BERRIER-FONTAINE
AleDÇon, le 15 mars 1848. •
Voir la Commune de Paris du 1er avril 1848, p. 4, col. 1", la Presse du 30 mars 1848, art. la Presse à la Réforme, id. la Réforme du Ip"" mars 1848, p. 1".
ADRESSE
D'uD ouvrier à ses frères ouvriers de tous les corps d'état.
Citoyens,
Le temps presse; nous avons le nombre pour nous. Je crains néanmoins que nous ne sachions pas mettre cet avantage à profit, 11 ne dépendrait cependant que de nous, si nous voulions nous entendre, d'envoyer à l'Assemblée nationale les citoyens les plus dignes et les plus capables. Ce que nous devrions faire, ce serait de nous réunir immédiatement, le plus grand nombre possible, chacun dans nos corporations respectives, et nommer parmi nous, après avoir entendu les diverses professions de foi de ceux qui seraient présentés ou qui se présenteraient pour la candidature, celui qui nous donnerait le plus de gages de confiance par son passé et pour l'avenir. Les candidats des divers corps d'état se réuniraient et appelleraient dans leur sein quelques penseurs, philosophes et socialistes les mieux connus, et, de concert avec eux, nous dresserions une liste de trente-quatre noms, parmi lesquels, savants ei travailleurs, prendraient place d'une manière proportionnelle et satisfaisante pour tous, et qui, par le concours et l'appui mutuels, nous assurerait le succès des élections.
Quelques-uns de mes amis m'ayant engagé à me présenter comme candidat, j'ai accepté ; mais comme j'ai toujours su faire abnégation de tout sentiment d'orgueil et d'intérêt personnel, quand il s'est agi de l'intérêt commun, je suis prêt à me retirer et à faire place à un citoyen plus méritant et pouvant être plus utile que moi aux intérêts de la République.
Néanmoins, je crois devoir faire ma profession de foi.
Dès l'âge de quinze ans, je prenais part aux mémorables journées de 1830, et pendant les dix-huit années qui viennent de s'écouler jusqu'à ce jour, il ne s'est pas fait une seule démonstration ni protes-tation contre !a tyrannie et en faveur du républicanisme, à main armée ou autrement, sans que j'y aie pris une part active. J'ai obtenu dans plusieurs circonstances le suffrage de mes camarades et amis politiques, pour défendre et représenter nos intérêts comn)uns.
Je n'ai jamais cessé de propager les idées républicaines et sociales; ce qui m'a valu, à certaines époques, les honneurs de !a persécution.
Aussi, relégué dans la plus malheureuse condition de la société, et à même de juger des misères humaines par expérience, uemanderai-je l'abolition de l'exploitation de l'homme par l'homme, source de tous les maux; la multiplication des machines au profit de tous, par l'association industrielle et agricole, en faisant appel à la richesse, afin de n'obtenir ces résultats que dune manière pacilique, et de n'appliquer que ce qui est sagement et raisonnablement applicable dans I intérêt de tous, riches et pauvres, ce qui aura pour conséquence l'appliciition de notre immortel principe : Liberté, Egalité, Fraternité.
JouY, ouvrier ébéniste,
rue de la Planchette, n° 2 bis
(faubourg Saint-Antoine).
Voir la Réforme du 30 mars 1848, p. % col. 2 et 3.
AUX ELECTEURS
Du département de Seîne-et-Oise.
«ag»<K)0<B:— ■
Citoyens ,
Le Gouvernement provisoire de la République française, sorti de la dernière lutte de la Liberté contre un pouvoir tombé au dernier degré de l'abaissement et du mépris, vient de faire un appel à la Nation souveraine.
Vous répondrez bientôt à cet appel en nommant des Représentants à V Assemblée nationale conslhuante.
