DESTRUCTION DES INSECTES AILÉS
de Chrysanthème, de feuilles fraîches d'Eucalyptus, de bois de Quassia, de Pyrèthre et, en général, la fumée d'un bois quelconque. Les vapeurs de chlore sont très actives, mais très irritantes.
Celles d'acide sulfureux sont les plus efficaces. Rosenau (1) en a fait l'étude expérimentale; il a reconnu que ce gaz est aussi actif envers les Moustiques à l'état humide qu'à l'état sec, tandis qu'en ce dernier état il n'agit pour ainsi dire pas sur les Bactéries : même très dilué, il pénètre à travers les étoffes et tue sûrement les Moustiques dans l'espace d'une heure, même quand ils sont protégés par quatre épaisseurs de toile. Ces vapeurs, dont le rôle comme désinfectant était justement décrié, puisqu'elles sont sans action sur les spores des Bactéries, se révèlent donc comme l'agent par excellence de la destruction des Culicides. On conçoit donc de quel précieux secours elles peuvent être pour la désinfection des navires venant de ports où sévit la fièvre jaune ou ayant eu à bord des cas de cette maladie, ainsi que des lazarets, baraquements, hôpitaux et habitations de toute sorte.
Les brûleurs de divers modèles, qui sont en usage depuis quelques années et qui sont basés sur le principe de la combustion lente des vapeurs d'alcool au contact du platine incandescent, répandent dans l'atmosphère des vapeurs odorantes, parmi lesquelles le formol ou aldéhyde formique. Cette substance, comme on sait, est un antiseptique puissant; dans les conditions susdites, il agit aussi comme insecticide. On a donc avantage à répandre dans sa chambre, une heure avant le coucher, des vapeurs de formol, qui ne tardent pas à diffuser dans tout l'espace et qui mettent en fuite les Moustiques. On a soin de laisser une fenêtre ouverte, afin que ceux-ci puissent sortir. Quand la combustion dure depuis assez longtemps, on ferme la fenêtre et on continue quelque temps encore à produire des vapeurs. Toutefois, Rosenau a reconnu que ce moyen n'est que d'une efficacité relative ; il ne tue sûrement les Moustiques que si les vapeurs délétères sont produites en abondance. On peut aussi comburer de la même manière de la teinture de Pyrèthre, mais sans avantage bien appréciable.
(1) M. J. Rosenau, Disinfection against Mosquitoes with formaldehyd and sulphur dioxid. Bulletin of the Eygienic Laboratory, a" 6, 1901,
Protection contre les Moustiques
Conditions de l'habitation. — Les Moustiques naissent et vivent dans les terrains bas, où sont les eaux stagnantes ; ils redoutent les endroits découverts, élevés, balayés par le vent; ils volent mal dans le sens vertical et se tiennent de préférence aux étages inférieurs des maisons. Ces faits nous sont déjà connus ; il en ressort des indications très utiles quant à l'emplacement que doit occuper l'habitation. Elle sera établie au sommet ou sur le flanc d'une colline, loin des eaux stagnantes, ou dans les quartiers élevés d'une ville ; on logera de préférence aux étages supérieurs, ce qui présente à tous égards les plus grands avantages. Dans les pays chauds, on dressera sa tente ou son baraquement en dehors des villages et loin des cases des indigènes ; ces cases sont de vrais repaires à Moustiques et, comme nous le montrerons plus loin, les jeunes indigènes sont atteints du paludisme avec une excessive fréquence.
Les eaux servant à l'alimentation, qu'elles proviennent de puits, de citernes ou de réservoirs, devront être d'une façon absolue inaccessibles aux Moustiques; les eaux ménagères seront déversées dans des égouts, fosses ou puisards également inaccessibles; les eaux de pluie ou d'arrosage ne pourront séjourner sur le sol et s'y rassembler en flaques plus ou moins persistantes; les gouttières et chéneaux auront assez de pente pour que l'écoulement des eaux de pluie se fasse rapidement et en totalité. On surveillera aussi d'une façon toute spéciale les pièces d'eau, bassins, tonneaux d'arrosage, etc., sur le compte desquels nous avons déjà donné d'utiles indications.
Dans les pays à Moustiques, la maison sera construite à distance des jardins et des massifs déplantes entretenant l'humidité du sol; les murs et cloisons intérieurs seront peints à la chaux ou plutôt avec une peinture claire et lavable, telle que le ripolin, sur laquelle les Moustiques puissent se voir facilement ; on évitera donc les tentures sombres ou bariolées de raies et de dessins foncés. Si des marais ou des étangs sont à proximité, l'habitation devra occuper un emplacement opposé à la direction générale des vents, pour éviter que ceux-ci ne transportent les Insectes. Toutefois, l'interposition d'un bois entre l'étang et la maison constitue d'ordinaire
PHOTECTION CONTRIC L1£S MOUSTIQUES
à celle-ci une protection suffisante. On a vu maintes fois le paludisme éclater dans des localités jusqu'alors indemnes, à la suite de l'abatage d'un bois qui les séparait d'un marécage ; inversement, on a vu les fièvres disparaître à la suite de la plantation d'un simple rideau d'arbres.
Courants d'air. — Les courants d'air chassent les Moustiques : on sait bien, dans les pays chauds, que les mouvements de l'éventail ou du panka suffisent à écarter ces Insectes. Dans certains restaurants des Etats-Unis, ils sont si abondants, ainsi que les Mouches, qu'un serviteur nègre agite constamment un émou-
Fig. 295. — Serviteurs nègres agitant l'émouchoir, aux États-Unis.
choir au-dessus de la tête des dîneurs (fig. 295) : tel l'Ours de la fable, qui
Faisait son principal métier D'être bon émoucheur
Les nègres sont actuellement remplacés avec avantage par les ventilateurs à ailettes, mus par l'électricité ou par un mouvement d'horlogerie ; l'on peut faire usage de ces instruments dans les circonstances les plus diverses, notamment dans les bureaux, ateliers, hôpitaux, salles à manger, chambres à coucher, etc. Il faut orienter le courant d'air de manière à éviter la bronchite et le coryza a frigore, ainsi que cette irritation particulière des voies aériennes que les américains désignent sous le nom d'électrofan-
nite (1) : elle est due à l'inspiration des particules solides que l'agitation de l'air soulève et maintient en suspension.
Fumigations. — Dans les pêcheries canadiennes et dans maint autre endroit, on allume de grands feux pour se protéger des Moustiques ; la fumée chasse ces Insectes et,^ en se mettant sous le vent, ou est relativement tranquille. Les bergers de la campagne romaine ne peuvent dormir dans leurs huttes coniques qu'en y faisant du feu ; la fumée remplit tout l'espace et s'échappe par un orifice ménagé au sommet.
Les fumigations de soufre sont plus efficaces. D'Abbadie (2) raconte que les Abyssins qui descendent de leurs hauts plateaux dans les plaines où vivent les Éléphants et où règne le paludisme, ne contractent pas le germe de cette maladie, parce qu'ils se soumettent chaque jour, tout nus, à des fumigations de soufre. En Sicile, les ouvriers des soufrières situées en plein pays paludique ne sont pas atteints par la maladie dans une proportion supérieure à 8 ou 9 pour 100, tandis que 90 pour 100 du reste de la population en est frappé.
Dans le midi de l'Europe, c'est un usage très répandu de brûler dans les chambres closes des iidibus, cônes ou pastilles formés de fleurs de Pyrètlire soit simplement pétries dans l'eau, puis séchées, soit mélangées à une substance combustible. Ces préparations brûlent lentement; elles répandentdes vapeurs capables d'engourdir les Moustiques pour plusieurs heures ; ceux-ci ne meurent pas, mais on peut du moins passer une nuit pas trop agitée. On vend en Italie, sous le nom de zanzolina (3), une poudre à brûler, constituée par un mélange de boutons floraux de Chrysantliemum dîierariae fclium et de racine de Valériane: une cuillerée de cette poudre, brûlée dans une chambre de 30 à 40 mètres cubes, ne tue pas non plus les Moustiques, mais les endort pour six heures environ. La fumée qui se dégage est épaisse ; aussi a-t-on tendance à en limiter la production, ce qui souvent rend peu efTicaces ces fumigations incommodes.
(1) Du mol /"(/», éventail ; irritation causée par l'éventail ou ventilateur électrique.
(2) D'Ahhauik, Sur les lièvres paludéennes. C. R. de l'Acad. des sciences, XCV, p. 497, 1882. — Hcmède prophylactique des fièvres paludéennes. Ibidem, CXX, p. 488, 1895.
(3) De Zanzola, Moustique.
PROTECTION CONTRE LES MOUSTIQUES
Ces moyens sont connus et usités en d'autres contrées. Au cours de ses voyages en Sibérie, Pallas se protégeait contre les Moustiques en portant sur son dos, pendant la marche, un récipient contenant de l'amadou en combustion. Campbell (1) n'a pu passer deux saisons sous la tente, au Canada, que parce que la combustion du Pyrèthre le mettait à l'abri non seulement des Moustiques, mais encore des Mouches et des Simulies, qui sont une des plaies de ces régions ; on n'agit pas autrement dans les établissements de la Compagnie de la baie d'Hudson.
Lumière. — Les Moustiques sont attirés par la lumière et souvent s'y brûlent les ailes (2) : on peut mettre à profit cette particularité pour écarter des habitations ces incommodes Insectes.
Si la pièce voisine de la chambre à coucher doit rester inoccupée, on y place une lampe allumée, en laissant ouverte la porte de communication, toutes fenêtres closes. Au bout de quelque temps, un très grand nombre de Moustiques sont passés de la chambre obscure dans la chambre éclairée ; il ne reste plus qu'à fermer la porte pour les emprisonner.
A l'exemple de Riley, Beutenmiiller (3) conseille de suspendre à l'extérieur des lanternes-pièges, c'est-àdii'e des lanternes à la base desquelles est adaptée une assiette contenant un peu de pétrole (fig. 296) : on laisse les fenêtres ouvertes; les Insectes volent vei? la lampe et tombent dans le pétrole. Un grand nombre se détruisent ainsi. Ces lanternes, suivant les cas, se suspendent aux arbres (fig. 297) ou se plantent dans les étangs (fig. 298).
Fig. 296. — Lanlerne-piège à Moustiques, d'après Riley.
(1) A. -M. Campbell, Remédies against Sand-Flies and Mosquitoes. Insect life, III, p. 470, 1891.
(2) Les Cousins sont « de petites Mouschettes qu'aucuns appellent Cincelles et
en latin Culices Elles nuysent moult aux Chevaulx en volant et en mordant,
font mal aux gens qui dorment et leur estent le repos. Elles percent le mombre où elles s'assient, volent volontiers enlour la lumière, tant qu'elles se ardent aucunes fois. » — Albert le Gk.\nd, cité par A. Fk.\nklin, La vie privée d'autrefois. Les animaux. Paris, in-18, 1897; cf. I, p. 213.
(3) W. Reutenmûllek, Essay on tlie destruction of the Uosquito and House Fly. Cf. Lamborn, loco ciiato, p. 99-127.
