LE TRAITEMENT « MÉCANIQUE » UE LA NEURASTHÉNIE
alteignent parfois une formidable intensité; au point qu'on peut observer des cas de véritable folie mélancolique chez des paysans fatigués par la moisson, ainsi que je l'ai vu en Limousin. Mais, c'est là le point capital, aussi violentes que puissent être alors les manifestations névropathiques causées par le surmenage, elles ne durent pas, ou du moins leur durée ne peut en rien être comparée à celle des états neurasthéniques provoqués chez des hommes du monde, par des fatigue infiniment moins intenses et moins prolongées.
Voici un cas que je viens d'observer. — Un jeime homme de vingt ans, employé de ministère, de souche arthritique, faisait assez régulièrement des exercices de sport, mais avec modération et sans jamais se fatiguer à l'excès. Un jour il se laisse aller à dépasser la mesure habituelle et fournit à bicyclette un (k record » très supérieur à ce qu'il avait jamais fait. Dès ce moment, des troubles nerveux se manifestent et un état neurasthénique s'installe. Je l'ai vu six mois après cette journée de surmenage qui provoqua l'explosion des accidents. Il avait depuis lors cessé complètement tout exercice, et, malgré ce repos, la Neurasthénie avec tout son cortège de phobies, d'insomnie, de troubles digestifs, d'adynamie musculaire, etc., était aussi intense que le premier jour.
Peut-on voir, dans des accidents d'ime si longue portée, des effets « légitimes » d'un surmenage qui n'a pas duré douze heures? Evidemment, ici, et dans mille autres cas que tous les praticiens ont pu observer comme moi, la fatigue physique n'a été qu'une occasion : elle a joué le rôle de ce « choc » dont je parlais tout à l'heure, qui réveille une diathèse, un trouble latent des fonctions de nutrition. Dans le cas cité, le trouble latent était la diathèse arthritique, et la Neurasthénie était une maladie de la nutrition, se manifestant à l'occasion d'un surmenage passager, — et non pas, comme beaucoup voudraient le dire, un état de fatigue fixé à demeure. La fatigue ne se fixe jamais « à demeure » sur les sujets qui ne présentent
aucun vice préalable du leinpérament. Et c'est justement cette différence dans la plus ou moins longue portée du surmenage, suivant que le sujet est indemne ou entaché d'une prédisposition antérieure, diathésique ou autre, qui nous donne l'explication de ce fait que le repos systématique convient à une classe très restreinte de neurasthéniques; tandis que l'exercice, méthodiquement appliqué comme nous allons le dire, est utile et même urgent pour le plus grand nombre.
Toutefois, il est important de dire, pour éviter tout malentendu dans une question où il en existe déjà tant, que, si l'on ne peut admettre que la Neurasthénie soit d'ordinaire le résultat réel du surmenage, il est, par contre, absolument certain que la fatigue est nuisible dans presque tous les cas de Neurasthénie confirmée.
Reste à préciser dans quelle mesure les inconvénients de la fatigue et les bénéfices de l'exercice peuvent être mis en balance. Or il est des cas où il importe de rechercher le bénéfice de l'exercice, même au prix des inconvénients de la fatigue. Il en est d'autres où les bénéfices de l'exercice ne peuvent être mis en balance avec les dangers de la fatigue.
Dans la première hypothèse, il s'agit de malades suffisamment résistants pour que le choix de l'exercice n'ait qu'une indication secondaire et, alors, tous les moyens sont bons pour arriver à produire dans l'organisme les modifications de nutrition qu'apporte avec lui l'état d'entraînement. Beaucoup de neurasthéniques, par exemple, peuvent affronter sans inconvénient les fatigues du service militaire, et l'on en voit qui, forcés de se soumettre au régiment à des exercices en apparence au-dessus de leurs forces, recouvrent en quelques mois une vigueur, une résistance et une pondération du système nerveux qu'un repos prolongé ne leur eût pas données. Quand on interroge certains neurasthéniques, malades depuis
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leur enfance, et qu'on leur l'ait préciser les phases d'aggravation et de rémission qu'ont présentées lessymptômes nerveux, on voit le plus souvent que la période militaire est celle où leur m.aladie leur a laissé le plus de répit. Beaucoup sont revenus du régiment se croyant tout à fait guéris et sont redevenus malades en reprenant une vie inoccupée.