Jamais vous n'avez été appelés à exercer un droit civique aussi important ; jamais vos choix n'auront exigé plus de circonspection, de discernement et de sagesse, en même temps que plus de fermeté et de patriotisme ; car des choix que vous ferez peuvent dépendre l'avenir et le salut de la France !
C'est avec un sentiment profond de la gravité, de la sainteté du mandat que vous allez conférer, que je viens solliciter vos suffrages.
Je dois vous mettre à même de juger si je les mérite.
Homuie nouveau dans la politique active, je ne tiens par aucun lien à un passé que j'ai répudié dès son origine, et qui ne peut, par conséquent, faire naître en moi ni espérance, ni regrets.
J'ai accueilli avec transport l'établissement de la nouvelle République française, parce que, depuis longtemps, je considérais cette forme du gouvernement comme la forme définitive des sociétés modernes, la seule qui donne satisfaction à tous les intérêts ; la seule qui ne comprime aucune activité, qui n'étoulïe aucun génie, qui ne désespère aucun courage ; la seule enfin qui ne lilcsse point le sentiment de la dignité humaine dans les âmes hautes et fières, pour lesquelles il n'y a de souveraineté réelle que celle de la loi, et de supériorités véritables que celles de la vertu, de la science et du génie !
Le gouvernement républicain, d'ailleurs, est seul de droit naturel imprescriptible, car c'est le gouvernement de la Nation par elle-même ; le gouvernement monarchique au contraire, n'est que de droit conventionné/, et il est périssable comme ce même droit. La souveraineté de la Nation n'a jamais pu être aliénée, ni en tout, ni en partie; elle n'a pu être déléguée que pour un temps limité. La France a donc toujours été en droit, et elle est aujourd'hui redevenue de fait, maîtresse d'elle-même ; c'est-à-dire libre de se donner les institutions
qu'elle croira le plus en harmonie avec la civilisaiion actuelle et ies besoins sociaux de notre époque.
Yoilà pour le droit; maintenant examinons le fait.
La République est établie ; elle a reçu déjà l'adhésion unanime de tous les corps constitués sous le pouvoir déchu, de toutes les villes de France, en un mot de tous les citoyens qui ont eu un organe pour manifester cette adhésion. La RépubHque, à peine proclamée, a merveilleusement rétabli et maintenu ïordre, ce symbole vivant, impérissable, de tout gouvernement régulier, de toute société bien constituée. C'est là une des preuves les plus convaincantes que la révolution qui l'a amenée était faite dans tous les esprits avant de l'avoir été dans les actes, et queVfieure définitive de ce gouvernement rationnel, que nos pères avaient peut-être essayé prématurément, est enfin venue pour la France, en attendant qu'elle vienne aussi pour les autres nations.
Ainsi, le Gouvernement provisoire de la République française a pour lui le droit et lejait. Toute autre pensée que celle de lui prêter un concours éclairé, loyal et ferme, de consolider à jamais celte forme seule rationnelle de gouvernement par de bonnes lois organiques, n'entrera pas dans vos esprits quand vous choisirez vos Représentants à l'Assemblée nationale. C'est dans ce sens, et dans ce sens seul, que j'accepterais votre mandat.
Ce mandat, je le considère comme une mission de sacrifice et de dévouement à la chose pubHque. Si vous me faites l'honneur de me le conférer, Citoyens, je m'efibrcerai de le remplir avec toutes les lumières que j'ai cherché depuis longtemps à acquérir dans le domaine des connaissances humaines, avec toute la conscience et le sentiment profond du devoir que j'ai apportés jusqu'ici dans tous les actes de ma vie publique et privée ; enfin avec toute la fermeté et l'indépendance de caractère dont je crois avoir donné plus d'une preuve. Je défendrai les droits respectifs des maîtres et des ouvriers, des propriétaires et des travailleurs, surtout de la classe agricole, que je connais plus spécialement ; mais, tout en recherchant et en appuyant les meilleures solutions possibles aux grandes questions sociales qui s'agitent en ce moment, et qui menacent de porter une perturbation profonde dans la société ; tout en défendant de toutes mes forces les intérêts du peujDle, je ne serai pas plus son courtisan que je n'ai été celui de la royauté déchue. Ce ne sont pas ceux qui le flattent le plus qui servent le mieux sa cause.