On peut également allumer une lampe au dehors, tout en maintenant les fenêtres fermées : on dépose sur les vitres une couche de vaseline, délayée ou non dans une petite quantité de pétrole, dans laquelle les Moustiques viennent s'engluer. Mais cette méthode est malpropre et peu acceptable. Il vaut mieux supprimer l'éclairage extérieur, laisser les vitres intactes et suspendre à la muraille, en un point quelconque de la chambre, une plaque phosphorescente, que l'on enduit de vaseline; le résultat est moins parfait que dans le cas précédent, mais la méthode a l'avantage d'être plus
Fig. 297. — Lanterne-piège pour pendre dans les arbres, d'après Beutenmùller.
Fig. 298. — Lanterne-piège supportée par un pieu qui s'enfonce dans les étangs, d'après BeutenmùUer.
propre, le nettoyage journalier de la plaque n'exigeant que quelques secondes.
Ou bien encore, on maintient allumée dans la chambre, pendant toute la nuit, une veilleuse un peu forte, posée dans une soucoupe contenant du pétrole. Mais c'est là une bien maigre ressource.
Onctions protectrices. — A la baie d'Hudson et dans d'autres parties de l'Amérique du nord, les Moustiques tourmentent tellement les pêcheurs, que ceux-ci ne peuvent se protéger, tout en continuant leur travail, qu'à la condition de s'oindre les mains et le visage d'un mélange d'huile et de goudron ou de se laver avec de
PROTECTION CONTRE LES MOUSTIQUES
l'eau de goudron (1) ; on enduit des mêmes substances les animaux domestiques, qui ont beaucoup à souffrir des Culicides, des Simulies et d'autres Insectes. En Californie, on badigeonne les Anes avec un mélange de pétrole et de suif. Dumont d'Urville (2) et bien d'autres voyageurs ont rapporté des usages analogues ; 11 serait donc facile de multiplier ces exemples.
Toutes ces substances agissent plus ou moins bien, d'une part en engluant les Moustiques et en les empêchant de piquer, d'autre part en émettant des odeurs pénétrantes, qui écartent les Insectes. Une substance dont l'odeur est fugace n'est protectrice que pendant peu de temps ; elle est donc pratiquement sans utilité. Partant de là, on a conseillé pour l'Homme l'emploi de substances très diverses, essences, décoctions, onguents, pommades, qui soat, en général, bien loin de donner une protection absolue. Les lotions au pétrole, aux essences d'Eucalyptus, de Menthe {Mentha piperita, M. pulegium), de Lavande, de Romarin, d'Anis, etc., sont en usage ou ont été vantées en divers pays. Dans le midi de la France, on préfère les lotions à la teinture de Pyrèthre et l'on assure en retirer de bons effets.
Il est des préparations qui agissent plus parleur goût que par leur odeur: telles sont la décoction concentrée de Chiendent, en usage à Simbirsk, sur la Volga, et la macération de Qmssia amara employée au Mexique. On assure que les Moustiques n'attaquent jamais les personnes qui, en se couchant, ont pris la précaution de se passer sur la peau une éponge imbibée de ces liquides.
Rien de très surprenant à cela, car on sait que les meilleurs papiers tue-mouches sont à base dt quassine. Le Moustique, avant
(1) On la prépare au moyen du coaltar, additionné de goudron et d'essence de térébenthine ; on remplit d'eau le récipient, puis on agite. Au bout de quelques heures, l'eau s'est saturée des principes solubles ; elle est alors prête à servir.
(2) « Les deux sexes se frottent la peau d'huile de Poisson qui leur communique une puanteur insupportable, mais qui les garantit de l'atteinte des Moustiques dont quelques-unes fort grosses mordent et piquent cruellement. Quelques naturels pratiquent cette opération si malproprement qu'on voit les entrailles du Poisson rôtir sur leur tète à l'ardeur du soleil jusqu'à ce que l'huile en découle sur leur visage et sur leur corps. On apprend aux enfants à se frotter d'huile dès l'âge de 2 ans. » — Dumont d'Uhville, Voyage de la corvette l' istrolahe, 1826-1829. Histoire du voyage, Paris, 1830. — Cf. I, p. 404, Des naturels de la Nouvelle Galles du sud; II, p. 453, Des habitants de la Nouvelle-Zélande.
d'enfoncer ses stylets dans la peau, explore celle-ci avec ses labelles : on conçoit très bien qu'il s'envole et ne pousse pas plus loin l'exploration, si la peau à une saveur désagréable. Réaumur a une page charmante, dans laquelle il explique les raisons qui font que les Insectes ne s'attaquent jamais à certaines personnes. 11 ne doute point que cela ne résulte du goût de la peau et il prévoit qu'un certain jour on pourra trouver des substances qui, étalées sur la peau des gens que visitent les Moustiques, donneront à celle ci une saveur répulsive. La prévision du célèbre naturaliste est donc actuellement accomplie, tout au moins dans une certaine mesure.
Fermi et Lumbau se sont posé la même question. Ils ont essayé de mille façons diverses, mais les résultats qu'ils ont obtenus ne sont guère encourageants.
Végétaux insectifugcs. — Certaines plantes odorantes ont la réputation d'éloigner les Moustiques. Nous avons déjà vu ce qu'il faut penser des plantations d'Eucalyptus à cet égard. Eaton (I) assure qu'il suffît de placer une branche d'Eucalyptus sous son oreiller pour dormir en paix. Veeder (2) obtient le même résultat en éparpillant sur le plancher des feuilles de Pouliot (Mentlia pulegium) ou en aspergeant la chambre d'essence de la même plante. Le Ricin est très apprécié en Egypte et au Venezuela pour ses prétendues propriétés culicifuges ; on le cultive auprès des maisons et on en suspend des branches dans les chambres (3). Une sorte de Basilic (Ocimum viride) jouit de la même réputation dans le nord de la Nigeria, d'après Shipley (4) : il suffirait d'en tenir un ou plusieurs pieds dans son habitation pour n'être pas tourmenté par les Moustiques, mais Prout a montré que cette réputation n'est nullement justifiée. On doit donc rester quelque peu sceptique à l'égard des plantes prétendues insectifuges (o).
(1) A. -A. Eaton, Eucalyptus versus Mosquito. Insect life, V, p. 268, 1893.
(2) N.-A. Veeder, Mosquitoes. Nature, XXII, p. 460, 1880.
(3) A Mosquito externiinator. Insect life, V, p. 339, 1893. — Plumacher, The castor-oil plant and Mosquitoes. Journal of tropical med., IV, p. 49, 1901.
(4) A.-E. Shipley, A pot of Basil. Nature, january 1, 1903.
(5) Hérodote dit que la moustiquaire était employée par les Effypliens ; cf. plus haut, p. 72, en note. — Au sujet de la moustiquaire ou y.wvojTrîîov {conopa'uni) dans l'antiquité romaine et du culte d'Hermès Myiagrus, dieu destructeur des Moustiques, on ne lira pas sans intérêt le mémoire de L. Manzi, Gli dei distruttori degli Anofeli e l'uso antico délie fumigazioni e délie rete contro di essi. Archives de Parasitologie, VIII, p. 88, 1904.
PROTECTION CONTRE LES MOUSTIQUES
Moustiquaire. — La moustiquaire est connue depuis la plus haute antiquité ; le voile des femmes, si anciennement répandu en Orient, avant qu'on n'en eût fait l'emblème de la pudeur et que les caprices de la mode ne l'eussent transformé en un accessoire de toilette piquant plutôt que protecteur, devait n'être au début qu'une moustiquaire portative.
Dans les quartiers ou maisons envahis par les Moustiques, on doit faire usage de moustiquaires pendant le sommeil. Elles constituent un moyen de défense des plus sûrs, à la condition d'être bien installées et d'être entretenues avec soin. On ne doit pas les suspendre à un anneau, mais les fixer sur un cadre. Celui-ci est souvent réduit à un ciel de lit circulaire ou ovale, d'où une forme rétrécie de l'appareil et un cube d'air insutïîsant; le renouvellement de l'air se fait sans doute à travers les mailles de la moustiquaire, mais pas assez facilement pour que la chaleur à l'intérieur de celle-ci ne soit souvent très élevée. On doit préférer un lit métallique à quatre colonnes, hautes de 2™ 30 environ et réunies par des tiges horizontales, de façon à constituer un vaste cadre prismatique.
C'est sur ce cadre qu'on tend la moustiquaire : elle doit être en tulle solide, dont les mailles n'ont pas plus de Imray de largeur; et encore, sur la côte occidentale d'Afrique et en divers autres pays, une telle largeur de mailles ne met-elle pas à l'abri d'une façon certaine : des petites espèces, telles que Myzomyia funesta, traversent facilement les toiles métalliques ayant cette dimension.
Sur le plafond, la tête et le pied du cadre, on tend le tulle ; il doit tomber jusqu'à quelques centimètres du plancher. Si le lit est appliqué contre le mur, on tend le fond de la même manière ; s'il est accessible des deux côtés, on tend chaque côté de deux grands voiles, qui sont cousus chacun, sans la moindre solution de continuité, avec celui de la tête ou du pied, mais qui se recouvrent simplement dans la partie moyenne, sur une largeur d'au moins dix centimètres. Il existe donc, de chaque ^côté, une longue fente verticale par laquelle on s'introduit sous la moustiquaire pour faire le lit ou pour se coucher. On doit veiller à ce que les deux bords de cette fente se recouvrent largement et d'une façon permanente ; quand on est couché, pour éviter que des mouvements involontaires ne les écartent, on peut les fixer au moyen d'épingles. Le bord
inférieur de la moustiquaire ne doit pas pendre simplement, ce qui ne manquerait pas de produire des plis par où les Insectes
Fig. 299. — Moustiquaire pliante de voyage (modèle R. Ross). Longueur, 2"'lo; largeur, 1"'30; hauteur, 0"'65.
trouveraient accès à l'intérieur ; on le rentre sous le matelas, comme une couverture. Enfin, on doit s'assurer matin et soir qu'il n'y a pas d'Insecte à l'intérieur de la moustiquaire, tuer ceux qui
Fig. 300. — Chambre-moustiquaire de voyage (modèle R. Ross). Longueur, 2"'lo; largeur, 2"'15; hauteur, â^io.
auraient pu y pénétrer et vérifier avec soin si le tulle ne présente pas de déchirures et si les coutures sont bien intactes. En vue des expéditions militaires ou des explorations dans les
PKOTECTION CONTRE LES MOUSTIQUES
pays à Moustiques, on a proposé divers appareils pliants (i); Ross a fait construire des appareils très pratiques (fig. 299 et 300).
