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DISCOURS

DU

CITOYEN BROSSET

Prononcé à la salle Montesquieu

DANS LA SÉANCE d' APPEL

A l' ASSOCIATION FRATERNEllE DU BIEX-ETRE

Le Dimanche, 12 mars 1848.

Citoyens ,

La liberté vient d'être reconquise ; du sein des barricades surgit la souverainelc du peuple. La république est proclamée grâce à vos généreux efforts ! Le sang du peuple a coulé , mais cette fois il fécondi'ra le soi de la patrie. Les cadavres de nos frères ne serviront plus de marchepied ni à l'ambilion ni à 1 intrigue.

Les hommes généreux qui sont à notre lêle sont tous dévoués par leurs sympathies à la sainte cause du peuple ; mais il ne faut pas perdre de vue que leurs fonctions ne sont que provisoires; leurs actes, par conséquent, doivent être considéréscommeéiant le programme des iiistilutions qu'ils veulent nous donner, mais sur lesquelles l'Assemblée Nationale sera appelée à statuer par des lois. Or l'Assendjlée Nationale, par suite de son chilïre de 900 représentants, pourrait peut-ôlre ne i)as avoir pour l'amélioration du sort dos travailleurs les mêmes vues d'enseudile qu»; le gouvernement provisoire, qui a pour princi[>es et base fondamentale <le toutes institutions l'amélioralion constante et progressive du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, par l'organi-

sation et l'association du travail : application la plus large des principes de liberté, d'égalité, de fraternité, qui constituent la charte de la souveraineté du peuple.

L'tinion fait la force ! celte devise de la république de nos pères doit ê re gravée dans nos cœurs et devenir le mobile de toutes nos actions. Groupons-nous donc autour de ces citoyens qui eussent payé de leur têie leur dévouement à notre cause si la tyrannie, en dernier vaincue, eùi ressaisi de sa main sanglante le glaive de la vengeance, afin de les affermir par notre concours unani(ne, et de pouvoir, au besoin, proclamer de notre voix immense ce qu il nous faut, ce que nous avons le droit de demantler.

Le gouvernement provisoire a décrété que le palais des royautés déchues si-rail désormais l'asile des invalides du Iravad ; c'e.«;l justice ! La nation tient compte à ses lils du sang ver.sé pour la défendre et s"<iccupe do leur sort avec sollicitude; car h; lubonrinuqui féconde le sol . le maçon, lecharpenlier, qui bravent la mort en bâtissant nos abris, eu élevant des panthéons aux grands hommes et des temples à Dieu, en un mol tous les

travailleurs qui par leur inetiiàtfîe'éÀii*îehiâsent la patrie, ont autant de droits à sa reconnaissance que le soldat traînant à sa suite le deuil et la ruine. . ■

Au chantier comme au champ de bataille, c'est toujours l'enfant du peuple qui sait se dévouer et mourir. Témoin ce maçon qui, arrêté dans sa chute par un faible fippui , voit sa perle ihévilablê , crte k seê camarades d'en bas: gare là-dessous ! et s^élance dans l'abîme; puis, brisé, gisant sur le sol sans proférer aucune plainte, dit à ses amis qui s'empressent autour de lui : t Vous étiez là « plusieurs pères de famille que ma chute t eût blessés. > Et leur jetant un regard d'adieu , son âme s'échappe au milieu d'un sou* rire, dernière expression de son cœur satisfait. Quel champ de bataille a jamais vu plus d'héroïsme? Eh bien, cet honunc, aux mânes duquel des honneurs civicjues eussent dû êlre rendus, je ne puis vous dire son nom'.lîHeureux que la mort l'ait frappé; car, en l'absence de toutes prévisions sociales, la perte d'un membre ne lui eût valu , à titre de faveur encore ! que l'autorisation d'aller, ainsi mutilé, chanter par les rues, afin d'implorer une aumône due à la pitié publique!!!