Mais ces neurasthéniques, chez lesquels tous les moyens sont bons pour arriver à l'entraînement (surtout quand de? circonstances supérieures à leur volonté les forcent à braver Ja fatigue et ne leur permettent pas de céder au découragement), tous ces privilégiés se rencontrent d'ordinaire parmi les sujets jeunes, à l'âge où la diathèse arthritique, d'où relève si souvent la Neurasthénie, n'a pas encore provoqué des manifestations morbides très accentuées. Passé l'âge de trente ou trente-cinq ans, le neurasthénique a besoin de procéder avec plus de prudence, et le choix d'une méthode d'entraînement acquiert pour lui une importance capitale. Une fatigue inopportune pourrait, chez lui, compromettre les résultats de plusieurs mois de traitement rationnel et porter au degré le plus intense les manifestations de l'état neurasthénique.
Remarquons en passant que cette distinction — établie par l'observation des faits — entre les jeunes gens et les hommes faits, au point de vue de la vulnérabilité à la fatigue, ne se vérifie, dans le sens que nous indiquons, que pour les neurasthéniques seulement. S'il s'agissait de sujets bien portants, .la proposition devrait être renversée, car, d'une manière générale, l'homme fait supporte mieux la fatigue que le jeune homme. S'il en est autrement parmi les neurasthéniques, -c'est que ceux-ci sont, dans la grande majorité des cas, des ^arthritiques dont la diathèse tend, de plus en plus, à accentuer ses manifeslations à mesure que le sujet approche de la maturité.
Mais ce ne sont, là encore, que des considérations générales^
LES INDICATIONS DU TllAITEMENT
et il se rencontre, dans la pratique, bien des cas particuliers qui obligent le médecin à être très circonspect dans l'application de l'exercice, même chez des sujets jeunes. Il est donc sage d'avoir toujours présente à l'esprit cette préoccupation d'éviter la fatigue au neurasthénique plus qu'à tout autre sujet. De là pour lui l'importance d'une méthode d'entraînement qui permette de déterminer à l'avance la quantité de travail musculaire qu'il peut supporter sans fatigue et de n'augmenter l'intensité de l'effort qu'en suivant une progression rigoureusement conforme à l'augmentation progressive de ses forces.
Rien qu'à l'énoncé de cette indication, on comprendra que la méthode la plus capai)le d'y satisfaire est celle dont le principe est de fractionner le travail el dont les procédés permettent d'atténuer Vcffort jusqu'au minimum d'intensité, et aussi de l'augmen ter insensiblement chaque jour avec la certitude de l'adapter exactement à l'état des forces du malade. La gymnastique suédoise appliquée au moyen des appareils de, réglage inventés par Zander est donc, de toutes les méthodes d'exercice, celle qui s'adapte le mieux à toutes les périodes du traitement chez le neurasthénique. C'est celle surtout qui donne la plus grande sécurité dans les débuts de l'entraînement, chez les neurasthéniques très débilités, très vulnérables à la fatigue; chez ceux, enfin, auxquels l'exercice doit être appliqué d'abord à doses infinitésimales.
Nous allons, tout à l'heure, préciser davantage les indications et exposer les détails pratiques de l'application du traitement. Mais, pour faire comprendre la portée thérapeutique des diverses formes de mouvement chez les malades qui nous occupent, il faut, au préalable, revenir en quelques mots sur la pathogénie et les symptômes neurasthéniques, afin de chercher quels sont, parmi les effets si divers du mouvement actif et passif, ceux qui doivent être recherchés au point de vue thérapeutique, quand on vise à combattre la cause ori-
LE TUAITEMENT « MÉCANIOUE » DE LA NEURASTHÉME m
i^inelle et aussi les manifestations symptomatiqiies de la Neurasthénie.