La moustiquaire ne donne qu'une protection individuelle et transitoire, qu'aux seules heures de lit. Or, les Moustiques crépusculaires et nocturnes, voire les rares espèces diurnes, ont tout loisir de piquer avant l'heure du coucher. Sans rappeler l'exemple des pays que ces Insectes rendent littéralement inhabitahles, qui n'a. connaissance de localités où ils abondent au point d'être une gêne considérable ? Tel est le cas pour un grand nombre de localités du midi de l'Europe. La nuit venue, on ne peut allumer les lampes sans fermer toutes les fenêtres : et encore n'est-on pas à l'abri des
Fig. 301. — Maison de cantonnier protégée, en Italie, d'après Celli.
nombreux Moustiques qui se sont réfugiés dans les appartements : on suffoque dans les chambres closes et on est piqué quand même ; ou bien l'on ouvre les fenêtres, les Moustiques viennent en rangs pressés de l'extérieur et le supplice devient intolérable.
Toiles métalliques. — Pour remédiera de pareils inconvénients, voilà longtemps sans doute qu'on a imaginé de tendre en dehors des fenêtres des toiles métalliques à mailles assez étroites pour arrêter les Insectes ; ces barrières protectrices sont d'un usage assez commun dans le midi de la France ; elles ont été introduites aussi dans certaines colonies françaises (2). Il est vrai que leur emploi
(1) P. Carmody, Portable folding Mosquito net. Journal o/ tropical weil., IV, p. 'i26, 1901.
(2) R. Blanchard, Toiles métalliques contre les Moustiques. Archives de Parasitologie, VI, p. 319, 1902.
ne reposait sur aucune considération prophylactique et n'avait d'autre but que de préserver de piqûres importunes. Du même coup, on obtenait un résultat des plus heureux et des plus inattendus, à savoir une diminution des cas de paludisme. Kermorgant cite à cet égard l'exemple d'une Compagnie de dragages qui fit construire en Cochinchine, dans une région où la fièvre des bois était fréquente, de grandes cages en toile métallique où les ouvriers pouvaient se reposer à l'abri des Moustiques ; malgré la grande insalubrité du pays, les tièvres furent rares.
L'usage des toiles métalliques s'est systématisé et généralisé dans ces années dernières, surtout grâce aux travaux de l'école italienne sur la prophylaxie du paludisme. L'année d900 marque en ces matières une date importante.
Expériences de Grassi. — Au commencement de l'été de 1900, Grassi entreprit, dans la région napolitaine, avec l'aide du Gouvernement et des Compagnies de chemin de fer, une vaste expérience dont les résultats furent on ne peut plus démonstratifs. La ligne qui va de Salerne à Pœstum traverse une contrée tellement insalubre que le paludisme, peut-on dire, y frappe tous les habitants ; pour cette raison, la population y est très clairsemée et la grande majorité des employés du chemin de fer, redoutant à juste titre d'y passer la nuit, partaient chaque soir par le dernier train et revenaient le lendemain parle premier train.
C'est dans cette région que Grassi résolut de faire ses expériences (I). De Battipaglia à Pœstum, sur une longueur d'environ 20 kilomètres, il divise la ligne en trois zones :
1° Une zone non protégée, longue de 3 kilomètres et comprenant successivement la gare de Battipaglia et trois maisons de cantonniers ou garde-barrière;
2° Une zone protégée, longue de 12 kilomètres et comprenant successivement une maisonnette, la gare de San-Nicola Varco, cinq maisonnettes, la gare d'Albanella et cinq maisonnettes ;
3" Une zone non protégée, longue de 3 kilomètres et comprenant la gare de Capaccio, quatre maisonnettes et finalement la gare de Pœstum.
(1) B. Grassi, Primo resoconto sommario dell' esperimento conlro la malaria falto ad Albanella. Rendiconli délia R. Àccad. dei Lincei, (5), IX, 2« sem., 1900.
Fig. 302. — Le Professeur G.-B. Grassi.
LKS MOUSTIQUF.S
A partir du 23 mars, on traite par la quinine clans chacune des trois zones, pour éviter des rechutes, toute personne ayant eu la lièvre l'année précédente et ayant eu des récidives au cours de l'hiver. Le 1 4 juin, l'examen journalier des .47io/)/ie/es capturés dans les maisons met en présence d'Insectes infectés ; douze jours après, le '26 juin, après une période représentant la durée normale d'incubation, on constate le premier cas de fièvre dans la zone non protégée. Ce même jour, on suspend définitivement l'usage de la quinine. Si le paludisme se déclare ultérieurement en quelque endroit, on sera donc autorisé à le considérer comme un cas d'inoculation récente.
Dans les deux zones non protégées, rien n'est changé aux conditions ordinaires de la vie. Dans la zone protégée, les maisons ont toutes les fenêtres doublées extérieurement de toiles métalliques tendues sur des cadres de bois ; une telle disposition ne gêne en rien le jeu oi'dinaire des fenêtres ; on ferme les volets, soit de l'extérieur, soit grâce à un châssis à charnières, ménagé dans le cadre de bois et mobile à volonté. Les cheminées, les soupiraux et toute ouverture donnant sur le dehors sont obstrués de la même façon par un grillage fixe.
Les portes sont protégées d'une façon moins simple : chacune d'elles est doublée extérieurement d'une autre porte grillagée, que tient constamment close une fermeture automatique, placée assez haut pour être hors de portée de la main des enfants; la porte pleine peut donc rester ouverte et l'air peut circuler. Dès qu'on a ouvert la porte grillagée, on ne tombe pas directement au dehors, mais bien dans un tambour ou vestibule en bois, entièrement fermé lui-même par de la toile métallique. Ce tamboui- communique à l'extérieur par une porte basse, à fermeture automatique et munie en haut d'une toile fine qui se tend quand la porte s'ouvre. Les Moustiques ne peuvent donc entrer par la partie supérieure, comme ils ont tendance à le faire ; il y a peu de chance qu'ils pénètrent par l'entrebâillement de la porte, puisque celle-ci ne reste ouverte que juste le temps nécessaire pour qu'on puisse sortir du tambour ou y entrer. Il est utile de donner au tambour une hauteur supérieure à celle de la porte principale, attendu que les Moustiques qui auraient pu s'introduire dans celui-ci, s'y trouvant emprisonnés, vont pour la plupart se poser à la partie supérieure et n'essaient pas de pénétrer dans la maison.
PHOTECTION CONTIŒ LES MOUSTIQUES
Toutesles gares et maisons de caatonnier (fig. 301), dans la zone protégée, ont été disposées comme il vient d'être dit. Des mesures de protection particulières ont étéimposéeségalementaux employés du chemin de fer que leur service appelait au dehors à partir du crépuscule, c'est-à-dire à l'iieure où les Anophèles commencent à voler. Ils s'entouraient la tète d'un voile en gaze adapté au chapeau et tombant assez bas sur les épaules pour pouvoir être introduit sous la blouse ou la veste ; ils portaient en outre des gants épais de coton ou de laine, assez longs pour bien protéger les poignets.
L'expérience dura tout l'été et ne prit fin que le 30 novembre. Elle donna les résultats les plus frappants. Dans la zone protégée, on ne trouva pas un seul Anophèle dans les maisons ; il n'y eut pas un seul cas de fièvre récente ; sur les 113 habitants, on constata 4 récidives, chez des individus qui avaient dissimulé leur atteinte antérieure pour échapper au traitement préalable par la quinine. Au contraire, dans les deux zones non protégées, la population presque tout entière était malade : ici, 51 malades sur 52 habitants, là 29 sur 29, ailleurs 64 sur 64, ailleurs encore 48 sur 49, etc. Le contraste était saisissant.
Expérience de Low et Sambon. — A l'époque où Grassi instituait ces remarquables expériences, l'Ecole de médecine tropicale de Londres envoyait Low et Sambon en Italie, pour faire une expérience analogue. Au commencement de juillet 1900, ils firent édifier à Fumaroli, près d'Ostie, une maison en bois démontable, qu'ils avaient fait construire en Angleterre. Cette maison (fig. 303) comprenait plusieurs pièces servant de salle à manger, de chambre à coucher, de laboratoire et de cuisinv\ Elle fut installée au milieu même d'un marécage, dans l'endroit réputé le plus insalubre de toute la contrée ; les Anophèles maculipennis et bijurcatus étaient d'une abondance extrême. Les fenêtres étaient doublées de toile métallique et la porte était précédée d'un tambour établi sur le principe que nous avons indiqué plus haut.
Dans ce milieu des plus dangereux, Low^ et Sambon passèrent près de trois mois, toute la saison des fièvres, en compagnie du dessinateur Terzi et d'un domestique ; il ne prirent jamais de quinine. Le jour, ils allaient et venaient dans leur marécage, bêchant le sol pour prouver que le paludisme n'est point causé par le bouleversement du terrain. Dès que le soleil baissait, ils
rentraient dans leur demeure et n'en sortaient plus jusqu'au lendemain. La nuit, ils dormaient les fenêtres ouvertes, pour démontrer que le paludisme n'est point causé par des émanations gazeuses des marécages. Dans ces conditions, ils ne trouvèrent jamais un seul Moustique à l'intérieur de leur maisonnette; aucun des quatre expérimentateurs ne fut pris du moindre accès de fièvre ni ne présenta le moindre Hématozoaire, tandis que la population de la ville voisine payait à l'endémie palustre le plus lourd tribut.
La démonstration est assez éloquente : il est évident que la protection des habitations au moyen des toiles métalliques et celle des individus sortant de nuit, au moyen de voiles et de gants,
toiles métalliques, dans les régions palustres, pour toutes les administrations dépendant du Gouvernement.
Celli, di Matlei et d'autres (1) ont multiplié les observations dans ce même ordre d'idées et sont venus corroborer les conclusions précédentes; nous pourrions citer nombre de faits tout aussi démonstratifs, s'il n'était oiseux d'insister sur ce qui est l'évidence même. Aussi l'usage des toiles métalliques et des tambours s'est-il extrêmement répandu en Italie, partout où le paludisme est à redouter, non seulement pour les bâtiments administratifs et le long des lignes de chemin de fer, mais aussi pour les maisons particulières et même pour les misérables paillottes, comme on en voit tant aux portes mêmes de Rome (tîg. 304). Ces chaumières lamentables servent de refuge aux paysans de la Romagne qui descendent chaque été dans la campagne romaine pour s'y livrer aux travaux agricoles ; elles étaient, naguère encore, éminemment insalubres et les malheureux qui les habitaient pendant quelques semaines
Fig. 303. — Maisonnette de Sambon et Low à Ostie.
donnent une sécurité absolue. En Italie, on a tiré sans relard de ces expériences les enseignements pratiques qu'elles comportent et la loi du 2 novembre 1901 a rendu obligatoire la protection par les
(I) Alti delta Socielà per gti stiali sulla malaria, III, 1902, pas^ini.
PROTECTION CONTRE LES MOUSTIQUES
étaient décimés par le ])aludisme : elles constituent maintenant, pendant la saison chaude, une habitation saine et presque acceptable, quand on y détruit les Anophèles et qu'on les munit d'un tambour en toile métallique.
Des faits tout aussi convaincants ont été observés dans d'autres pays, où l'application de ces mêmes principes a donné les résultats les plus satisfaisants. A Formose, Tamara laisse sans protection une troupe de 646 soldats, parmi lesquels se déclarent 285 cas de paludisme, soit 44 pour 100; d'autre part, il protège au moyen de toiles métalliques une compagnie de 115 hommes, chez lesquels il ne constate pas un seul cas (1). En Algérie, Sergent organise la lutte contre le paludisme et ]»rocède à la gare de l'Aima, près Alger,
I'"ig. 304. — Paillotte protégée, d'après Celli ; campagne romaine.
