CITOYENS D'UN PAYS LIBRE
Au moment où la République fait un appel à ses enfants, il faut que tout citoyen réponde à sa voix et, lui offrant eu tribut son dévouement et son amour, qu'il se consacre corps et âme au triomphe éternel des libertés républicaines.
Ces libertés, le peuple les a conquises, d'un seul et puissant effort, sur les barricades de Février.
Mais si la victoire a été facile pour un peuple né soldat et dont le cœur bondit au seul nom d'indépendance, rétablissement de la paix, — surtout de la paix armée, est un travail de géant, quand des esprits chagrins, ambitieux ou ennemis, fomentent dans l'ombre des éléments de guerre civile au profit de prétendants déchus qui sont restés leurs maîtres.
Citoyens, beaucoup de ces hommes se présenteront à vous et vous diront : Nous nommes Républicaim: Oui, républicains, comme en 1830 ils étaient constitutionnels; comme en 1815, ils étaient légitimistes; et, sollicitant vos suffrages, ils ne craindraient pas de promener sur les bancs de V Assemblée conslituante la honte de leurs apostasies. Le Peuple aurait là de nobles représentants.
Et voilà des hommes, Citoyens, qui mendieront vos suffrages aujourd'hui avec autant de servilité qu'ils combattaient avec acharnement votre droit électoral sous le dernier des Rois.
Rappelez-vous une époque dont dix-huit années nous séparent. — Quede promesses! que de mensonges! En juillet 1830, un trône et trois générations de roi.^ venaient de disparaître; car dans la vaste arène ou le pouvoir et le peuple étaient descendus, — le pouvoir avec ses baïonnettes étrangères et ses projets d'absolutisme, le peuple avec son courage et la conscience de ses droits, — le peuple seul était resté sanglant, mais couvert de gloire. Le vieux trône était détruit. Après son œuvre immense, le peuple essuya son front, el debout au miheu de son champ de bataille, la main sur son nouveau drapeau, foulant aux pieds la pourpre et le sceptre d'un roi, il se reposa. Alors sur les débris de la vieille monarchie on vit s'élever un trône nouveau, trône constitutionnel, disait-on, environné d'institutions républicaines. Mensonges politiques! car bientôt une nuée de courtisans, corbe'aux voraces, s'abattit autour de la royauté citoyenne et chacun vola sa part d'un butin sans défenseur. Voilà les fruits de la révolution de Juillet.
Mais à peine se terminait à Paris cette grande lutte où le pouvoir et le peuple en présence se disputaient, l'un l'absolutisme du droit divin, l'autre h^s dernières pn'rogatives de sa liberté; à peine frappé au cœur, le pouvoir f.jyait devant la forci; populaire, (jue l'Europe réveillée en sursaut aux grondements du canon parisien , l'Europe stupéfaite jeta les jeux sur les feuillets épars de la Sainte- Alliance. En vain, secouant leur sommeil, les rois portèrent leur inain à leur couronne fhancelant(î; en vain leurs satellites tirèrent leur sabre de guerre, ils curent peur, tous, et d'échos en échos, le canon des trois jours fit ie tour du monde.
A ce 1)1 nit (|ni réveillait de tristes souvenirs et rappelait de royales infortunes, 1rs j)ul('nlals tournèrent avec elfroi leurs regards vers le passé, el les peuples nioin» oublieux, nuiis appesantis, levèrent la tète au soleil de Juillet, fatale conunotiou !
Tf)nl s'« inenf, loni s'él)ranle. Ea France a donné le signal d'un coup de canon; toul peuple (jiii a de l'âme y répond. L'Allemagne s'agite sous les baïonnettes autrichiennes; l'Italie semble sortir de son néant; l'Espagne se réveille et sur les boids (le la Vislule s'assemble en armes un peuple de héros, mais la Pologne était juoniise eu holocausteà l'égoïsnie des Rois; il fallait une victime à la liberté du monde.
Son cadavre est encore là.