Indications de l'exercice dans la Neurasthénie.
On s'accorde à reconnaître à la Neurastliénie deux ordres de causes : l'* des causes directes, c'est-à-dire des troubles primitifs du système nerveux ; des causes indirecles, c'est-àdire des états pathologiques dont l'origine n'est pas dans la cellule nerveuse elle-même, mais dont les effets s'y font sentir secondairement, par l'intermédiaire d'une action réflexe ou d'un trouble de nutrition.
On n'admet plus guère aujourd'hui la Neurasthénie dite essentielle, c'est-à-dire celle qui s'installerait d'emblée sur un organisme absolument sain, sans qu'il y ait aucune sorte de lésion anatomique ou de trouble de nutrition préalables du système nerveux. Cette forme de Neurasthénie considérée comme « entité morbide » correspondrait, au point de vue étiologique, à une forme permanente de la fatigue et reconnaîtrait pour cause un surmenage physique, intellectuel ou émotionnel. Nous avons dit que celte « hxation à demeure » de la fatigue sur les centres nerveux n'était, en réalité, que la révélation d'un état morbide latent, ou d'un trouble de l'innervation, — trouble tantôt bien défini comme l'Hystérie, tantôt vague et mal caractérisé comme l'état de nervoslsme.
Parmi les états neurasthéniques primitifs se rattachant directement à des troubles du système nerveux, il en est sur lesquels la thérapeutique n'a guère de prise, parce qu'ils ne sont que des pseudo-neurasthénies, des états neurasthéniques symptomatiques d'une lésion des éléments nerveux. Telle est la pseudo-neurasthénie du début de la Paralysie générale progressive, de VAtaxie locomotrice, etc. (1). Nous
(1) Voir Gilbert Ballet, Clinique de V hôpital Saint- Antoine.
ne retiendrons donc, dans le cadre de la Neurasthénie d'origine « nerveuse », que les formes relevant de l'Hystérie et de cet état du système nerveux plus vague et moins caractérisé qu'on pourrait appeler le « tempérament hystérique », mais auquel on peut laisser le nom de nervosisme, puisque tout le monde en comprend la signification.
Dans la Neurasthénie secondaire, l'origine des accidents nerveux relève toujours d'un ti-ouble de la nutrition ; soit par insuffisance des fonctions de réparation de la cellule nerveuse, comme dans l'Anémie, les cachexies et les divers états de misère physiologique; soit par perversion des fonctions d'assimilation et de désassimilation, comme dans les maladies de l'appareil digestif, l'arthritisme et toutes les maladies par ralentissement de la nutrition.
Si l'on se place, à présent, au point de vue des indications de l'exercice et du mouvement pour ces deux grandes classes de neurasthéniques, on voit que dans la Neurasthénie par troubles primitifs de l'innervation on ne peut satisfaire qu'aux indications sî/mp^oma/Z^uei' de la maladie. On ne peut viser que les fonctions nerveuses, puisque la cause première des accidents est un trouble fonctionnel des centres nerveux, sur lequel viennent s'en greffer d'autres. On ne peut agir sur la cause première de l'Hystérie ou du Nervosisme, puisqu'on ne la connaît pas. Toutefois, même en cas de Neurasthénie d'origine purement névropathique, il se produit des symptômes importants en dehors de l'appareil de l'innervation, et, bien que ces symptômes aient une origine purement nerveuse, ils entraînent l'indication d'agir sur les organes où ils se manifestent, sur V estomac, par exemple, Vintestin, Vappareil circulatoire, etc.
Dans la Neurasthénie par troubles de nutrition, l'indication est double : il faut agir sur les symptômes, comme tout à l'heure, et il faut chercher, en outre, à atteindre la
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cause qui leur a donné naissance, le trouble primordial de la nutrition.