à l'exemple de Grassi et avec le mêaie succès (2). Dans un petit village hollandais, qui avait été ravagé l'année précédente par l'endémie, Schoo expérimente sur vingt-trois maisons situées au bord d'un marécage où pullulent les Anophèles : il protège avec de la toile métallique dix maisons ayant une population de 47 habitants, dont 18 avaient été malades à la saison précédente ; il observe quatre récidives, mais aucun cas nouveau ; les treize maisons non protégées ont huit cas nouveaux. En Corse, la ligue contre le paludisme propage parmi la population les saines idées d'hygiène et de prophylaxie : à son instigation, l'Administration des ponts et
(1) Les Japonais, qui sans doute sont moins routiniers que les peuples d'Europe et craignent moins le ridicule, donnent des voiles aux soldats qui doivent monter la garde pendant la nuit, dans les localités insalubres.
(2) Ed. Sergent, La Ivtte contre les Moustiques. Une campagne antipaludique en Algérie. Thèse de Paris, 1903.
LKS MOUSTIQUES
chaussées, celle des douanes et celle des chemins de fer ont distribué des toiles métalliques à leurs employés, qui en ont retiré les meilleurs résultats
La cause est donc entendue : la protection des maisons au moyen de toiles métalliques est le plus sûr moyen de se mettre hors d'atteinte des Moustiques et des maladies qu'ils peuvent inoculer. On doit employer de préférence à toute autre la toile en fgr galvanisé, à fil mince et à mailles larges de Immg . elle ne s'oxyde pas et le prix en est relativement minime. La toile en fil de cuivre ou de laiton résiste également bien ; elle est plus élégante, mais beaucoup plus coûteuse; vu sa plus grande souplesse, elle peut servir à faire des stores que l'on abaisse au crépuscule et qui glissent de chaque côté dans une profonde et étroite gouttière métallique. On obtient ainsi une clôture temporaire, seulement aux heures où le besoin s'en fait sentir; il est vrai que, dans les pays tempérés, où les Moustiques sont saisonniers, on peut enlever pendant l'hiver et le printemps les châssis métalliques doublant les portes et les fenêtres.
On pourrait croire que l'emploi de ces châssis fixes est fort désagréable et que, dans une maison qui en est garnie, on doit avoir l'impression de vivre en cage. Il n'en est absolument rien : l'air et la lumière entrent tout autant que dans les maisons non protégées et on retire de cette installation des avantages inappréciables : plus de Mouches, plus de Moustiques, plus de fièvres paludéennes, plus de fièvre jaune, plus de filariose ; le soir, on peut éclairer sans avoir à fermer les fenêtres ; la nuit, on peut dormir en les laissant ouvertes. Dans les maisons coloniales à larges vérandahs, si l'on isole celles-ci par des toiles métalliques, la commodité et la sécurité de l'habitation s'en trouvent considérablement augmentées.
Assainissement des villes. — Certaines villes ont le triste privilège d'être littéralement envahies par les Moustiques, au point d'être inhabitables. Pausanias raconte que les habitants de quelques cités grecques furent contraints de s'enfuir devant ce Uéau et de transporter ailleurs leurs pénates : les habitants de Mionté, riche cité ionienne, durent se réfugier à Mileto; ceux de Pergame, en Asie-Mineure, durent également abandonner cette ville. Sans remonter si haut dans l'histoire, on peut citer à l'heure actuelle
PROTECTION CONTRE LES MOUSTIQUES
un grand nombre de villes dont la population souffre horriblement des Moustiques. Tel est le cas pour la plupart des villes de la zone tropicale et, sans sortir d'Europe, pour un nombre considérable de villes du Midi. En Italie, par exemple, Venise, Mantoue,Livourne, Pise, Lucques, Brindisi, Bari, Barletta, Chioggia, etc., méritent une mention spéciale; il en est de même pour Messine, Catane et une loule d'autres localités.
Nous parlons ici de villes que les Moustiques envahissent dans leur totalité et où ils sévissent avec plus ou moins de rage pendant la plus grande partie de l'année. Dans des climats plus tempérés, à Paris par exemple, le fléau est beaucoup moins redoutable ; il n'exerce ses méfaits que dans certaines parties de la ville, dans certaines rues ou même dans certaines maisons ; les gens auxquels les Moustiques s'attaquent en sont incommodés sans doute, mais il ne s'agit pas ici d'une de ces calamités publiques dont il vient d'être parlé. Nous allons rechercher tout à l'heure quelles sont les causes de cette localisation particulière des Insectes et comment arrêter leur pullulation.
Mais d'abord une première question se pose : quelles espèces de Moustiques trouve-t on dans les villes ? A Paris même, on n'a encore capturé que Culex pipiens, bien que dans la banlieue parisienne on puisse rencontrer quelques autres espèces; toutefois, j'ai vu très nettement dans une maison d'Auteuil, et j'ai failli capturer un Culiciné brun, à pattes cerclées de blanc, qu'il m'a été impossible de reconnaître d'une façon plus précise. Il s'agissait, selon toute apparence, ou de Teeniorhynchus Richiardii ou de Theobaldinella annulata ou même, ce que je n'ose croire, de Stegomyia calopus. La première de ces espèces est connue d'Angleterre et d'Italie; elle doit donc exister aussi en France. La seconde est partout commune en France; la dernière, heureurement, ne paraît pas quitter le littoral.
Des renseignements de source très diverse nous apprennent que Culex pipiens est par excellence le Moustique des villes et que, le plus souvent même, il y est le seul représentant de ce groupe d'Insectes désagréables. A Venise, il est le seul qu'on rencontre ; il en est de même à Bonifacio, à Ajaccio, à Avignon, etc. J'ai pu le
(1) R. Blanchard, Les Moustiques de Paris; leurs méfaits, mesures de préservation. Archives de Parasitologie, IV, p. «15-633, 1901.
Les iVlousti(juot>
récolter en quantité considérable dans des habitations, à Séville en avril et à Cannes en octobre. A Aberdeen, on rencontre en môme temps Culex pipiens et Theobaldiiiella annulala. A Pise, et dans certains quartiers de Messine, de Calane, etc., Culex pipiens existe seul, ou du moins est de beaucoup l'espèce prédominante.
Voilà quelques années, un hôtel de Londres, fréquenté surtout par les Américains, fut délaissé par sa clientèle : il était envahi par des Moustiques que l'on crut amenés d'Amérique par les voyageurs; mais un examen plus attentif des circonstances démontra que ces Insectes provenaient tout simplement d'une citerne non couverte (1 ).
Cet exemple nous démontre quelles sont les conditions habituelles de la pullulation des Moustiques. Ce n est pas le long des rivières ou des fleuves qui traversent les villes qu'ils se développent de préférence ; l'eau agitée sans cesse par la navigation ne saurait convenir aux larves et aux nymphes. On les voit apparaître plutôt dans les quartiers où se trouvent des jardins, des usines et telles conditions, d'ailleurs très diverses, qui rendent l'eau stagnante.
Le Conseil d'hygiène de la Seine a été saisi déjà, à plusieurs reprises, de plaintes relatives à l'invasion de ces Insectes dans certains quartiers de Paris. C'était naguère la rue Saint-Sébastien (Folie-Méricourt) qui avait à en souffrir ; en juillet 1898, les plaintes émanaient du passage Saulnier; en août 1900, elles provenaient de la rue des Pyrénées; en 1901, les habitants de la rue de La Boétie se plaignaient à leur tour. On pourrait citer encore les maisons avoisinant le parc Monceau et le jardin du Luxembourg comme particulièrement éprouvées. Je pourrais dire aussi une maison qui est adossée à une caserne de la Garde Républicaine et dont les habitants sont tourmentés pendant une grande partie de l'année par ces visiteurs désagréables.
A quoi peut bien tenir cette apparition rare ou cette permanence des Moustiques, suivant les quartiers de la ville ? A deux reprises, le Conseil d'hygiène de la Seine s'est préoccupé de la question : il a été reconnu que l'introduction de marchandises venant des pays étrangers n'avait rien à voir ici, et que les causes étaient purement
(1) Encyclopédie britannique, II, p. 8C6.
PROTECTION CONTRE LES MOUSTIQUES
locales. Les pièces d'eau dormante, les tonneaux d'arrosage, les citernes, les puisards, les réservoirs d'usine, les égouts à écoulement lent ou nul, l'eau arrêtée dans les chéneaux des toitures, voilà les milieux divers dans lesquels se développent les Moustiques.
On croit assez généralement que ces Insectes envahissent les maisons par des tuyaux descendant à l'égout, mais les faits contredisent cette opinion. En efîet, les Moustiques, si tant est qu'ils puissent remonter de l'égout jusque dans les tuyaux, sont incapables de franchir le siphon que ceux-ci portent à leur origine ; d'ailleurs, la chute incessante des eaux-vannes aurait bientôt fait de les balayer. Avant l'application du tout-à-l'égout, il en était tout autrement : les fosses lîxes étaient souvent choisies par les Moustiques pour y effectuer leur ponte ; les Insectes nouvellement éclos remontaient par les tuyaux de décharge et envahissaient ainsi les habitations, d'autant plus facilement qu'à cette époque encore toute récente l'usage des tuyaux à siphon était loin d'être généralisé. Nous connaissons le cas de personnes qui, pendant des années, ont souffert de cruels tourments de la part des Cousins et qui ont vu ce fléau disparaître comme par enchantement, à la suite de l'installation du tout-à-l'égout.
On aura peut-être peine à croire que les Moustiques puissent effectivement se développer en nombre appréciable dans les bassins de nos jardins publics, dans les pièces d'eau minuscules qui ornent les jardins étriqués de nos habitations, dans les tonneaux d'arrosage, dans les citernes, les seaux et autres collections d'eau plus minimes encore. Il en est pourtant bien ainsi. Une femelle de Culex pond jusqu'à trois cents œufs et, si la saison est favorable, jusqu'à six et huit générations peuvent se succéder dans le cours d'une même année. J'ai indiqué plus haut (p. 87) le nombre formidable d'Insectes qui peuvent prendre ainsi naissance. J'ai dit aussi (p. 72) quels chiffres atteignaient les œufs, larves et nymphes rencontrés dans un simple tonneau d'eau de pluie. En raison de leur abondance, il est donc nécessaire de se demander si les Moustiques des villes ne sont pas capables de jouer quelque rôle dans la transmission de diverses maladies.
On remarquera que, dans l'énumération des Moustiques fréquentant les villes, nous n'avons pas cité d'ÀJiopheles. C'est qu'en
eiïet ces Insectes se tiennent de préférence dans la campagne : circonstance particulièrement lieureuse, puisqu'elle tend à rendre plus difficile la transmission du paludisme. Si les Anophcks sont rares dans les villes, ils ne font pourtant pas défaut partout. Les faubourgs de Boston, d'après Smith, sont envahis par Anophèles punctipennis et A. maculipennis , mais ces Insectes ne propagent point le paludisme, par la raison que cette maladie est pour ainsi dire inconnue dans la ville ; les paludiques faisant défaut, les Anophèles ne peuvent se gorger que de sang dépourvu d'Hématozoaires et sont incapables, par conséquent, d'inoculer la maladie.
