancolie. Mordaunt, vous êtes un terrible serviteur.

MCF.OAUNT. Quand le ciel ordonne, il n’y a pas h marchander avec ses ordres.

CROMWELL, t'inclinant. Vous êtes fort parmi les forts, Mordaunt... aile/....

mordaunt. Avant de m’en aller j’ai quelques questions 5 vous adresser, monsieur, et une demande il vous faire, mou maître.

CROMWELL. A moi?

MORDAUNT, s'inclinant. A vous! Je viens it vous , mon bénis, mon protecteur, mon père et je vous dis : Maître, êtes-vous content de moi?

CROMWELL , le regardant arec étonnement. Sans doute, car depuis que je vous connais, vous avez fait non-seulement votre devoir, mais encore plus que votre devoir...

Vous avez été fidèle ami, adroit négociateur... bon soldat; mais où voulez-vous en venir?...

mordaunt. A vous dire, milord, que le moment est venu où vous pouvez d'un seul mot récompenser tous mes services.

cromwell. Ah ! c’est irai, monsieur, j'ou- ; bliaisque tout service mérite sa récompense. . . que vous m'avez servi, et que vous n’ètcs pas encore récompensé.

mordaunt. Monsieur, je puis l’être à Tins- 1 tant même et au delà de mes souhaits.

cromwell. Comment cela ?

mordaunt. MoDsieur, m'arcordercz-vous ma demande?

cromwell. Voyons d'abord si cela est possible.

MORDAUNT. Lorsque vous avez eu un désir et que vous m'avez chargé de son accomplissement, vous ai-je jamais répondu : Ce que vous voulez est impossible, monsieur? 1

cromwell. Eh bien donc, Mordaunt, je vous promets de faire droit h votre demande.

mordaunt. Monsieur, avec le roi on a fait deux autres prisonniers; je vous les demande. I

CROMWELL. Des Anglais?

MORDAUNT. Des Français. I

mordaunt. Oui, monsieur, vous avez dit le mot, des amis 11 moi, et des amis bien chers... si chers... que je donnerais ma vie pour avoir la leur.

cromwell. Bien , Mordaunt ; je te H donne; fais-en ce que tu voudras.

mordaunt, se jetant d gennnr. Merci, monsieur... Merci... ma vie est désormais A vous, et en la perdant je vous serais encore redevable ; merci ; vous venez de payer magnifiquement mes services.

cromwell. Quoi! pas de récompense, pas de titres, pas de grades?

mordaunt. Vous m'avez donné tout ce que vous pouviez me donner, milord... et, de ce jour, je vous tiens quitte du reste. 'Il s’élance hors de la tente, lu Sergent :) Les prisonniers sont toujours 15?

le sergent. Oui, monsieur.

mordaunt. Proncz-les, et rondnisez-les 5 l’instant mémo 5 mon logement.

d’artagnan. Plalt-il, monsieur?

mord vu NT. Ah! vous êtes 15?

d'artagnan. Oui.

mordaunt. Vous avez entendu, alors?

d'artagnan. Oui, mais je n’ai pas compris.

mordaunt. Monsieur, j'ai chargé cet homme de conduire les prisonniers 5 mon logement.

d'artagnan. A votre logement... comment dite»-vous cela, s’il vous plaît?... Pardon de la curiosité ; mais, vous comprenez, je désire savoir pourquoi les prisonniers faits par M. Duvallon et M. d’Artagnan doivent être conduits chez M. Mordaunt.

mordaunt. Parce que les prisonniers sont 5 moi, et que j'en dispose 5 ma fantaisie.

D’artagnan. Permettez... vous faites erreur; les prisonniers sont 5 ceux qui les ont pris... Vous pouviez prendre monsieur votre oncle, vous l’avez tué... vous en étiez le maître... Nous pouvions tuer messieurs de la Fèrc et dJlcrblav... nous les avons pris...

chacun son goût.

ronnios, gui écoute de l'intérieur. Oh !

oh!

mordaunt. Monsieur, vous feriez une résistance inutile; ces prisonniers m’ont été donnés par le général Olivier Cromwell.

d’artagnan. Ali! monsieur Mordaunt,..

que ne commenciez-vous par me dire cela 1 Eu vérité, vous venez de ia part de monsieur Obvier Cromwell, l’illustre capitaine?

mordaunt. Oui, monsieur.

d’artagnan. En ce cas, je m’incline; prcnez-les.

PORTHOS. Eli! mais, que dit-il donc?

mordaunt. Merci!

d’artagnan. Mais si le général Cromwell tous a en réalité fait don de nos prisonniers, monsieur, il tous a sans doute fait par écrit cet acte de donation ; il vous a remis quelque petite lettre pour moi... un chilTon de papier qui atteste que vous venez en sou nom....

Veuillez me montrer cette lettre. . . veuillez me confier ce chiffon.

MORDAUNT. Lorsque je vous dis une chose, monsieur, me ferez-vous l’injure d’en douter?

d’artagnan. Moi, douter de ce que vous me dites, cher monsieur Mordaunt! Dieu m’en garde... mais vous comprenez, si j’abandonne mes compatriotes, il me faut une excuse... I)c retour en France, on peut me reprocher de les avoir vendus, par exemple, et je dois répondre à cette accusation en montrant l’ordre de monsieur Cromwell.

mordaunt. C’est juste, monsieur; cet ordre vous l’aurez.

por rnos. Que dit-il donc?