Mes principes ne datent pas d'hier; ils sont connus, depuis longtemps, de plu sieurs membres du Gouvernement provisoire, avec lesquels je m'honore d'être lié par une ancienne communauté de sentiments et d'idées, entre autres de M. de Lamartine, ce génie inspirateur des temps modernes, dont la voix, comme celle d'Orphée, a le pouvoir sublime de calmer les tempêtes populaires et de rallier autour d'elle les intelligences timorées qu'effraie encore l"ordre nouve-au !
C'est vous dire assez que je n'accepterais votre mandat que pour employer tous mes efforts à consolider, autant qu'il serait en moi, l'œuvre laborieuse et patriotique du Gouvernement provisoire, et cela, avec d'autant plus de fermeté et de persévérance, que je considère toute autre tentative comme incompatible pour la tranquillité pubUque et le salut de tous ; car j'ai la conviction protonde qu'après les trois épreuves décisives que la France a faites successivement, en
moins de cinquante années, du gouvernement impérial, de la royauté légitime et de la royauté élue, toutes les combinaisons possilîles de ce pouvoir héréditaire sont épuisées à jamais pour elle, et qu'elle n'a plus qu'à exercer son autorité puissante et son génie dans l'établissement et le développement progressif du gouvernement rationnel et définitif de l'ère moderne, c'est-à-dire de la Repuà ligue.
Que ceux donc d'entre vous qui, par suite d'un passé qui ne peut plus revenir ou de craintes d'un avenir inconnu, verraient l'établissement de cette forme de gouvernement avec inquiétude se rassurent ! Les citoyens courageux qui ont fondé notre nouvelle République et ceux que vous appellerez à la consolider, sauront lui conserver la pureté, la magnanimité de son origine, qui font l'admiration du monde. Liberté, égalité, fraternité, telle est la devise immortelle sortie des poitrines de nos pères et qui vient d'être proclamée de nouveau au milieu de nous, gravée sur tous nos monuments, inscrite sur tous nos étendards, aux acclamations de la France, aux applaudissements de l'Europe toute frémissante d'enthousiasme et de sympathie ! Cette formule divine, qui résume en elle tout l'avenir du monde, doit passer désormais tout entière dans nos mœurs et dans nos lois : dans nos mœz<rs par la pratique des vertus sociales qu'elle représente: liberté pour tous de faire et de penser ce qui n'est pas contraire ou opposé à la justice, à la morale, aux intérêts de tous ; égalité devant la loi, devant le travail et la justice, sans autre distinction que celles de la science, du génie ou de la \erVd; fraternité enfin dans tous les rapports sociaux d'homme à homme, de peuple à peuple ; fraternité entre le riche et le pauvre , entre le fort et le faible, entre celui qui possède et celui qui aspire à posséder, afin de parvenir à calmer toutes les souffrances, à satisfaire tous les besoins, à raffermir tous les droits.
Elle doit passer aussi dans nos Godes, la grande devise française ; et ce ne sera pas une des moindres tâches des Représentants que vous enverrez à l'Assemblée nationale constituante, que celle d'établir des lois organiques dignes du Peuple qui vient de donner à l'Europe réveillée en sursaut, le spectacle le plus saisissant de la Ynodération dans la force, do la raison dans l'ivresse du triomphe, et de l'ordre dans l'absence de tout frein ! Des lois empreintes tout à la fois de la sagesse du passé et de cet esprit nouveau qui souQle de ï Orient, de V Occident, du Midi et du Septentrion^ comme l'esprit de Dieu envoyé pour le salut du monde!