Eh bien 1 que fit la France ? elle resta l'arme au bras en présence de celte révolution générale qui couvait en Europe. — Quand je dis la France, je me trompe, je la calomnie ; c'est le gouvernement que j'aurais dû dire; gou>eriiemenl de la peur, politique de la couardise qui nous fit subir les humiliations des peuples à qui laFrance avait faitépeler,en89, le Code des droits de l'homme et à qui il était réservé de donner une dernière leçon. — Eh bien! ce gou>ernement poltron n'a pas osé profiler de Tenlhousiasme de 1830 pour jeter son épée dans la balance des destinées de l'Europe ; il se laissa insulter pas ses rivaux comme il laissa muliler ses alliés ; — Tégoïsme lui rongeait déjà le cœur. Demandez plutôt à Mehemet-Ali. — Demand«'Z plutôt à la Pologi»e?
Mais pendant que l'ordre régnait à Varsovie, celui qui avait ramassé une couronne dans la rue, et que le peuple, toujours confiant el généreux, avait laissé s'introduire dans le palais des rois, celui dont la garde nalionale elle-même avait affermi le trône, celui-là rusait avec la France et, pour implanter sa dynastie, il courbait la tête sous les fourches cauclines des puissances étrangères. La royauté n'était plus entre ses mains un mandai de bonheur et de liberté pour son peuple, il en avait fait une aflàire de commerce dont les bénéfices revenaient à sa famille. Et quand il crut avoir assis sa puissance sur des bases solides, quand il se crut suffisamment gardé par trente forteresses et cent mille soldats, il se relira du peuple, et, méconnaissantles bras qui l'avaient protégé jusqu'alors, il déchira le livre de la charte pour régner sur la France comme sur une nation qui n'a jamais connu la liberté. Aveuglement des roisl Une page restait encore, eonstalant les droits du peuple. Pour l'arracher, une main parjure s'avance... le peuple se lève, marche, la monarchie est tuée d'un coup de fusil, et sur les débris d'un Irône vermoulu, s'élève l'édifice de la République française. ?sous avons salué l'ère nouvelle qui vient de naîlre pour la France et pour le monde entier de trois mots magiques : Liberté, Egalité, Fraternité,
Maintenant, comparez le passé avec le présent.
La révolution de juillet avortée, les abus de l'ancien régime souillèrent le régime nouveau ; la corruption descendit des hauts lieux, et, gangrenant les consciences à vendre, elle eut bientôt envahi toutes les administrations; le peuple, lui, resta toujours au pied de l'échelle, avec son orgueil et sa pauvreté.
Notre armée de terre fut consignée dans ses casernes quand l'honneur de la France l'appelait à la frontière.
Noire marine pouvait être belle dans un jour de parade, et terrible dans un combat; mais les arsenaux étaient vides, les chantiers sans travailleurs, les magasins sans agrès, en un mot rien, pour parer aux éventualités d'un sinistre, et même la plus éclatante victoire, remportée par nos braves marins, aurait suffi pour anéantir ce simulacre de puissance maritime.
Notre commerce livré aux inquisitions Av. l'Angleterre ! Nos finances. ... vous savez que sans l'avènement de la République, le Trésor faisail banqueroute.
Voilà pour le passé.
Une nouvelle ère commence ; que nous apporte-t-elle? La Repiblique ! — Nous savons bien que ce nom sonnera mal à quelques oreilles, et que, confondant deux époques, on reprochera aux républicains d'aujourd'hui les erreurs des républi-
cains d'un autre Àa,e ; mais nous ne sOînmes plus au temps où la France courbait la tête sous la hache de Robespierre, et notre Révolution de 1848 n'est pas la TeiTCur de 1793. — Voyez ce penj^le anné de fusils, irrité par le combat, enivré par l'odeur de la poudre, il se rue sur le palais des rois, il en brise les portes, il entre... nul oi)stacle ne s'oppose plus à sa vengeance... Il s'arrête, garde à jeun les trésors de ses maîtres d'hier, et s'impose de trois mois de misère au service de la Répu])lique. Voilà ce que fit le peuple. La Religion, respectée dans son culte et dans ses ministres, sortit de son templo pour recevoir le Christ rédempteur que le peuple lui rapportait en triomphe à travers les barricades, et pour bénir, sous le regard de Dieu, l'arbre de la liberté. — Que reste-t-il à faire pour sanctifier l'aurore de notre jeune République, et lui jDréparer un avenir de gloire et de prospérité? Unissons-nous.