MORDAi NT. Mais, en attendant, laissczmoi toujours prendre les prisonniers.

d’artagnan. Oh! monsieur, le général Cromwell est là. dans la tentedu roi Charles... c’est un retard de cinq minutes à peine, voilà tout.

U Gmbourine sur ta porte avec une baguette.

MORDtUNT. Savez-vous, monsieur, que je commande ici ?

Porthos sort et se place sur te seuil.

d’artagnan. Non, je ne le savais pas.

mordaunt. Et que, si je le voulais, avec ces dix hommes

d’artagnan. Oh! monsieur, on voit bien que vous ne nous connaissez pas, quoique nous avons eu l’honneur de voyager dans votre compagnie : nous sommes Français, nous sommes gentilshommes... nous sommes capables, M. Duvallon et moi... de vous tuer, vous et vos soldats. N’cst-ce pas, monsieur Duvallon ?

PORTltos. Oui!

d’artagnan. Pour Dieu, ne vous obstinez pas, monsieur Mordaunt... car lorsqu'on s’obstine, je m’obstine aussi; alors je deviens d’un entêtement féroce, et voilà monsieur Duvallon qui, dans ce cns-là, est encore bien plus entêté et bien plus féroce que moi.... N’est-ce pas, monsieur Duvallon ?

porthos. Plus entêté et plus féroce, c’est le mot.

d’artagnan. Sans compter que nous sommes envoyés par monsieur le cardinal Mazarin, lequel représente le roi de France... ce

qui fait qu’en ce moment nous représentons le roi et monsieur le cardinal... Il en résulte qu’en notre qualité d’ambassadeurs, nous sommes inviolables... chose que monsieur Olivier Cromwell, aussi grand politique qu’il est grand général, est homme à parfaitement comprendre.

mordaunt. Eh bien alors, monsieur, suivez-moi chez lui.

d’artagnan. Oh ! je n’oserais le déranger... De pareilles familiarités sont bonnes pourvous, qui êtes sou secrétaire, son ami... c’est bon pour vous qu’il appelle son fils.

mordaunt. C’est bien; attendez-moi là, monsieur; j’v vais.

d’artagnan. Comment donc..

mordaunt. Ne perdez pas ces hommes de vue.

le sergent. Soyez tranquille.

Mordaunt entre dans la tenta.

Mordiunt, d Cromwell. Monsieur...

CROMWELL, écriront. En instant, Mordaunt ; j’ai fini.

d’artagnan. Ami Porthos, avez-vous toujours ce joli poignet qui faisait de vous l’égal de Milon de Cratone?

porthos. Toujours.

d'art agnan. Feriez-vous toujours, comme autrefois, un cerceau avec une barre de fer, et un tirebodehon avec le manche d’une pelle à feu?

portiios. Certainement d'artagnan. Alors rentrez, tirez à vous un des barreaux de la fenêtre jusqu'à ce qu'il vienne., entendez-vous? jusqu'à ce qu'il vienne.

porthos. Il viendra.

d'artagnan. Faites passorparceharreau...

Atlins le premier, Aramis ensuite, vous le troisième.

porthos. Bien! mais vous?

d’ahtagnan. Ne vous inquiétez pas de moi.

porthos. Bon!

11 entre.

CROMWELL. Que demandez-vous, Mordaunt?

mordaunt. L’ordre écrit, monsieur, l’ordre de prendre les deux hommes... On refuse de me les remettre si je n'apporte cet ordre écrit de votre main.

Cromwell. Mais...

mordaunt. Ah! vous m'avez promisces deux hommes, monsieur... me les refusezvous maintenant?

CROMWELL. Vous avez raison.

H prend un papier et écrit.

mordaunt, de la tente, au Sergent. Ils y sont toujours?

LE SERGENT. Oui

MAGASIN THÈATRAL.

MORDAUNT. Rien ne bouge î

En ce moment Athos descend.

le sergent. Rien !

MORAAUNT. Bon!

Aramis passe à aon tour.

D'artagnan, enlr'ouvranl la porte. Eh bien? ,

PORTHOS, à moitié sorti, (lest fait!

D’ARTAGNAN. Bravo, Porthos!

Cromwell, à Mordaunt . Voici 1 ordre.

D’ARTAGNAN. Y ÔtCS-VOUS?

PORTHOS. Oui!

d'artagnan. A mon tour alors.

11 rentre et ferme 1« porte au verrou.

MORDAUNT, sortant de la tente. Monsieur d’Artagnan ! monsieur d'Artagnan! me voilà !... (Il monte les degrés.) La porte est fermée !

findley entre dans la lente. Général,

cette femme vient d’arriver au camp. . . qu’ordonnez-vous d’elle?

Cromwell. Elle est libre d’aller où elle voudra ; nous ne faisons pas la guerre aux femmes.

d'artagnan, tjui a passé par la fenêtre.

Serviteur, monsieur Mordaunt!

mordaunt. Monsieur d’Artagnan.... A moi, sergent; aidez-moi à enfoncer cette porte... (On l’enfonce. Mordaunt s'élance dans l'intérieur, et voit le barreau enlevé.) Ah! Aux armes!... aux armes!...

Cromwell,** levant. Qu'y a-t-il?

MORDAUNT. Ces hommes... ces prisonniers, ces démons... A moi... Evadés!... Ah! aux

armes ! aux armes !...

11 sort ©n courant suivi d’une foule de Soldats.

CROMWELL. C’était pour tuer ms deux hommes qu’il me les demandait ! quels sont donc mes serviteurs?

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