Comme il a été dit plus haut, on n'a rencontré dans ces temps derniers aucun Anophèles à Paris ; mais des représentants de ce genre, notamment .4. 7nacu/îpen?iîs et A. bifurcatus, existent dans toute la banlieue parisienne. Il est vraisemblable que des recherches suivies permettraient de constater la présence de ces Insectes dans la capitale elle-même. En effet, Robineau-Desvoidy, en 1827, a signalé les deux espèces susdites à Paris ; vu le peu d'importance que l'on attachait alors à la précision des localités, il faut sans doute entendre par là que notre auteur a observé ces Insectes dans la banlieue parisienne et non à Paris même. Mais voici qui est beaucoup plus intéressant : c'est au faubourg Saint- Jacques, dans le bassin de Saint-Magloire, que la larve d'Anophèles a été découverte par Joblot (1) en 1754. Nous avons là un document de première importance, qui met hors de doute l'existence des Anophèles à Paris, voilà un siècle et demi. L'espèce s'y est- elle maintenue depuis lors ? C'est une question que nous allons chercher à résoudre. A la vérité, je n'en donnerai pas de solution directe, mais je rapporterai un fait que je considère comme de haute importance.
En 1899, le Mosny, médecin des hôpitaux, a fait connaître une observation des plus intéressantes. Il s'agit d'une jeune femme qui n'avait pas quitté Paris depuis cinq ans et qui n'avait jamais habité de pays à fièvre. En septembre 1898, elle fut prise brusquement d'accès paludiques francs qui, depuis lors, se renouvelèrent
(1) L. Joblot, Observations d'histoire naluielle, faites avec le microscope, sur un grand nombre d'Insectes... Paris, in-4°, 17.ï4; cf. I, partie II, chap l : « Description d'un nouveau Poisson que j'ai trouvé dans l'eau du bassin de Saint- Magloire du Fauxbourg Saint-Jaques à Paris, qu'on peut nommer Chenille aquatique ,), p. 121-124, pl. XIV; cf. fig. B.
PROTECTION CONTRE LES MOUSTIQUES
tous les mois, avec une régularité parfaite, dix jours avant l'apparition des règles, pour disparaître dès que celles-ci étaient établies. L'examen du sang permit de constater la présence des Hématozoaires ; le traitement parla quinine amena la guérison. Quelle pouvait être la cause de cette attaque ? Dans la même maison demeurait un soldai revenu du Tonkin avec les fièvres. Il ne semble pas possible d'expliquer les accès dont la jeune femme eut à souffrir, autrement que par l'inoculation dans son sang de sporozoïtes résultant de l'évolution d'Hématozoaires puisés dans le sang du jeune homme. Reste à savoir quel a été l'agent de la transmission : apparemment un Anophèles. En tout cas, on doit admettre, d'après ce fait, qu'il existe à Paris des Moustiques capables de propager le paludisme.
Si nous envisageons maintenant l'état sanitaire des villes situées sous les tropiques, la question prend une importance considérable: ici, les Moustiques pullulent littéralement et les espèces pathogènes sont extrêmement abondantes. Nous avons indiqué déjà ce fait en différents endroits de ce livre, noiamment au chapitre de la fièvre jaune ; il est donc inutile d'y revenir et il importe d'aborder dès maintenant la question des mesures prophylactiques.
Celles-ci varient grandement. Le maire de Winchester, Virginie» ordonne le pétrolage des eaux stagnantes et cette précaution se montre suffisante. Ailleurs, on prend des mesures véritablement draconiennes, dont la rigueur rappelle les procédés auxquels on avait recours, aux XVI" et XVII® siècles, pour lutter contre la peste (1). Tel fut le cas à Cuba, du temps de l'occupation américaine, sous l'énergique et intelligente adminisiration du général L. Wood.
A la Havane, l'eau est rare; chaque maison recueille l'eau de pluie dans des citernes ; il y a même souvent, dans les quartiers populeux, autant de citernes que de familles : endroits éminemment propices à la ponte des Moustiques ; aussi ces Insectes, et surtout la Stégomye, étaient-ils excessivement abondants. On ordonne que l'eau douce soit conservée dans des récipients abrités contre les Moustiques et qu'il soit procédé tous les quinze jours au pétrolage des citernes. On refait les égouts et les canalisations, on repave ou remet en état les rues de la ville, on procède à une
(1) R. Blanchard, Notes hisloriques sur la peste. Aixkices de Parasitologie, II, p.b89-6W; cf. p. 6131,2'k
visite minutieuse des liabitations, spécialement dans les quartiers ouvriers ; on draine, nivelle et assèche les cours et patios ; on établit des cabinets d'aisance avec chasses d'eau à l'égout ; on édicté une réglementation sévère pour la propreté des rues, l'enlèvement des immondices de toutes sortes et leur incinération ; on épure les eaux d'égout avant leur déversement dans la mer. Bref, on entreprend et on mène de front, avec la plus grande activité, des travaux de voirie et d'assainissement comme jamais aucune ville n'en avait encore subi.
En prévision de la résistance ou de l'inertie des habitants, la ville est divisée en huit districts, ayant chacun à sa tète un inspecteur sanitaire, Celui-ci est tenu de visiter chaque jour un certain nombre de maisons, pour s'assurer de l'exécution des ordonnances, de manière à faire en un mois au plus l'inspection totale de son quartier.
Une équipe de 40 hommes, munis de bidons de pétrole, se répartit entre les divers quartiers de la ville, dans le but d'assainir les citernes ; toute eau stagnante conservée dans des tonneaux ou autres récipients non protégés contre les Moustiques est répandue sur le sol et les récipients sont détruits. Une autre équipe de 50 hommes, embauchée pour les travaux de drainage, agit plus spécialement dans les faubourgs et autour de la ville : elle nettoie ou comble les fossés, creuse des rigoles pour l'écoulement des eaux et procède au pétrolage de toutes les eaux qu'il est impossible de faire écouler.
En outre, on organise un service de désinfection, auquel doit être faite la déclaration de tout cas de lièvre jaune. Les agents désinfecteurs se rendent auprès du malade et se font désigner la chambre où celui-ci désire être isolé. Cette chambre est aussitôt pourvue de toile métallique aux portes et aux fenêtres, dans l'espoir d'y emprisonner les Stégomyes déjà infectées, qui pourraient aller contaminer d'autres personnes. Le malade a la faculté de désigner pour son service trois ou quatre personnes immunisées, qui peuvent aller et venir. L'administration laisse un gardien qui veille à la parfaite intégi'ité des toiles métalliques et à ce que tout individu non autorisé ne puisse pénétrer dans la pièce occupée par le malade.
L'escouade de désinfection procède en même temps à la destruc-
PROTECTION CONTRE LES MOUSTIQUES
tion des Moustiques dans le reste de l'habitation, ainsi que dans les trois ou quatre maisons contiguës, afin de détruire tous les Insectes infectés qui auraient pu s'y envoler. On ferme successivement toutes les chambres, on colle du papier sur les moindres fissures, puis on fait brûler de la poudre de Pyrèthre à raison d'un demi-kilo pour une pièce de 30 à 40 mètres cubes ; si la chambre ne renferme aucun objet qui puisse être détérioré, il vaut mieux brûler du soufre, les vapeurs d'acide sulfureux étant les plus meurtrières. Les chambres ainsi traitées ne sont ouvertes qu'au bout de trois jours ; les cadavres de Moustiques jonchent le plancher : on les balaye et on les jette au feu.
Les agents sanitaires étaient tenus de faire connaître toute infraction à ces mesures sévères. Les coupables étaient punis d'une amende et, en cas de récidive, étaient passibles de prison, de bastonnade ou de travaux publics : on a vu de notables citoyens être fustigés ou travailler sur la voie publique au milieu d'une équipe de terrassiers.
Une telle rigueur peut paraître barbare : elle était nécessaire, en raison de l'indolence bien connue des créoles et de l'intérêt général qu'il s'agissait de sauvegarder. En fait, les infractions aux règlements furent peu nombreuses : la population, quelque peu terrorisée par les façons énergiques des Américains, se soumit d'assez bonne grâce à ce qui pouvait ne lui sembler qu'un abus de force et le résultat prévu ne se fit pas attendre. Ce résultat fut, comme on sait, l'extinction absolue de la lièvre jaune à la Havane. Le général Wood a donc donné un grand exemple, que d'autres pays, le cas échéant, pourraient imiter a ec un égal succès. D'ailleurs, l'exemple a déjà été suivi : à Rio de Janeiro, des mesures analogues ont été prises, sous la direction du 0. Cruz, et elles ont donné d'excellents résultats.
Pour en revenir à la Havane, on trouvera plus haut ( p. 315 ) un tableau très instructif, qui montre l'arrêt soudain du fléau, à partir du moment où Wood promulgua les ordonnances que l'on sait. En 1902, on ne note à la Havane aucun cas spontané ou indigène de fièvre jaune ; il arrive dans la ville, par voie de mer, divers malades, mais ils sont hospitalisés et isolés si habilement qu'ils ne sont le point de départ d'aucune contamination; d'ailleurs, les Stégomyes sont devenues très rares.
L'état sanitaire est le même en 1903, mais voici qu'en 1904 quelques cas spontanés de fièvre jaune font leur apparition, malgré la vigilance de Finlay, directeur des services sanitaires de la ville. D'un mois à l'autre, le nombre de ces cas augmente, tout en restant à des chiffres très peu élevés. Il semble donc que l'incurie espagnole ait repris le dessus et que les mesures de protection aient perdu de leur rigueur. Il est à redouter pour la jeune République cubaine, si une situation si menaçante ne cesse proniptement, que les Etats-Unis ne voient là l'occasion d'appliquer certaine clause du traité par lequel ils ont consacré l'indépendance de Cuba, clause qui leur permet d'intervenir militairement en cas de désordre politique... ou sanitaire. Il serait vraiment curieux et excessif que Cuba perdît quelque jour son indépendance à cause de la Stégomye !
Protection des ports. Organisation hospitalière. — C'est encore la Havane qui nous servira d'exemple. Nous venons de voir que, depuis l'extinction de la fièvre jaune, il parvient assez fréquemment dans cette ville, par voie de mer, des individus contaminés. Que faire de ces malades et à quelles mesures préventives les soumettre ? On ne peut songer à les laisser à bord des navires : c'est un procédé inhumain autant qu'inefficace. On renonce également à les transporter dans un lazaret pour les y soumettre à une quarantaine plus ou moins longue, et l'on n'hésite pas à les amener sur la terre ferme, dans un hôpital construit à cet effet (1).
