AUX CITOYENS ÉLECTEURS DE LA MARNE
Mes concitoyens , mes compatriotes ,
Grâce au suffrage'universel,I'ELEGTIONetrÉLIGIBlLITÉ ont cessé d'être l'apanage de quelques rares privilégiés ; ces droits sont désormais reconnus comme appartenant à tout citoyen ; ils peuvent donc être l'objet de toute noble ambition Deposiiit potenles de sede et exallavit humiles [Dieu renversa les superbes de^ leur trône et éleva les humbles.)
Depuis DIX années, je travaillais à rendre impossible la députation des hommes à idées rétrogrades et démoralisatrices , anti-Populaires et anti-Nationales ; la Corruption Electorale a été plus forte que mes conseils, je n'ai pu empêcher les scandaleuses et fatales élections des bourgs-pourris : voyez où nous ont conduits nos prétendus Conservateurs ; Conservateurs d'eux-mêmes, à vue étroite et bornée, ils n'ont pas seulement su apercevoir l'abîme qui se creusait sous leurs pas; mais, que dis-je?... ces mêmes hommes, qui, hier, avec le roi né des barricades de 1830, rêvaient l'absolutisme et l'arbitraire, ces mêmes hommes se disent à cette heure plus Patriotes et plus Républicains que vous et moi. Attention ! ! !
Tôt ou tard et forcément, le mal amène avec lui le remède. A la royauté qui, dans la simple vue de faire prévaloir un système anti-libéral, avait appelé à son aide et dans la seule capitale vingt-huit bouches à feu et cent mille hommes équipés de toutes les armes et pourvus de toutes les provisions et munitions nécessaires pour un siège, à cette royauté abritée de tous côtés par des forteresses et des citadelles sans nombre, a succédé en quelques heures un Gouvernement établi PAU le Peuple ET POUR le Peuple ; et dans ce mot Peuple, terme générique, il faut comprendre tous les Français, car, il n'y a plus en PVance ni Plebs ni Tiers-Etats, et dans tous les rangs, il se trouve des hommes sincèrement dévoués à la chose publique.
Après une Révolution aussi extraordinaire et dont j'ai été un des plus proches lém oins, et à la veille de voir ma maison assiégée, n'est-il pas permis de dire : El nunc reges , intellùjite et erudimini qui judicalis tcrram. [0 rois, qui rendez la justice sur la terre, comprenez et profitez d'une telle leçon. )
l ne Ere Régénératrice et pour ainsi dire PROVIDENTIELLE nous est ouverte, sachons en assurer la durée et gardons-nous bien de compromettre notre précieuse LIBERTE.
La République, cet être abstrait qui n'éveille le souvenir ni l'ambition d'aucun parti, était sans contredit la meilleure forme de gouvernement que l'on put substituer à toute absence de pouvoir, et aussi à une royauté qui nous avait été
présentée comme la meilleure des Bépnbliques. La République de 1848 fut jus- i qu'à ce jour et elle sera à tout jamais, je l'espère, grande, généreuse et pure de f tout excès; cela ne dépend plus que de vous, Electeurs, et du choix judicieux que vous ferez de vos Représentants.
Maintenant que les dilapidations du trésor sont à jour, on peut dire que le nouveau Gouvernement nous sauve d'un grand malheur public, la banqueroute frauduleuse; il mettra fin, nous l'espérons, à bien d'autres maux privés qui datent déjà de loin, et il fera alors acte de FRATERNITE.
Aujourd'hui, retenez bien ceci, Electeurs, sous peine d'anarchie, d'oligarchie et d'aristocratie, peu importe le nom, car tout despotisme quelconque serait attentoire à la liberté (ce serait la loi du plus fort et non plus le règne de la loi, et il n'est personne qui ne puisse craindre de rencontrer un plus fort que soi), sous peine de nous exposer ou à une guerre intestine ou à retomber dans la fatale ornière du passé, sous peine dès lors de voir l'océan populaire se déborder de nou veau pour reprendre son niveau, il s'agit de nous rallier tous franchement et sans restriction aucune à la chose publique, il s'agit de travailler activement à remédier aux abus et à fermer l'abîme du PASSE, de réédifier et consolider nos institutions nationales dans le PRESENT, de nous assurer sécurité et prospérité pour l'AYENIR. Peu importe le nom que l'on donne à un gouvernement, pourvu que ce gouvernement soit celui de la raison commandant à tous, au premier comme au dernier; c'est ainsi que je comprends l'EGALITE. Toute autre doctrine est Anti-Républicaine.
Concitoyens, des lois organisatrices et de toute espèce vont être présentées, discutées et votées à I'Assemblée Natioînale ; il ne faut pas que. sous l'apparence d'une légalité captieuse, on puisse, soit escamoter un seul de nos droits à tous, soit consacrer l'injustice sous quelque forme qu'elle se présente, soit confisquer la moindre part de nos libertés si chèrement acquises par les révolutions de 1789, 1830 et 18/|8.
