RÔLE DES MOUSTIQUES DANS DIVERSES AFFECTIONS
d'animaux dont le sang renferme des Microfilaires, on doit tenter des expériences d'infestalion avec des Moustiques de toute espèce, obtenus par l'éducation des larves, et procéder à l'examen systématique de ces Insectes, suivant la métliode adoptée par Bancroft et Low^pour la Filaire nocturne. Les hôtes intermédiaires pouvant être multiples, un succès obtenu avec une espèce déterminée ne devra pas empêcher d'expérimenter avec les autres. En cas d'insuccès avec les Cullcides, on devra porter son attention sur d'autres Diptères suceurs de sang. C'est seulement par de telles recherches qu'on peut arriver à élucider les migrations des Filaires sanguicoles.
Rôle présumé des Moustiques dans d'autres affections
Il est très vraisemblable que le paludisme, la fièvre jaune el la filariose ne sont pas les seules maladies qui soient transmises par les Moustiques. Ou soupçonne que ces Insectes jouent encore un rôle prépondérant dans i'éliologie de certaines autn-s aiïeclions, que nous devons passer en revue.
Lèpre. — En mai 1900, j'ai émis l'opinion que la lèpre pourrait être inoculée par les Moustiques ; l'année suivante, j'ai repris cette thèse (1), à laquelle il manque encore la sanction de l'expérience, mais que je crois digne de fixer l'attention.
En effet, la lèpre présente tous les caractères d'une maladie inoculée : elle débute par la peau, ce qui indique clairement que c'est dans la peau même que le germe en a été déposé (2); elle siège de préférence sur les parties habituellement découvertes telles que la face, les mains et les bras, ce qui montre qu'elle est transmise par un être qui ne vit pas sur le corps. Sa contagiosité n'est pas douteuse, bien qu'un grand nombre de cliniciens la considèrent comm:i une maladie héréditaire. A.'ais il suffit, pour ruiner cette doctrine, de faire remarquer que les lépreux ont souvent de fort beaux enfants, qui viennent au monde sans aucune tare appréciable et qui, suivant les cas, deviendront eux-mêmes lépreux, ou non. Dans ce dernier cas, l'inoculation du microbe pathogène n'a pas lieu ; au contraire, si les descendants de lépreux deviennent eux-mêmes
(1) R. Blanchard, Les Moustiques de Paris; leurs méfaits; mesures de préservât on. Bulletin de l'.icad. de inéd., (J), XLVI, p. 223-2i4, 1901. Archives de Parasitologic, IV, p. 615-635, 1901 ; cf. p. 624-626
(2) Thiroux, qui a observé de nomlireux cas de lèpre à Madagascar, admet que « rinlection est piimiti\ement ganglionnaire »; cela revient à dire qu'elle se produit par la peau. — Annales d'hyg. el de inéd. coloniales, p. 564, 19ij3.
lf>prcux, ce qui leur arrive à des âges très divers, c'est que l'inoculation du Bacille de Hapsen s'est effectuée. Ces variations tiennent évidemment à des causes étrangères à l'organisme, causes que nous ne pouvons concevoir que par l'intervention d'un Insecte infectieux, tel que le Moustique peut le devenir en piquant un lépreux.
Le principal champion de la non-contagiosité de la lèpre et de sa transmission héréditaire est Zambaco. Il présente en faveur de son opinion des arguments puissants, dont le principal réside en ce que les lépreux ambulants de Constantinople ne semblent être la cause d'aucune contamination parmi la population non lépreuse, avec laquelle ils sont en contact journalier.
Je trouve, moi aussi, dans ce même fait, un argument de haute valeur à l'appui de nia manière de voir : en eflet, si la lèpre se transmet dans une même famille ou parmi des gens vivant en commun, j'estime que cela tient uniquement à ce que l'Insecte qui la propage est un Insecte domestique ; si elle ne se transmet pas pendant le jour et, par conséquent, ne contamine pas les personnes auxquelles, dans le courant de la journée, les lépreux ambulants vendent de menus objets, c'est uniquement parce que l'Insecte incriminé n'est pas un animal diurne. S'il s'agit, comme je le pense, d'une espèce quelconque de Moustique, tous les points obscurs de l'étiologie de cette terrible maladie s'éclaircisscnt aussitôt et, dès lors, rien n'est plus facile que de comprendre toutes les particularités de sa transmission.
On est donc en droit de penser que la lèpre doit prendre place au nombre des affections à la transmission desquelles les Moustiques ne restent pas étrangers. J'en vois encore la preuve dans le fait bien connu, et jusqu'à présent inexpliqué, de la plus grande fréquence de la lèpre dans les pays où précisément les Moustiques sont le plus abondants (régions tropicales, contrées septentrionales, littoral do la mer).