Les navires contaminés sont soumis à une complète désinfection et l'équipage est mis en observation. Les malades sont descendus dans une chaloupe à vapeur, pourvue d'une chambre d'isolement dont toutes les ouvertures sont garnies de toiles métalliques : c'est cette chaloupe qui conduit les malades au port. On les transborde aussitôt dans une voiture d'ambulance et on les couche chacun dans un cadre entouré complètement par une moustiquaire. Quand on est parvenu à l'hôpital, il suffit de porter le malade, toujours entouré de sa moustiquaire, dans la salle qui doit lui donner asile. Grâce à ces précautions si simples, on a pu hospitaliser à la Havane sept malades en 1902 et dix en 1903, sans qu'aucun cas de con-
(1) L. Vincent, L'hôpital de Las Animas à la Havane, hôpital spécial pour les maladies contagieuses et ia fièvre jaune. Archives de Parasitoloyie, VIII. p. 543, 1904.
PROTECTION CONTRE LES MOUSTIQUES
tagion se produisît entre le navire et l'hôpital, c'est-à-dire sans que la fièvre jaune se propageât en ville. Tous les cas introduits de la
Salle N?7
Salle W Salle N?3
Salle N°S
Salle N°6 SalleN?!
Salle N°2
Fig. 303. — Plan du pavillon de la fièvre jaune à l'hôpital de Las Animas, à La Havane. Echelle de 1 pour 200.
sorte se sont éteints sur place, sans donner naissance au moindre foyer épidémique, ce qui démontre tout à la fois que les mesures
Ji86 LES
ci-dessus indiquées sont néc(
ssaireset suffisantes et que l'hospitalisation donne toute garantie contre la propagation du fléau (1).
En effet, pour compléter son organisation sanitaire, la municipalité de la Havane a fait construire l'hôpital de « Las Animas » spécialement destiné aux affections contagieuses. Cet établissement est situé hors de la ville, dans un immense parc, à distance de toute habitation ; il est placé sous la direction du D' Guiteras. Il consiste en divers pavillons isolés, dont toutes les ouvertures sont fermées par de la toile en 111 de laiton ; le fil de fer galvanisé, employéd abord, se détériore rapidement sous l'action du climat. A la fièvre jaune sont affectés deux pavillons, l'un de 12 lits, l'autre de 28 lits. Nous donnons le plan et l'élévation de ce dernier (fig. 303 et 306) ; il se compose d'une salle centrale de 8 lits, de quatre salles de 4 lits et de deux salles de 2 lits ; l'une des façades est occupée par une grande vérandah fermée par de la toile métallique. Cet hôpital d'isolement, très simplement construit, mais basé sur les données les plus récentes de l'épidémiologie, rend tous les services qu'on en attendait ; il peut servir de modèle pour les hôpitaux similaires qu'il est urgent de créer en tant de points de la zone intertropicale.
(1) L. A. Vincent, Prophylaxie de la fièvre jaune. Congrès colonial français. Compte-rendu de la section de médecine et d'hygiène coloniales. Paris, F. R. de Rudeval, 1904; cf. p. 129-139.
THÉRAPEUTIQUE PRÉVENTIVE ET CURATIVE
Thérapeutique préventive et curative.
Ce chapitre ne saurait être l'objet de longs développements dans un ouvrage de ce genre ; la question est importante : elle a été l'objet de nombreuses publications et de vives discussions; toutefois, nous n'en retiendrons que ce qui touche plus spécialement à notre étude.
Médication préventive par la quinine. — Ce sont les médecins de la marine française, notamment Raoul (dès 1831), Fonssagrives et Nielly, qui ont préconisé les premiers l'usage du sulfate de quinine à titre de médicament préventif des fièvres intermittentes; ils ont pu différer entre eux quant aux doses et à leurs intervalles, mais il n'en est pas moins vrai qu'ils étaient d'accord sur ce principe et qu'ainsi ils ont rendu un service éminent à la médecine des pays chauds et à la colonisation. A la côte occidentale d'Afrique, Raoul prescrivait avec le plus grand succès une dose deO gr. oO de quinine aux matelots revenant d une corvée à terre ; en Algérie, Sézary conservait en parfaite santé pendant trois ans de suite, au milieu d'une population indigène très éprouvée par les fièvres, des soldats auxquels il faisait prendre chaque jour une dose de 0 gr. 13 à 0 gr. 20 de quinine.
La découverte de l'Hématozoaire du paludisme a précisé ces observations, en montrant que le parasite n'apparaissait point, ou disparaissait très vite dans le sang d'individus soumis à un tel traitement. A aussi faible dose, la quinine quotidienne, administrée au repas et non à jeun, a encore l'avantage d'être tonique et de relever l'appétit, sans provoquer aucun trouble gastrique. Si cependant la fièvre frappe parfois des individus soumis au régime préventif, cela provient, non de rinefficacité de la méthode en ellemême, mais de l'insuffisance des doses employées.
La méthode préventive française a donc fait ses preuves ; elle est un grand bienfait pour tous ceux à qui on l'applique et, dans plus d'une circonstance, elle eut dû sauver un grand nombre de vies (1). Koch, Plelin et d'autres ont proposé des modifications qui
(1) On ne saurait trop déploi er que l;i quinine ait été si parcimonieusement distribuée aux soldats du corps expéditionnaire de Madagascar. Li conquête de
ne présentent pas d'avantages bien réels. Le premier de ces observateurs préconise une dose de 0 gr. 50 tous les deux ou trois jours ; en se traitant ainsi, il n'a jamais eu la fièvre, bien qu'il ait longtemps vécu dans des régions très insalubres. Au Cameroun, Plehn administre soit une dose de 0 gr. 10 à 0 gr. 25 tous les jours, soit une dose 'de 0 gr. 30 à 0 gr. 50 tous les deux ou trois jours, soit encore une dose de 0 gr. 60 à 1 gr. tous les quatre à sept jours ; la dose moyenne lui semble préférable.
Divers succédanés de la quinine ont été recommandés, mais sans réel avantage. La cinchonine et la cinchonidine sont peu actives; l'euquinine n'est pas amère, mais est moins active et plus chère que la quinine. 11 convient donc de s'en tenir à cette dernière, spécialement au sulfate, au bisulfate et au chlorhydrate.
La médication préventive ne saurait être impunément suspendue par ceux qui vivent dans la brousse, sous la tente ou dans des abris dépourvus de moustiquaires et de toiles métalliques. Elle est à peu près inutile pour ceux qui vivent dans des habitations protégées ; elle ne leur devient nécessaire que quand ils modifient leur genre de vie et s'exposent plus directement à l'infection.
Méthode préventive de Grassi. — Nous avons eu déjà l'occasion de signaler plus haut à quel point la région de l'embouchure du Tibre est ravagée par le paludisme : la population déserte cette plaine désolée et les terres restent incultes. Voilà quelque vingt ans, des ouvriers agricoles, venus des environs de Ravenne, s'établirent dans cette contrée et fondèrent, à faible distance de l'ancien Ostium, le village actuel d'Ostia (1). Le roi Humbert leur donna des terres et les aida à construire des fermes. La colonie prospéra tant bien que mal, malgré les véritables hécatombes qu'y causait le paludisme.
C'est ce foyer exceptionnellement dangereux que Grassi choisit
cette île, en 1895, nous a coûte 14 tués, 97 blessés et au moins 8000 morts, dont 12 pour 100 ayant succombé au paludisme (a).
(1) J. Gl'iart, Le paludisme dans la campagne romaine et les récentes expériences du F'^ Grassi. Archives de Parasitologie, V, p. 401, 1902.
(a) R. Bi.ANCHARn, Climat, hygiène et m iladies, in Madagascar au début du XX' siècle. Paris. F. R. de Rudeval. in-8», 1902 ; cf. p. 407-408. — J. DARRiCARRi';RE, Au pays de la fièvre Impressvms de la campagne de Madagascar . Paris, P. V. Stocii, in-18, 1904.
THÉHAPEUTIQUE PllÉVENTIVE ET CURATIVE
pour y expérimenter la médication préventive et déterminer jusqu'à quel point, appliquée d'une façon méthodique et persistante, elle était capable d'éteindre ou d'atténuer l'endémie palustre. Il essaya tout d'abord la quinine, administrée tous les huit ou neuf jours, à la façon de Koch; les résultats furent très peu encourageants; ils furent meilleurs, mais insuffisants encore, avec des doses journalières de quinine. En revanche, il obtint des succès constants et vraiment remarquables avec une préparation qu'une maison lombarde de produits pharmaceutiques venait de faire connaître.
Suivant l'âge des malades, cette préparation est de formule variable, mais les constituants restent les mêmes. En voici la composition :
Bichlorhydrate de quinine
gr. 10
0 gr. 12
gr. 10
0 gr. 08
La formule A est celle de ïésaiiophèle, dose pour une pilule. Administré sans interruption pendant quinze jours, l'ésanophèle guérit radicalement le paludisme. La dose est de deux pilules par jour de 3 à 6 ans, de quatre pilules de 7 à 14 ans, de six pilules à partir de 15 ans.
Les formules B, C et D correspondent à un produit désigné sous le nom d'ésanophéline; il s'administre aux jeunes enfants sous forme de solution d'un goût agréable, il importe peu de mentionner ici les doses. La formule B s'adresse aux enfants d'un à deux ans la formule G à ceux de sept mois à un an, la formule D à ceux d'un à sept mois.
Afin de guérir tous les cas de paludisme, Grassi soumet à une cure intensive de quinze jours la population entière de la colonie, à l'exception de 60 individus. Ge résultat obtenu, comme le prouve l'examen du sang, on ne donne plus à chaque individu qu'une dose préventive, deux pilules par jour aux adultes et une dose proportionnelle aux enfants. L'expérience, très sévèrement contrôlée, dure tout l'été. En juin, on constate quelques cas isolés de fièvre, puis plus rien, parmi les individus soumis à la médication
préventive; par contre, les 60 ouvriers non traités ont tous, sans exception, contracté le paludisme.
Les conséquences de cette remarquable expérience furent multiples. D'une part, au lieu d'émigrer en été, comme ils le faisaient presque tous chaque année, les gens sont restés dans leur village et la santé générale s'est très rapidement améliorée. D'autre part, les paludiques étant guéris, les Anophèles n'ont plus trouvé à s'infecter et il en est résulté une diminution appréciable des cas de paludisme en dehors de la population qui avait été soumise à l'expérience. Enfin, il apparaît clairement que cette expérience, en démontrant la possibilité de protéger la population contre le paludisme, va être le point de départ d'une ère de nouvelle prospérité pour la campagne romaine.
Réglementation légale du traitement préventif par la quinine, en Italie. — La quinine est un médicament coûteux : elle revient actuellement à 40 francs le kilogramme, soit 0 fr. 04 le gramme, mais les pharmaciens la vendent à un prix beaucoup plus élevé, souvent même jusqu'à un franc le gramme. Un médicament aussi précieux, aussi efficace en pays paludique, ne pouvait être maintenu à un pareil tarif, qui le rendait inaccessible à ceux là même auxquels il était le plus indispensable. Le Parlement italien s'est ému de cet état de choses ; il a voté successivement trois lois qui ne manqueront pas d'influer de la façon la plus heureuse sur l'assainissement progressif des contrées paludiques et sur l'extinction progressive du paludisme lui même. On trouvera ailleurs le texte complet de ces lois, ainsi que divers documents qui les expliquent et les commentent (I) ; nous ne pouvons ici que donner une traduction libre des articles les plus caractéristiques.