Quelques puissants que soient vos sentiments personnels et particuliers, n'oubliez pas non plus, Electeurs, que dans les circonstances graves et menaçantes dans lesquelles nous sommes, il vous faut, pour vous représenter, des hommes dont le caractère soit à la hauteur d'une situation que l'ineptie seule pourrait rendre périlleuse. Oui, il vous faut des hommes bons et capables tout à la fois, car, vouloir et pouvoir sont deux choses ; il vous faut des hommes à opinions généreuses et sincères; il vous faut des hommes de capacité et de moyens, mais aussi de cœur, de courage et d'énergie pour les faire valoir ; il vous faut enfin des hommes qui, connaissant toute la gravité des maux du passé, lesquels pèsent si fortement sur le présent, sachent y appliquer un sage, prompt et efîicace remède.
Dans la situation, j'estime que c'est un devoir, et pour tout Electeur, de bien distinguer les vrais Libéraux des Liberticides, et pour tout candidat sincèrement ami du bien public et du bonheur de sa patrie, de mettre chaque citoyen à même de faire un bon choix.
C'est avec cette prétention que je me présente à vos suffrages, et voici toutes les indications de nature à me faire mieux juger et connaître dans chaque arrondissement :
— Je suis né à CHALONS-SUR-MARNE, âgé de quarante-trois ans, marié et père de deux enfants en bas âge; si j'ajoute cette circonstance, c'est pour les citoyens pères de famille qui savent com|irendre tout ce qu'il y a de bon et de généreux dans le cœur d'un père. Les enfants du département de la Marne sont les enfants de vos représentants; déjà, et à la date du 21 février, j'ai présenté au gouvernement provisoire, en faveur des nombreuses farnilles, une pétition qui* sera, je pense, prise en considération. Vous trouverez un exemplaire de cette pétition à la mairie de voire commune. (Education, aux frais de l'Etat, d'un enfant dans chaque famille qui en a sept viVantS.)
— Mon J)èré est né dans le voisinage de VITRY, et ma mère, qui est native de cette ville, appartient à la famille des JAGOBÉ.
— Mon père et ma mère, aujourd'hui plus qu'octogénaires, ont toujours habité CHAliONS-SUR-MARNE ; ils sont connus pour n'avoir jamais fait que le bien: dans des années malheureuses (18i/l et 1815), mon père a fait abandon à l'Etat d'une somme qui (eu égard à sa fortune et au nombre de ses enfants) dépassait assurément la mesure des sacrifices qu'il pouvait faire. C'est là un acte de vrai patriotisme que je tiens à rapporter, et on va comprendre pourquoi. Dans toute sa vie, cet excellent pèrô n'a jamais eu qu'un sentiment politique», quand tant de fois tout a changé autour de lui. Aux yeux de certains égoïstes toujours disposés à encenser tous les pouvoirs nouveaux, ceci pourra n'être pas un mérite, mais il est d'antres esprits, et heureusement de nos jours, c'est le plus grand nombre qui savent qu'il y a DEVOUEMENT, LOYAUTE et COURAGE à n'avoir jamais varié dans son sentiment aux temps les plus difTiciles. Quoique je n'aie jamais partagé des opinions vieillies, puisqu'elles datent d'un autre siècle que le mien , j'ai toujours su admirer et j'admirerai toujours la force d'âme et dé caractère à rester fidèle à ses convictions. Avec une manière de voir difTérente dans la forme, mais au fond la même, car c'est le bien public que nous voulons l'un comme l'autre, jugez du fils par le père dont toute la vie fut irréprochable. Ces vieux patriarches voient aujourd'hui grandir leur troisième génération, puissent-ils voir leur quatrième!'.!
Ces détails de famille sont assez généralement connus, mais j'ai cru nécessaire de les écrire. Electeurs, pour prémunir ceux de vous qui ne les connaîtraient pas, contre les suggestions de certains lâches qui pourraient essayer de me faire passer pour lin homme capable de servir un parti autre que celui de la chose publique, alors qu(" ces mêmes fourbes savent fort bien qu'au plus florissant du règne déchu, il a été dit et inséré dans plusieurs journaux que l'on me refusait la main de mademoiselle X... (actuellement ma femme'), a cause de mes opinions pofiff(jnes. 11 serait vraiment trop fâcheux d'être toujours placé entre le marteau et l'enclunlc ! ! !
— Resté seul de garçon, et le plus jeune de dix enfants, j'étudiai à l'âge de Vans (de 1812 à 1817) à VITRY; j'eus pour camarades d'enlance les fils des meilleures familles de Vilry et des environs.
— En 1813, une de mes sœurs fut mariée à M. Delacroix, natif de Mairy-sur-
-Vâ^-
Marne, premiop élève de M. Duquenel do I\eims; docteur en médecine et en chirurgie, sou talent et sa science sont connus dans tout le département.
— En 1816, une autre de mes sœurs épousa un vieux Capitaine de l'Empire, M. Arnould, natif de Cuperly, capton de Suippes. Pour celui qui connut sa vie, il fut honnête et brave comme Payard; il avait reçu une des trois centièmes premières croix d'honneur.