Voilà donc le sort de l'ouvrier! qu'un accident, une infirmité ou la vieillesse, lui enlève la faculté de gagner aux patrons le double de la journée qu'il reçoit, il verra les chantiers, les ateliers se fermer devant lui ; et, abandonné à la misère, il ne lui restera d'autre alternative que la mendicité ou le suicide.

Je viens donc vous proposer d'entrer dans la voie progressive que nous ouvre le gouvernement en vous appelant à fonder l'association Fraternelle du Bien-être, dont le double but est de venir en aide à la vieillesse et de nous procurer, par un travail continu , un salaire en harmonie avec nos besoins.

Kn attendant que riiùlcl des Invalides du travail soit en état de les recevoir, il est de notre devoir de satisfaire aux besoins de la vieillesse : pour y parvenir, il faut que chaque travailleur valide se charge de la nourriture d'une personne âgée, un seul jour par semaine. En arrachant ainsi la vieillesse à

l'isolement de son réduit et aux tortures de la faim, vous lui constituerez une famille dont chaque membre l'invite chaque jour à sa table , à son foyer ; et certes votre récompense sera douce en voyant la bonne vieille, pour payer sa bienvenue, charmer les loisirs de vos enfants en se rappelant les contes de ses veillées et les refrains do sa jeunesse; puis le vieillard, par vos soins rajeuni, tromper les heures de vos travaux par le récit de SCS pérégrinations, de ses voyages dans les principales villes de nos provinces, sous les auspices friUernels du compngnonage ; ou bien encore ses campngnes, si c'est un débris de ces glorieux bataillons qui ont. fait de. la France la mère-patrie des nations et fondé la fraternité des peuples en faisant de chaque ci(oyen du monde un Français. Grâce à nos vieux guerriers, le Cosaque, sous le knout, comprime les battements de son coeur, et laisse échapper du sanctuaire de ses rêves, au milieu d'un sourire d'espérance, ce mot consolateur, France ! pour lui synonyme d'avenir et de liberté 1 Après tout, la vieillesse se contente de peu, habituée qu'elle est aux privations, et ne fût-il en notre pouvoir de ne lui donner qu'une soupe le matin, des légumes au milieu du jour, et du fromage le soir; cotte pitance, bien minime sans doute, serait encore supérieure à celle que l'immense majorité de nos vieillards se procurent, et plus d'une mère de famille ayant un enfant au sein se trouverait heureuse de la posséder quotidiennement. Je suis bien persuadé que nos braves compagnons et nos aimables ménagères , pour fêter leur hôLe et réchauffer son sang glacé par l'âge, s'efl'orceront, ce jour-là, de faite un extra, non pas en mettant la poule au pot, mais en mettant au moins le pot au feu.

Maintenant il me reste à vous exposer les moyens à employer pour améliorer notre sort par un travail continu et un salaire équitable. Je ne vais pas faire ici appel à votre dévouement ; au contraire , je viens solliciter l'égoïsme , qui n'est en réalité que la prévision instinctive de l'individualité légitimée par l'absence de toutes prévisions sociales. L'intérêt personnel, basé sur la mutualité et

la réciprocité, tel est le mobile qui vousamènern à fonder l'Association Fraternelle du Bien-être, demandant à cliacun très peu pour lui donner beaucoup.