La lèpre est, jusqu'à présent, une affection exclusivement humaine, envers laquelle toutes les espèces animales se montrent réfractaires ; le Bacillus leprae ne se laisse cultiver sur aucun milieu et ne se développe que dans l'organisme humain; dans ces circonstances, l'intervention de l'Insecte, qui le porte d'un individu à l'autre, devient la condition essentielle et indispensable de sa propagation. En effet, on peut manipuler impunément des tumeurs et des ulcérations lépreuses, sans crainte de contamination ; du moins, on chercherait vainement un cas incontestable de transmission de la maladie du patient au médecin, elïectuée dans ces conditions. La transmission du microbe spécifique ne se fait que par effraction ; il est indispensable qu'il soit introduit dans la peau, et la trompe du Moustique est un instrument admirablement adapté à ce but. Connue il s'agit ici d'un simple transport de l'agent pathogène, les Moustiques jouent, à proprement parler, un rôle purement passif; aussi est-il vraisemblable que ce transport n'est point le fait d'une seule et unique espèce, mais qu'un grand nombre d'espèces sont au même titre capables de l'effectuer ; l'inunense extension de la lèpre à la
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surface du globe, dans des pays si dilïérents au point de vue du climat et delà faune, vient plaider en faveur de cette interprétation.
On a cité le cas d'individus qui, habitant près d'une léproserie, ont été contaminés, sans avoir jamais eu pourtant la moindre relation avec les lépreux. Comment expliquer ce fait, si l'on n'admet pas que le Bacille de la lèpre, puisé par un Moustique sur les plaies ou dans la peau d'un lépreux, a été inoculé ultérieurement par ce même Moustique à des individus sains ? Aussi, est-ce une opinion contestable que celle qui tendrait à faire établir les léproseries dans des pays oii il existe déjà des lépreux, pays situés en général au bord de la mer et particulièrement riches en Moustiques. La seule solution du problème, la seule manière de faire disparaître la lèpre consiste à confiner les lépreux loin des centres d'infection, dans des pays arides, où les eaux sont rares, afin que la surveillance de celles-ci et la destruction des larves et des nymphes de Moustiques puissent se faire plus facilement. Si cette destruction est absolue pendant un nombre d'années sullisant, dans un rayon d-> deux ou trois kilomètres autour de la léproserie, et rien n'est plus facile que de l'obtenir, la contagion ne pourra plus se faire ; on pourra vivre impunément, même pendant la nuit, au contact des lépreux, et la maladie s'éteindra avec le dernier malade relégué dans la léproserie,
Scorbut. — Dès 1839, Dévé (1) écrivait que « le scorbut est une variété d'intoxication paludéenne. » Les récentes découvertes sur les relations des Moustiques avec l'étiologie du paludisme ont donné à cet auteur l'occasion de reprendre sa thèse et de la développer en deux gros volumes, toutefois sans apporter aucun fait absolument démonstratif (2). Il admet « qu'il existe une connexion entre l'influence nocive de certains foyers palustres et l'apparition du scorbut » ; il en conclut que « le scorbut n'est qu'une modalité malarique ».
Dengue. — Cette fièvre éruptive est attribuée par Graham (3) à des parasites amiboïdes, sans pigment, qui se trouveraient dans les hématies, chez tous les malades sans exception. Ce parasite, qui a reçu le nom d'Hœmatozoon denguii, est piriforme comme une Babésie, mais serait toujours isolé, comme s'il était incapable de se multiplier par division. Si on l'observe sur lame, dans une goutte de sang frais, on le voit, quand il a atteint sa taille extrême, pousser un pseudopode, comme pour sortir de l'hématie. Quelque temps après, on trouve dans le plasma des corps spiralés, animés d'un mouvement ondulatoire qui les fait progresser et rappelant les microgamètes de la Plasmodie paludique.
Graham admet que la dengue est transmise par les Ciilex, sans préciser par quelles espèces. Il établit ce fait par diverses expériences :
(!) A. Dévé, Nouvelle théorie sur la nature du scorbut. Thèse de Paris, 1859.
(2) A. Dévé, Etude étiologique à propos du scorbut. Paris, 2 vol. grand in-S" de 1417 p., 1903-1904.
(3) H. Graha.m, Mosquitoes and dengue. Médical Record, LXI, p. 204-207, 1902.
1° Une femme, nourrissant son enfant, tombe malade; aussitôt que la maladie est déclarée, on pose des toiles métalliques aux fenêtres de l'habitation et on détruit les Moustiques à l'intérieur. Ces précautions sont continuées jusqu'au dixième jour après la maladie. L'enfant ne cesse pas de tèter sa mère, dans les bras de laquelle il reste presque constamment; il ne prend pas la maladie.