Loi du S3 décembre 1900, sur la vente de la quinine.
Art. 1". — Le Ministre des finances est autorisé à vendre au public le chlorhydrate, le sulfate et le bisulfate de quinine par l'intermédiaire des pharmaciens et des receveurs des contributions indirectes (recettes buralistes) ; et, dans ce but, à acquérir directement des producteurs ou à faire acquérir les matières premières au prix déterminé à l'art. 6 et à faire fabriquer la quinine elle-même.
(1) La lutte contre le paludisme ea Italie. Monopole de la vente de la quinine par l'Etat. Archives de Parasitologie, V, p. 614-632, 1902.
THÉRAPEUTIQUE PRÉVENTIVE ET CURATIVE
Seront privées de cette vente les recettes buralistes séparées de moins de 500 mètres d'une pharmacie ayant accepté le tarif établi par l'Etat, conformément à l'art. 10.
Art. 2. — Les sels de quinine sus-énoncés seront préparés suivant les règles de la Pharmacopée italienne officielle ; ils seront confectionnés en tablettes ou en toute autre forme qu'établira le Ministre des finances, après avis du Conseil supérieur de santé.
Les tablettes seront chacune du poids deOgr. 20 ; elles seront contenues au nombre de dix dans des tubes de matière inaltérable, hermétiquement clos et pourvus à l'extérieur de sceaux et signatures de garantie.
Les échantillons seront approuvés par le Conseil supérieur de santé.
Le prix de vente au public ne sera pas, pour chaque tube, supérieur à 0 fr. 40 pour le chlorhydrate et à 0 fr. 32 pour le sulfate et le bisulfate.
Art. 3. — Les tarifs pharmaceutiques actuellement en vigueur seront modifiés conformément à ces prix.
Art. 4. — Au budget du Ministère des finances seront inscrites les dépenses prévues pour l'achat et la fabrication des produits ci-dessus énoncés, pour la remise aux revendeurs, etc., ainsi que les recettes provenant de la vente.
Art. o. — L'excédent des recettes sera inscrit au budget du Ministère de l'intérieur; il y formera un chapitre spécial, sous le nom de subsides pour diminuer les causes du paludisme.
Art. 8. — 11 est institué une Commission de surveillance du Service de la quinine, comprenant deux sénateurs nommés par le Sénat, deux députés élus par la Chambre, le directeur général des contributions indirectes, le directeur de la Santé publique au Ministère de l'intérieur, un délégué du Ministère de l'agriculture et le directeur de la manufacture de tabacs de Rome, ce dernier remplissant les fonctions de secrétaire, sans voix délibérative. Cette Connnission sera renouvelée à chaque législature. Elle fait des propositions relatives à la répartition des subsides pour diminuer les causes du paludisme, stipulés à l'art. 5, et délibère sur toutes questions relatives au Service de la quinine, au sujet desquelles elle peut être consultée par le Ministre des finances.
Loi du 7 juin 1901, pour diminuer les causes du paludisme.
Art. 1". — Le Ministre des finances, après avis des Conseils sanitaires provinciaux et du Conseil supérieur de santé, détermine par décret les zones paludiques, d'après le degré d'intensité de l'endémie palustre, et successivement leurs variations éventuelles.
Art. 2. — Dans ces zones, les colons et les ouvriers atteints de fièvre, qu'ils y soient employés à titre permanent ou passager, reçoivent gratuitement de la quinine, tant que dure leur maladie, par les soins de l'administration municipale.
Les dépenses avancées de ce fait par la commune sont, en fin d'exercice, réparties entre les propriétaires des terres comprises dans les zones paludiques, au prorata de l'étendue de chaque propriété.
Akt. 3. — Les ouvriers attachés aux travaux publics reçoivent l'assistance médicale gratuite, quand ils sont atteints de fièvre, et la quinine leur est donnée soit par l'administration pour le compte de laquelle les travaux sont exécutés, soit par l'entrepreneur qui les dirige.
Les entrepreneurs qui contreviennent à cette obligation sont passibles d'une amende de 100 à 1000 francs, qui est versée au fonds des subsides pour diminuer les causes du paludisme, établi par l'art. ,5 de la loi du 23 .décembre 1900.
Les décès par lièvre pernicieuse contractée au cours de travaux publics, par suite du manque constant de quinine, (jue ce soit la faute de l'administration ou celle de l'entrepreneur, donneront lieu à indemnité, conformément à la loi du 17 mars 1898 sur les accidents du travail.
Art. 4. — La quinine dont il est question aux art. 2 et 3 devra être celle que fournit l'Etat.
Art. o. — En pleine campagne et dans les limites des zones paludiques définies à l'art. 1", les locaux servant d'abri aux douaniers, au personnel des routes nationales, provinciales et communales, des chemins de fer, des travaux publics et des sociétés pour l'amendement du sol, devront être protégés par des toiles métalliques, de juin à décembre, contre les Insectes aériens.
Aux propriétaires et industriels qui protégeront de cette même manière les habitations et les abris, même temporaires, des ouvriers et des paysans, il sera accordé, sur la proposition des Conseils provinciaux de santé et après avis de la Commission de surveillance établie par l'art. 8 de la loi du 23 décembre 1900, des primes pouvant s'élever à 1000 francs, à prélever sur le fonds des bénéfices nets de la vente de la quinine.
Ces deux lois capitales avaient été préparées par la loi du 22 mars 1900, sur ramendement des marécages et des terrains palustres. On ne sera pas surpris d'apprendre qu'elles ont déjà donné des résultats très satisfaisants et, qu'elles vont contribuer de la façon la plus puissante à la disparition du paludisme, au développement de la culture et par conséquent, au relèvement matériel et moral des populations (1).
(1) La vente de la quinine d'Etat a commencé le 25 septembre 1901. Le bisulfate de quinine est vendu par boites en carton, cariées, ayant 10 cm. de côté et recouvertes de papier vert. On lit sur l'upie des faces : bisolfato di chinino, grammi 10, et sur l autre : Rimedio efficace contro la malaria. On y trouve également les principales instructions pour prendre le médicament, le prix, l'indication de la loi qui en règle la vente, ainsi que la signature du fonctionnaire qui en a surveillé la fabrication. Chaque boîte contient cinq paquets, représentant chacun 2 gr. de bisulfate de quinine et subdivisés eux-mêmes en dix petits paquets de 0 gr. 20 centigrammes; elle renferme en outre douze pains azymes. La boîte est vendue 1 fr. àO; au détail, chaque paquet de 2 gr. est vendu 0 fr. 32.
ÏHÉKAPEUTIQUE PHÉVENTIVE ET CLKATIVE
Très frappée de ces résultats, la Commission permanente du paludisme les lit connaître à l'Académie de médecine de Paris et soumit à son approbation le vœu suivant :
« L'Académie, considérant que l'usage de la quinine a pris une importance aussi grande pour la prophylaxie que pour le traitement des fièvres palustres, émet le vœu que la vente des principaux sels de quinine soit soumise, dans toutes les régions palustres de France, de la Corse et de nos colonies, à une législation spéciale, qui permette aux plus pauvres de se procurer partout de la quinine de bonne qualié et à bon marché, comme cela a lieu en Italie. »
Ce vœu fut adopté à l'unanimité; néanmoins, il est resté lettre morte.
Ligues contre le paludisme. — Puisque les pouvoirs publics se désintéressaient de la question, pourtant si grave et si urgente, que l'Académie avait signalée à leur sollicitude, il restait aux particuliers la faculté de grouper leurs efforts et de s'unir pour lutter en commun, par tous les moyens possibles, contre le paludisme. De cette préoccupation sont nées les diverses Ligues contre le paludisme.
La Ligue corse contre le paludisme fut fondée à Bastia le 23 mars 1902, grâce à l'initiative du F. Battesti (1). Par suite d'une entente avec les pharmaciens, elle procure à ses adhérents du sulfate de quinine au prix de 0 fr. 15 le gramme. Le produit est livré absolument pur, par flacons de 30 grammes ; pour éviter tout soupçon sur sa qualité, il est fourni directement aux pharmaciens par la Pharmacie centrale de France en flacons cachetés, portant l'estampille de garantie de la Ligue. Avec chaque flacon est délivrée gratuitement une petite cuiller en fer, dosant exactement 0 gr. 05. Le médicament n'est délivré que contre remise de la carte d'adhérent ; cette carte coûte un franc et se délivre dans toutes les gares de chemin de fer et en nombre d'autres endroits ; on reçoit en même temps une brève notice imprimée, indiquant le mode d'emploi de la quinine comme curatif et préservatif, ainsi que les doses pour chaque âge. Au moyen de brochures largement
(1) F. Battesti, Observations sur le paludisme en Corse. Bastia, in-8« de 16 p., 1901.
distribuées ou mises en vente à un prix minime (1), et par le moyen d'articles de journaux, la Ligue vulgarise encore dans le public les notions indispensables sur le rôle des Moustiques, ainsi que sur l'action, le dosage et le mode d'emploi de la quinine. Ces notions sont également enseignées dans les écoles ou par le moyen de conférences. De la toile métallique est procurée à bas prix ou môme gratuitement; là où la chose est possible, l'assainissement des contrées fiévreuses est entreprise.
La bienfaisante efficacité de ces intelligentes mesures n'a pas tardé à être manifeste : la morbidité par fièvres paludéennes est tombée de 49, 37 et même 60 pour 100 à 13 pour 100 dans les maisons incomplètement protégées et à 0 dans celles qui le sont complètement. Dans nombre de localités, l'état sanitaire général s'est très notablement amélioré (2).
Une Ligue contre le paludisme en Algérien été fondée le 16 mai 1903 par le D"" Soulié, professeur à l'Ecole de médecine d'Alger. Elle agit essentiellement de la même manière que la Ligue corse, au moyen de brochures de propagande (3), de conférences avec projections lumineuses, etc. Grâce à une entente avec la Pharmacie centrale d'Alger, elle livre, à toutes les municipalités qui en font la demande, de la quinine en flacons au prix de 0 fr. 05 le gramme. Elle dessèche, draine, canalise ou pétrole les mai'écages, étangs ou flaques d'eau; elle protège les habitations par les toiles métalliques apposées aux portes et fenêtres ; elle se propose enfin de fonder des sanatoriums pour les convalescents. Ce vaste et beau programme est en pleine voie d'exécution: autour des professeurs Moreau et Soulié (4) et du D'' Etienne Sergent sont venus se grouper des adhérents nombreux, qui ont apporté les fonds nécessaires pour une telle entreprise et ont soulevé dans tout le pays une agitation du meilleur augure.
(1) F. Battesti, Comment on se défend contre le Paludisme. Avril 1902.