Dans l'ctaJ, actuel de la sociétés les fabricant'^, sous le joug de la concurrence, ont successivement abaissé ie salaire de l'ouvrier; ils n'ont pas envisagé qu'en réduisant la classe laborieuse à la misère, ils se (jrivaieni de la partie la plus active et la plus nombreuse de leurs clients; frappés euxmêmes dans leur prospérité par l'absence d'affaires, ils en sont réduits aux expédients de la mauvaise foi. Je vais vous démontrer l'absurdité du piétendu bon marché auquel nous condamne la concurrence des maîtres. Je prends pour exemple la main-d'œuvre d'une chemise payée par le confectionneur 75 centimes. Que peut faire une femme avec ce misérable salaire? Si la nature l'a douée de quelque beauté, elle se prostitue; mais si elle est laide ou vertueuse, que devientelle? Je vais vous le dire : de vingt-cinq à trente ans, vous la retrouvez étendue sur une table d'amphithéâtre d'hôpital, près de celle qui eut ses charmes pour ressources ; puis la science, le scalpel à la main, vous dit froidement : Soixanie-qiiinze f«jmmessur cent meurent de la phthisie pulmonaire par suite de débauche prématurée et d'insultisance alimentaire. Voilà pour la concurrence. Maintenant, que le salaire de cette femme soit porté à deux francs, elle pouira satisfaire à ses besoins, rester pure, devenir la compagne do l'un de nous, connaître les joies d'é[)0use et de mère; il est vrai (|ue les chemises couleront 1 fr. 25c.de plus; mais, sur deux(jue nous sommes susuepiibles d'user dans le cours de l'annce. il en résultera que son bonheur aura coûté à chacun li centiuies de plus par semaine.

Tels seraieni les bienfaits de l'association substituée à la concunence. Pour y parvenir, il fant, sous le litre d'Association Fraternelle du Bien-être, fonder des ateliers dans toutes les prolVssions les plus usuelles , telles quo blanchisseuses, lingères, couturières, modistes, cordonniers, tailleurs , cha peiiers, bonnoiiers, elc , sous la direction

de chefs dont la capacité et la moralité seront les garanties d'une bonne gestion , et que chaque industrie se fasse travailler mutuellement et réciproqueuient ; les frais d'établissen.ent seront moins coiiteux par la centralisation des produits dans des dépôts spéciaux, et comme jusqu'ici le bénéfice du maître a été prélevé sur la main-d'œuvre, il en résulter;! pour l'ouviier un salaire plus équitable sans augmentation du prix des pro* duils.

Je vais en donner la preuve. Une paire de bottines se vend 9 francs ; il y entre 5 fr. 25 cent, de marchandise, et la main-d'œuvre est de 2 fr. 75 c, oi : 6 fr.; reste donc 3 francs pour le bénéfice du mnître. ses frais d'établissement et ses éventualités. .\vec l'association , 1 franc sulfit pour les frais dexploitation. rtste donc 2 francs à répartir sur la main-d'œuvre, ce qui permet de «lonner 2 francs à l'ouvrière au lieu de 1 fr.. et 2 fr. 75 cent, à l'ouvrier au lieu de 1 fr. 75 c.

Mais il est encore un autre avantage du système que je vous pro|)ose. Lorsque, à la suite du renouvellement des saisons , un grand nombre de besoins sont s;ilisfaits, il survient un ralentissement dans les commandes, et alors Ips maîtres jettent sur le pavé les ouvriers qui leur sont inutiles ; avec l'organisation du travail, la répartition des travaux à exécuter étant faite sur chaque traviilleur, chacun pourra, vu le haut prix du salaire, satisfiiire aux besoins de la vie, en travaillant une demi-journée ou deux tiers.

Je n'insisterai pas davantage pour vous prouver les avantages de l'association sur la concurrence .C'est à vous de choisir. Avec U concurrence vous verrez toujours des travailleurs mendier; or la mendicité, c'est une tache à latlignitédelhomme '. ilfaudradonc.comuie sous la i\ rannie, que la vieillesse, traînée sur les bancs de li police correctionnelle, courbe sa tète blanchie sous le joug d'un ariêt; que. pour comble de misère et d'ignominie, elle remercie ses juges avec reconnaissance pour la part que leur arrêt lui donne ai banquet social en lui assurant ie pnin amer de la prison. Honte et malheur sur vous, si vous abandonnez ainsi vos vieu.x pères et vos

vieilles mères; d'avance courbez la tête, car pour châtiment:, le même supplice vous attend !