Il se trouvera donc, souvent, que, malgré la différence théorique du processus morbide, dans ces deux classes de neurasthéniques, les indications du traitement seront les mêmes dans la pratique. Mais les chances de succès seront bien différentes. En effet, si, par exemple, l'appareil digestif est troublé dans sa fonction par l'atonie ou par l'excitation du système nerveux, on n'aura guère de chance de guérir la Neurasthénie, même en guérissant les gastralgies ou les dilatations de l'estomac qui en sont, en pareille hypothèse, non la cause, mais l'effet. Tandis qu'on serait sûr de modifier très heureusement l'état nerveux en guérissant les troubles digestifs, quand ceux-ci sont bien le point de départ et la cause de la Neurasthénie.
C'est là, du reste, le terrain sur lequel s'exercent les controverses à propos du traitement des neurasthéniques dyspeptiques. Les uns ne veulent voir, dans la dyspepsie, qu'un trouble secondaire et le négligent, pour adresser directement leur action thérapeutique au système nerveux qui leur semble la cause première des accidents; tandis que d'autres ne visent que le trouble digestif, pensant atteindre plus sûrement ainsi les troubles nerveux oû ils voient les effets et non les causes de la maladie. Mais, outre qu'il serait contraire aux faits de vouloir ne reconnaître qu'un processus unique à la Neurasthénie et, par conséquent, de n'y voir qu'une indication thérapeutique, toujours la même, il faut remarquer qu'ici Isl médication des symptômes s'impose toujours, quelle que soit l'opinion qu'on se fasse sur leur pathogénie, et qu'on les considère comme point de départ ou comme conséquence de la maladie.
En effet, les troubles digestifs, par exemple, tels que l'atonie de l'estomac ou de l'intestin, même quand ils ne sont pas un symptôme de l'atonie générale du système nerveux, peuvent
LES INDICATIONS 1)1 TUAITEMENT
devenir ù leur tour une cause effective d'aggravation en créant un facteur nouveau de Neurasthénie, un vice de nutrition : soit par défaut d'absorption des aliments et déchéance consécutive de l'organisme, soit par l'élaboration défectueuse des aliments et l'auto-intoxication qui en résulte. Et de même les symptômes nerveux ne peuvent pas toujours être négligés, même quand ils se rattachent à un trouble primitif de la digestion ou à un trouble plus intime de la nutrition moléculaire.
Ainsi, même dans les cas où la Neurasthénie est une maladie de la nutrition, ce qui est le cas de beaucoup le plus fréquent, il ne faut pas oublier que le système nerveux a un rôle capital dans tous les actes de la nutrition, aussi bien dans les actes digestifs que dans les phénomènes intimes de l'assimilation et de la désassimilation ; que, par conséquent, un trouble des fonctions nerveuses, provoqué d'abord par un trouble de la nutrition, peut devenir, à son tour, une occasion de nouvelles perturbations des actes nutritifs et créer ainsi un cercle vicieux, dans lequel les effets et les causes de la maladie finissent par ne plus pouvoir être clairement dissociés.
La conclusion pratique, c'est qu'on doit agir simultanément dans la Neurasthénie, quelle qu'en soit l'origine, sur le système nerveux et sur la nutrition. — Or l'exercice et le mouvement peuvent devenir, quand on les emploie suivant des procédés rationnels, des modificateurs très efficaces des fonctions de l'innervation, aussi bien que des divers actes de la digestion et des échanges organiques.
L'exercice musculaire agit sur la nutrition, dans le sens même où il est indiqué d'agir chez tous les neurasthéniques, sans exception ; car les muscles sont les régulateurs des échanges organiques. Si le neurasthénique est un « ralenti de la nutrition », le travail musculaire activera les oxydations organiques et provoquera la destruction et l'élimination plus rapide des produits de désassimilation, dont le séjour pro-