Qiie ceux qui regrettent le passé et pourraient en souhaiter le retour cherchent un coin de terre, où la République n'ait pas déjà jeté ses germes profonds; et qu'ils y vivent sous la protection de la liberté pour tous;- mais pour conjurer leurs
complots, UNISSONS-NOUS.
Que l'ennemi du dehors n'oublie pas que la France est toujours la grande nalion; qu'elle ne cherche pas la guerre; et que si elle veut la paix, c'est la main sur son épée ; — mais pour rendre impossible à tout jamais la profanation du sol de la patrie, unissons-nous.
Nous avons souvent entendu jeter à la face d'un citoyen ces paroles, comme un anathème : républicain du lendemain. Loin de notre pensée aujourd'hui un pareil reproche 1 Quand le peuple vainqueur, du haut de ses barricades, voyait passer un eimemivaincuet blessé souvent, lui criait-il : républicain du lendemain, rends-moi compte de tes œuvres? Non, il lui tendait la main comme à un frère égaré. Eh bien ! serons-nous aujourd'hui, au sein de la paix, moins généreux que le soir de la bataille? Plus de différence entre nous; enfants de la même patrie, embrassons le même drapeau et justifions la glorieuse devise de notre jeune et belle République : Liberté, Egalité, Fraternité.
Cette trinilé des vertus antiques, longtemps esclave des rois, est aussi vieille que le christianisme; elle apparut pour la première fois au monde avec la religion de Jésus-Christ, notre maître à tous, le premier républicain ! — Rappelezvous que c'est de sa bouche, toujours ouverte pour la consolation, que tombèrent ces paroles divines : Aimez-vous tous comme des frères.
("est au nom de ce souvenir évangélique et fraternel que je fais un appel à tous les républicains de la France.
Venez à nous, hommes de toutes les intelligences, de tous les dévouements. Venez à nous, riches pour qui la bienfaisance et l'encouragement sont des vertus faciles; venez à nous, artisans laborieux qui, dans vos ateliers ou dans vos familles, en poussant la lime ou le rabot, chantez des hymnes patriotiques et préparez ainsi vos enfants à l'amour du travail et au culte de la liberté; venez à nous, médecins, avocats, vous qui sauvez la vie, vous qui sauvez l'honneur; venez à nous, iiilelligences supérieures, historiens dont les doctes écrits nous ont transmis les vertus et les erreurs de nos pères; venez à nous, car vous aurez encore à transmettre à nos enfants républicains le courage, la victoire et la modération des hommes de Février; venez à nous, orateurs, car l'éloquence, par la bouche de
Dcmosthènes, a plus d'une fois sauvé la Grèce de l'invasion des barbares ; venez à nous, poètes, car la.poésie est sœur de la.libcrré; elle inspira les premiers héros; Tyrthée par ses chants patriotiques redonna la victoire aux Spartiates dégénérés ; Déranger et Casimir Delavigne chantèrent la gloire et les mallieurs de la Fiance et la Marseillaise a gagné cent batailles.
Je vous le répète, venez à nous, hommes de toutes les intelligences et de tous les dévouements; venez à nous pour grossir le faisceau des délen^curs de la Piépublique, afin de léguer un jour à nos-eufants un héritage de^doire et de bonheur, d'intelligence et de liberté.
Et cette voix qui vous appelle, doit éJ^e entendue, car l'amour de la patrie ne peut mourir en France, cette vieille terre de patriotisme et de loyauté.
Jules FREY.
Imp. typ. de J. Frey, 33, rue Croix-des-Petits-Champs.