2° Un enfant de quatre ans tombe malade. Ses trois frères continuent à jouer avec lui pendant le jour et à dormir sous la même couverture que lui, sans qu'aucun d'eux contracte la maladie. On avait eu soin de détruire, dès le début, tous les Moustiques qu'on avait pu rencontrer dans leur chambre.
Comme contre-expérience, Graham cherche à inoculer la fièvre dengue par la piqûre des Moustiques. Il capture des Insectes dans la moustiquaire d'un malade et les place dans celle d'individus de bonne volonté; on les y laisse jusqu'à ce que la maladie se déclare chez ceux-ci. Quatre individus se prêtent volontairement à l'expérience; on les installe dans une maison qui, de longtemps, n'a été habitée par aucun malade; il leur est interdit de sortir de la maison ou de recevoir aucune visite. Trois d'entre eux tombent malades du quatrième au sixième jour ; le quatrième passe environ quinze nuits sous sa moustiquaire sans être inoculé, mais il avait eu, trois ans auparavant, une violente attaque de dengue.
II semble donc démontré que la dengue est transmise d'Homme à Homme par les Moustiques. De telles expériences ne sont pourtant pas <i l'abri de toute critique. Pour rendre sa démonstration plus rigoureuse, Graham emporte dans la montagne, par une altitude de 830 mètres environ, des Moustiques infectés sur un malade ; au préalable, il prend un bain et change de vêtements. Deux jeunes gens de ce village, n'ayant jamais eu la dengue, se soumettent à l'expérience : ils dorment sous une moustiquaire où l'on a lâché les Moustiques infectés ; tous deux tombent malades au bout du deuxième jour.
On peut donc considérer comme acquis que la dengue n'est pas directement contagieuse, mais est inoculée par certains Ciilex encore indéterminés. Par suite de cette notion, le gouvernement local a pris des mesures pour la destruction des Moustiques, au cours d'une épidémie de dengue qui sévissait aux îles Hawai (I). Le résultat de ces mesures n'est pas encore connu.
Peste. —La Bonnardière et Xanthopulidès (2) ont trouvé le Bacillus pestis dans la trompe et l'abdomen d'un Moustique d'espèce indéterminée, capturé dans la chambre où était mort un pestiféré; ils ont obtenu des cultures caractéristiques du microbe. « L'existence des Bacilles pesteux
(1) Dengue in Hawaïï. Médical Record, LXIV, p. 103, 1903. — Etiology of dengue. Ibidem, p. 179. — Mosquitos and dengue. Ibidem, p. 181. — Sporozoan origin of dengue. Ibidem, p. 418.
(2) La Bonnardière et Xanthopulidès, De l'existence des Bacilles pesteux dans le corps d'un Moustique de la chambre d'un pestiféré. Annales d'hygiène publique et de méd. légale, (3), XLVII, p. 323, 1902.
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dans le corps du Moustique, écrivent-ils, démontre que, à côté des Puces et des Rats considérés jusqu'à présent comme les principaux propagateurs du fléau, les Moustiques peuvent jouer un rôle non moins important, spécialement dans les pays chauds, où ils pullulent en toutes saisons. »
Ulcère des pays chauds et splénomégalie non paludique (kalaazar). — Ces deux affections sont causées par des Lei.shmania : la première par L. fnrunculosa (Firth, 1891), la seconde pari. Donovani (Laveran et Mesnil, 1903), ce dernier parasite semblant être identique au précédent (1). L'infection débute parfois par les lymphatiques de la peau, ou du moins s'accompagne souvent d'engorgement des ganglions, avec présence des Leishmanies dans le stroma ; on peut donc penser que l'inoculation est due à la piqûre d'un Insecte.
Cette croyance est admise par les malades eux-mêmes. Nicolle a observé à Constantinople un cas de bouton d'Orient : le patient, originaire d'Alep, attribuait « de lui-même ses boutons à des piqûres des Moustiques » (2). Rogers croit aussi à la transmission par les Moustiques (3). Mais la parenté des Leishmanies avec les Trypanosomes rend plus vraisemblable leur inoculation par les Tabanides.
Verruga. — La verruga du Pérou est causée par un Bacille qui se trouve dans le sang et dans les efflorescences cutanées. La maladie n'est pas contagieuse ; on l'attribue soit à l'eau, soit à des influences telluriques ; Dubreuilh pense plutôt qu'elle est transmise par les Moustiques (4).
Caraté, pinta. — La même étiologie est invoquée par Montoya y Florez au sujet des caratés de Colombie ; ils consistent en une mycose épidermique causée par des Aspergillus d'espèce diverse (5).