— En 1819, le seul frère que j'avajs s'est allié à uue famille de REIMS.
— Fils de commerçant, en 1825 je voulus essayer de la fabrique, et, comme simple Ouvrier, je travaillai à Reims. La débâcle dans les aflfaires en 1826 me fit renoncer au commerce.
— Depuis lors, je n ai plus eu pour but que letude du droit et l'administration.
Successivement clerc de Notaire et d'Avoué,
Secrétaire-adjoint de la mairie de CHALONS-SUR-MARNE, Greffier de justice de paix du canton d'ECURY-SUR-COOLE, Licencié et docteur en droit, j'ai conquis tous mes degrés par un travail soutenu et à l'âge de près de trente ans, et dans le seul but d'arriver à quelque chose, sous un gouvernement qui avait proclamé d'abord la maxime AU PLUS DIGNE, j'ai sacrifié la plus grande partie de mon patrimoine en frais d'instruction.
Présenté comme juge de paix à SOMPUIS.
Présenté comme ju<^e suppléant au tribunal de CHALONS-SUR-M^RNE, Présenté comme juge depaix à CHALONS-SUR-MARNE. On sait pourquoi je ne fus pas nommé.
Juge de paix pendant deux ans à VILLE-SUR -TOURBE.
Chacun sait quelles circonslances m'ont porté à donner ma dén^issipp. Avant, pendant et depuis, j'ai su mériter radrction toute paternelle de M. Pérignon, député de l'arrondissement de SUNTE-MENEHOULD, et ma reconnaissance pour cet homme si éminemment libéral me fait un devoir de vous prier. Electeurs, de penser à placer dans votre bulletin son nom avant le mien, et après celui de M. Pérignon, et avant le mien encore, celui de M. Garinet, dont le cœur vous est connu.
— Je vais maintenant au devant d'une objection qui pourrait être faite, non pas à moi, car j'en ferais bonne justice, mais à vous-mêmes. Electeurs afin de faire tomber ma candidature. — On vous dira peut-être il n'a pas de fortune 1 !! ehl qu'importe la fortune aujourd'hui ! Cecpi'il y a précisément de beau dans le système électoral actuel, c'est qu'il a principalement pour but d'appeler ù participer à la marche des alfaires publiques tous les citoyens sans aucune acception ni exception, voxPopuli, vox Dei. Et qui, d'ailleurs, a con)i)lé avec moi ? Modeste dans mes goiits, je suis riche de tout ce que je ne désire pas. Durant la session, l'Etat me fournit une indemnité proportionnée aux soins que je coii' sacre aux alfaires ; hors le temps de la session comme auparavant je Consul le ; je vis du produit de mon travail et de mon intelligence; je prépare la jeunesse à
ses examens et à ses thèses de droit; je suis enfin avocat, voué par nature encore plus que par état au soulagement de mes semblables : je connais bien des plaies auxquelles il faut porter un adoucissement! ! 1
Cet exposé, succinct comparativement à tout ce que j'aurais à vous dire, vous met à même de discuter ma vie publique et privée ; j'ai pensé qu'il pouvait puissamment servir à établir mes droits, à déterminer vos devoirs ; il pourra, je n'en doute pas, être critiqué par plusieurs personnes. A quoi bon nous dire tout cela??? je ne l'eusse pas fait, ces mêmes personnes eussent eu à vous dire qui le connaîlt et tout en ne me connaissant pas, elles eussent ajouté : C'est ceci... c'est cela... Il serait à désirer que chaque candidat (dont le nom vient de candidatus., à cause delà robe blanche que les aspirants portaient, afin d'être plus aisément reconnus) ; il serait, dis-je, à désirer que chaque candidat établît ainsi le journal de sa vie entière, on verrait mieux s'il réunit toutes les conditions d'AGE, d'EXPERlENCE et d'INSTRUCTION.
CONCITOYENS, j'ai tenu à vous prouver par combien de côtés je suis attaché de cœur et d'intérêts au département de la Marne; j'ai toutes mes familles de parenté ou d'alliance au milieu et à l'cntour de vous, et dans chaque arrondissement, ces familles ont des amis. Il faut neuf députés pour la Marne ; je ne vous demande que la neuvième part dans votre souvenir.
Maintenant que vous me reconnaissez, préférez-moi un plus digne, c'est-à-dire, un plus intelligent, un plus zélé, un plus probe, un plus dévoué de corps et d'âme aux intérêts de mon pays et un plus capable de les comprendre, de les servir et de les défendre.
Loyauté et Franchise Paix et liiité, Confiance dans le présent et dans l'avenir,
Dévoueinenl et Patriotisme.
OBRIOT, avocat.
Ancien juge de paix de Ville-sur-Tourbe, et Docteur en Droit,
Houlevart Saint-Denis, n, 4, à Paris.
Paris, 1% mars <848.
3596 Imprimerie MAULDE et RENDU, rue Bailleul, 9-H