(2) Ligue corse contre le paludisme. Compte-rendu de sa situation, de ses opérations et des résultats obtenus au 2/ décembre 1902. Bastia, in-S" de 12 p..
(3) Ligue contre le paludisme en Algérie. La lutte contre le paludisme d'après les nouvelles découvertes. Alger-Mustapha, in-S- de 32 p., 1903. — Comment on .«e défend contre le paludisme. Aglia-Alger, in-S" de 8 p.. 1904.
(4) L. Moreau et Soulié, La lutte contre le paludisme en Algérie. Congres colonial français, 4004. Compte-rendu de la Section de médecine et d'hrjgiene coloniales. Paris, F.-R. dcRudeval, in-8» de 294 p., 1904; cf. p. 250-250.
THÉRAPEUTIQUE PREVENTIVE ET CURATIVE
Une action analogue s'est manifestée aussi à l'étranger, par exemple par la création de ligues scolaires. C'est ainsi qu'à San Antonio, Texas, le directeur de la santé à la Nouvelle-Orléans et le président du bureau de l'enseignement public ont entrepris une campagne de propagande parmi les élèves des écoles publiques. Ces enfants ont été groupés eu équipes qui se livrent à la destruction des Stégomyes (1).
Il faut reconnaître d'ailleurs que ces Ligues si utiles et dignes des plus grands encouragements ont été constituées d'après le modèle de la Società per gli studi délia malaria, fondée à Rome dès 1898. Cette association est beaucoup plus riche et puissante que nos petites Ligues locales; sous l'impulsion féconde du Professeur A. Celli, elle a été l'instigatrice d'importantes recherches, qui sont consignées dans ses Atti et auxquelles on devra se reporter pour une étude détaillée du paludisme en Italie. Le caractère spécial de notre ouvrage ne nous a pas permis d'exposer les résultats considérables obtenus par la Société romaine. Disons pourtant que, au moment où Grassi faisait au sud de Naples les expériences de prophylaxie mécanique relatées plus haut (p. 570), Celli, Martirano et d'autres appliquaient ces mômes principes en d'autres régions de l'Italie et obtenaient des résultats tout aussi démonstratifs.
Traitement des piqûres. — On a recommandé contre les piqûres de Moustiques une foule de formules. Quand les piqûres sont peu graves, il sufTit de les badigeonner, à plusieurs reprises, soit avec de l'eau de Cologne mentholée à 4 ou 5 pour 100, soit avec de l'alcool mentholé à 10 pour 100.
Un procédé très commode et à la portée de tous consiste à déposer sur la papule une épaisse couche de teinture d'iode. Aucune méthode n'est plus efficace ; toutefois si les papules siègent à la face, il peut être préférable de les badigeonner avec un mélange de 5 grammes de formol du commerce avec 10 grammes d alcool à 90° et 10 grammes d'eau. Le formol pur ne saurait être employé, parce qu'il détermine une brûlure au premier degré (2).
(1) Liajuc scolaire contre les AIousti(|ucs. Janus, IX, p. 527, 190V. *
(2) A. Manquât, Traitement des piqûres de Moustiques. Bull. géii. de thérapeutique, CXL, p. 67G, 1000.
LES MOL'sTigUtS
Une formule un peu plus compliquée, qui donne les meilleurs résultats, même appliquée sur le visage^ a été préconisée par Joly(l):
ronnol du coiniiierce l-i gr.
Xylol i) gr.
Acide acétique 0 gr. 50
Baume du Canada 1 gr.
Essence parfumée q. s. pour parfumer.
On peut remplacer l'acide acétique par 4 gr. d'acétone.
Immunisation de l'Homme et des Animaux.
Ainsi que nous l'avons établi plus haut (p. 77), il se produit en général une rapide accoutumance à la piqûre des Moustiques : les nouveaux venus dans un pays à Moustiques sont tout d'abord très fortement incommodés par les piqûres, qui déterminent un prurit intense et une vive réaction locale ; puis ces accidents s'atténuent peu à peu et, au bout d'un certain temps, l'individu le plus sensible jouit d'une immunité plus ou moins complète. On a prétendu que l'immunité acquise par la mère se transmettait au fœtus : Lépine cite le cas d'une femme qui, dans ces conditions, accoucha d'un enfant témoignant, dès sa naissance, d'une complète indifférence aux piqûres ; au printemps suivant, sa résistance était tout aussi grande (2). Toutefois, la vaccination acquise à la suite des piqûres est ordinairement de courte durée : elle s'efïace d'une saison à l'autre; il suffit même de quitter le pays pendant quelques semaines pour la perdre entièrement, au cours d'une même saison.
La réaction qui suit la piqûre des Moustiques n'est d'ailleurs qu'un médiocre accident, contre lequel il importe assez peu de pouvoir se prémunir. Le danger n'est pas là, mais bien dans les maladies parasitaires dont la piqûre peut être le point de départ, et l'on doit se demander s'il n'est pas possible d'acquérir par des moyens thérapeutiques une immunité plus ou moins complète envers ces maladies.
(1) P. R. JoLY, Souvenirs malgaches. Les Moustiques. Archives de Parasitologte, IV, p. 260, 1901.
(2) J. Léi'ine, Immunité contre les piqûres de Moustiques, acquise par la mère et transmise au fœtus. C. R. Soc. de biologie, p. 986, 190a.
IMMUNISATION DE l'hOMME ET DES ANIMAUX
On admet communément que les nègres sont réfractaires au paludisme et Darwin estime qu'ils doivent à cette particularité de l'avoir emporté sur les blancs en Afrique. Les noirs résistent, en effet, mieux que ne le font les européens, mais le fait est bien loin d'être aussi absolu qu'on pourrait le supposer. Koch estime qu'en Afrique et en Malaisie, les indigènes adultes ne sont pas atteints du paludisme, mais celui-ci s'observe parmi les enfants : les Plasmodies se trouvent en grand nombre dans le sang de ces derniers, la rate est souvent hypertrophiée, sans qu'on note de la fièvre ou d'autres symptômes.
L'Hématozoaire se retrouve aussi, d'après Plehn (1), environ chez la moitié des nègres adultes du Cameroun, sans que ceux-ci soient en rien incommodés, à part l'hypertrophie de la rate, qvi s'observe chez 62 pour 100 des individus. Les parasites manquent dans le sang périphérique, aussi bien que dans celui de la rate, dans les deux tiers des cas, chez les nègres atteints de fièvre incontestablement paludique. Il y a donc là des conditions cliniques très particulières, qui ont pu maintes fois induire en erreur et faire croire à l'immunité des races noires. D'ailleurs, Sieuber a constaté aussi, à Dar-es-Salam, l'existence des parasites dans le sang des nègres adultes (2) Rniin, Ziemann a reconnu que les nègres impaludés pendant le jeune âge ne jouissent d'aucune immunité : il injecte du sang chargé d'Hématozoaires à sept individus de cette catégorie et constate l'infection des globules sur cinq d'entre eux (3).
H ne faut donc admettre comme rigoureusement exactes ni la formule de Koch, d'après laquelle l'infection paludique guérie laisserait après elle une immunité capable de protéger contre une nouvelle infection, ni celle de Laveran, qui admet qu'une première attaque ne confère aucune immunité, les individus précédemment atteints présentant, au contraire, une réceptivité plus grande. La première de ces formules est vraie pour le noir, mais non pour le blanc ; la seconde s'applique au blanc, mais non au noir. En effet, on oublie trop que le blanc, le noir, le jaune el le rouge sont des
(1) A. Plkhn, Die Malaria der ufrikaninchen Negerbevijlkenouj, bexonders mil Bezug auf ilie Iinmunital^frage. lena, G. Fischer, in 8° de 31 p.. 1902.
(2) Stf.udeu, Ma'iiriaimmunilât und Kindorsicrblichkeit bei dcn Eingcborenen in Doutscli-Ostafrilva. Archio fiir Schi/fa- und Tropen-Hygiene, Vil, p. SDfi, 1903.
i3) ZiKMMAN, ZwoiliT bericht iiber malaria und Mosivilos an der afrikaiiischen Wesikùste, Deulsche med. Wocli., XXVI. p.TM-lo6, IW).
êtres anatomiquement et physiologiquement dissemblables; j'irai même jusqu'à dire que ce sont des espèces zoologiquement distinctes. J'ai déjà émis ailleurs (1) cette opinion, qui ne fait que rééditer l'avis nettement exprimé par Linné dans le Systema naturae. Cette notion doit dominer toute l'étude de la pathologie exotique : elle donne la ciel des ditîérences de réceptivité à l'égard d'une même affection et s'applique d'une façon directe et précise au paludisme et à la fièvre jaune, envisagés dans leurs variations chez les diverses « races » humaines.
Le noir ne bénéficie point d'une immunité à l'égard du paludisme: comme Smith l'a reconnu l'un des premiers (2), la maladie se présente simplement chez lui sous une forme particulière. Il se comporte exactement de même à l'égard de la fièvre jaune, à laquelle il est beaucoup moins sensible que le blanc. On pourrait croire que ces différences tiennent à ce que les nègres sont moins fréquemment piqués par les Moustiques que les individus de peau blanche ; or, c'est précisément le contraire, qui se produit ; d'ailleurs, les nègres ont très souvent la filariose, qui est également inoculée par les Culicides. On peut admettre aussi que la résistance relative des nègres au paludisme résulte d'une longue accoutumancehéréditaire, le paludisme étant apparemment une très ancienne maladie africaine ; mais les nègres d'Afrique, transportés en Amérique, se sont trouvés soudain en proie à la fièvre jaune, que leurs ancêtres, dans le cours des siècles, n'avaient jamais éprouvée : ils ont d'emblée fait preuve d'une résistance considérable. Ce sont donc bien des questions ethniques, des différences de terrain, des particularités physiologiques qui sont ici en jeu et qui nous donnent l'explication de ces variations qu'on a cru pouvoir expliquer par l'immunité acquise.
Puisque le sang du noir, par ses phagocytes ou son plasma, réagit plus énergiquement que celui du blanc à l'égard des parasites du paludisme et de la fièvre jaune, peut-être pourrait-on l'employer en injection intra-veineuse pour vacciner le blanc contre ces deux maladies?
(1) R. Blanchakd, Traité de Zoologie médicale. Paris, 2 vol. in-H», 1885-1889; cf. II, p. 863-804.
(2) P. S.MiTH, Malaria. linmunity : absence of ncgro iinmunity; variety. Brilish med, journal, p. 1807, 1898.
IMMUNISATION DE l'hOMME ET DES ANIMAUX
L'expérience n'a pas été faite encore d'une façon assez méthodique pour qu'on en puisse tirer une conclusion ferme, mais on sait que le sérum d'individus convalescents du paludisme ou d'animaux réfractaires à cette même affection est dépourvu de propriétés vaccinantes ou curatives. Jusqu'à ce jour, tous les essais d'immunisation contre le paludisme sont restés infructueux, mais les résultats obtenus par la Mission française de la fièvre jaune (p. 517) indiquent, pensons- nous, que c'est bien réellement dans la voie de la sérothérapie qu'il convient de s'engager.