Cancroïde. — Adamkiewicz est d'avis que le cancroïde est une maladie parasitaire, inoculée par la piqûre d'un Insecte; toutefois, il n'incrimine pas spécialement les Moustiques. Il cite trois observations à l'appui de son opinion (6). La première concerne une paysanne, qui eut un cancroïde
(1) R. Blanchard, Note critique sur les corpuscules de Leishmann. Revue de méd. et d'hygiène tropicales, I, p. 37-42, 1904.
(2) F. Mesnil, M. Nicolle et P. Remlinger, Sur le Protozoaire du bouton d'Alep. C. R. Soc. de biologie, II, p. 167, 1904.
(3) L. Rogers, Preliminary note on the development of Trypanosoma in cultures of the Cunningham-Leishman-Donovan bodies of cachexial fevei- and kalaazar. Lancet, II, p. 213, 23 juillet 1904.
(4) W. Dubreuilh, La verruga du Pérou et son étiologie. Journal de méd. de Bordeaux, XXXIII, p. 201, 1903.
(3) Montoya y Florez, Recherches sur les caratés de Colombie. Thèse de Paris, in-S" de 146 p., 1898; cf. p. 14.
(6) A. Adamkiewicz, Untersuchungen iiber den Krebs und des Princip seiner Behandlung . Wien, in-S" de xiv-134 p., 1891 ; cf. p. 83. — Wie enlsteht der Krebs? Klinisch therap. Wochenschrift, VII, p. 320, 1900. — Piqûres d'Insectes comme porte d'entrée du cancroïde. Journal des praticiens, XIV, p. 812, 1900.
du nez après avoir été piquée par un Insecte. La seconde est relative à un Homme d'une cinquantaine d'années, qui fut piqué au front en se promenant à travers champs, en été ; quelque temps après apparut un nodule, qui se transforma en un cancroïde très étendu. Dans la troisième observation, il s'agit d'une dame âgée de 70 ans qui, en se promenant dans l'un des jardins publics de Vienne, fut piquée au bout du nez; il s'ensuivit une petite hémorrhagie. La piqûre fut aussitôt lavée; néanmoins, il se développa, dans l'espace de trois mois, une petite induration, qui évolua rapidement en un cancroïde.
Que le cancer profond soit lui-même une affection parasitaire, il n'est guère permis d'en douter. Jusqu'à présent, on n'a pas attribué son inoculation aux Insectes. Bien mieux, Lofïler a prétendu que le paludisme préservait du cancer et a proposé d'inoculer l'Hématozoaire pour vacciner contre le carcinome ; mais d'une enquête ouverte à ce propos par la Gazetta degli Ospedali (1) il résulte que cette assertion est trop absolue : le cancer s'observe dans les pays palustres aussi bien qu'ailleurs, parfois même chez le même individu.
Fièvre ondulante. — Affection fréquente dans le bassin de la Méditerranée, où on la connaît sous le nom de fièvre de Malle. Elle est due au Micrococcus melitensh, qui serait transporté d'un individu à l'autre par Theobnldinella spath ipalpis.
Epizootie équine du sud de l'Afrique. — On connaît au Cap et dans d'autres régions du sud de l'Afrique, sous le nom de horse-sicknes.s, une épizoolie très meurtrière, qui apparaît tous les étés. Elle frappe presque tous les Chevaux nouvellement arrivés dans le pays; presque tous succombent; ceux qui résistent ont acquis l'immunité. Les Mulets meurent dans la proportion d'à peu près 50 pour 100, les Anes résistent presque toujours. La maladie est inoculable, mais non contagieuse; le sang et les sérosités sont virulents, mais on n'y trouve aucun organisme parasitaire, ni à l'examen direct, ni en culture; le sérum dilué et filtré sur bougie Chamberland ou sur filtre Berkefeld garde sa virulence. Les Chevaux qui passent la nuit dehors sont frappés; ceux qui, rentrés à l'écurie au crépuscule, n'en sortent qu'après le lever du soleil, échappent à la maladie dans une très large proportion.
Ces caractères sont assez concordants avec ceux du paludisme et de la fièvre jaune. Aussi pense-t-on que les Moustiques ou d'autres Insectes nocturnes sont les agents de la dissémination de l'épizoolie (2).
(1) Gaszetta degli Ospedali, XXUl, p. 147-148 et passim, 1902.
(2) A. NocARD, La « horse sickness » ou c( maladie des Chevaux » de l'Afrique du sud. Bull, de la Soc. de méd. vétérinaire, (2), XIX, p, 38, 1901. — Friedrichsen, Die Pferdesterbe in Ostafrika. Archiv fiir ScliifJ- und Tropenhygiene, VIII, p. 49, 1904.