Sans l'organisation du travail, chaque jour le suicide terminera la trop lente agonie d'une famille dont le père aura vendu jusqu'à son grabat pour donner du pain à ses enfants, et la mère brûlé la paille qui leur servait de couche pour réchaulFer leurs membres ; honte et malheur sur vous si vous laissez ainsi périr vos frères quand vous n'avez qu'à leur tendre la main et à leur dire : Lazare, vivez !

Oui , malheur sur vous ! car vos fronts couronnés par l'auréole de la victoire se couiberonl rougis par la home, t^i vous ne vous donnez fraternellement la main ; car il n'y a pas de misère que vous ne soyez destinés à subir, pas de nécessités devant lesquelles vous ne soyez appelés à fléchir ! le temps approche où la concurrence ne vous laissera de ressource contre la faim que de ris(|uer le baj>ne ou de trafiquer de l'honneur de vos femmes et de vos fillus. Avec la concurrence, la iille du peuple, à la vue d'un [)ère, d'une mère, succombant sous le poids du travail et des ans, se débattant ellc-mênie sous le joug de la nécessité, est préci|Mlée dans le torrent du vice, dont les tourl illons f;mg(;ux. l'inondent jusqu'à ce qu'ils la jettent dans un hôpital, grève hé-

I issée d'é|>ii)es, où elle expire au printemps de la vie en /naudissaut un monde où , à la vue de tiint de victimes, de prétendus honnêtes gens osent proclamer qu'il en faut.

Qu'il en faut 1 entendez-vous, frères, tout ce que conqiorie de mi^ère [)hysi(|ue et morale cetlesenlenced'abàlardisscinent sociale?

II faut (jue nos (illes, nos sœuis, celles qui devraient être les femmes et les mères du peuple, aillent par les carrefours traîner leurs charmes flétris , souillés de débauche, en échange du pain de la prostitution! C'est

dans l'orgie que nous sommes condamnés à connaître l'amour, le pur amour, qu'il nous est interdit de goûter dans les bras d'une pudique épouse, car pour qu il nous fût permis de créer une famille, il faudrait nous payer trop cher les richesses que nous produisons!

En vain la jeune fille , la femme jeune encore, oppose aux coups redoublés de la faim son misérable gain de chaque jour, soutenue qu'elle est par Tespérance qu'un de nous viendra lui prêter appui; force lui est de succomber, car chacun de nous se suffisant à peine, criit déjà, à la seule idée du mariage, entendre les soupirs éiouifes de la compagne de son sort attestant ses regrets, et les cris d'enfants pâles et souffreteux qui detiiandent un morceau de pain, souvent non encore gagné !

Eh bien! celte vie vous va-t-elle? Non! Vous en avez fait justice! La tyrannie, en courbant vos fronts sous le poids des déceptions, vous conviait au sommeil de l'indifférence; mais il vous souvint que trois jours durant le soleil de la liberté avait brûlé votre facede peuple! Vous avez recommencé votre œuvre, œuvre immense ! mais dont les résultats sont plus immenses encore. Eu renvoi sant le despotisn)e, vous avez détruit jus{|u'au dernier vestige de l'esclavage par I abolition de l'exploitation de l'homme par l'homme ; vous n'avez pas seulement conquis la liberté, mais voire affranchissement définitif, par l'organisation du travail et l'association.

Que 1 Association iMaternelle du Bien-être soit la phalange sacrée a la tête de laquelle notie gouverncn'icni progressif marchera pacifiquement à la conijuêle du bonheur de l'humanité.

BROSSE! , ouvrier coriionnier, Ru<i de rOrillon, iO 1er.

Nota. Les citoyens qui voudraient propager cette œuvre sont invités à déposer leur oilVande chez le citoyen Brossel.

Paris. — hnp. Claye et Taillefer, rue Saint-Benoît, 7.

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