‹ Les murailles révolutionnairesChapitre 70 sur 236 · LA HAUTE-MARNE · texte numérisé non relu

LA HAUTE-MARNE

Citoyens ,

Les événements du mois de février ont fait à la France une situation qui , en créant au j^lus grand nombre d'entre vous des droits nouveaux , vous appelle tous à l'accomplissement de nouveaux devoirs.

Avant que je m'explique sur les conséquences nécessaires de ce grand changement, permettez-moi de penser et de vous dire qu'il établit tout d'abord un lien naturel entre les hommes qui l'ont hautement désiré et ceux qui viennent de l'accueillir avec des acclamations si unanimes et si rassurantes. •

Ij'hommc qui vous parle ici n'a pas seulement désiré la République , il l'a appelée de ses vœux les plus ardents, et ceux d'entre vous qui connaissent ses actes et ses écrits depuis près de vingt ans vous diront encore qu'il ne l'a pas simplement attendue. Si je rappelle mes antécédents, ne croyez pas que ce soit pour m'en prévaloir contre des titres moins ancieus et moins suivis; applaudissant avec transport à tout ce qui a été fait pour la sainte cause, je ne voudrais même rien ôter au mérite des ouvriers de la dernière heure. Mais je produis hardiment ma candidature contre celles des hommes du lendemain, inévitables courtisans de tout pouvoir qui existe, aujourd'hui effrontés transfuges de la royauté, hier 668 suppôts damnés, solidaires de toutes les hontes , et complices de toutes les iniquités encore flagrantes qui ont signalé ses derniers jours.

Je croyais à la République quand le très grand nombre de ces hommes la déclarait impossible, quand les plus satisfaits la jugeaient inutile, quand les hypocrites vous la représentaient comme un régime de violence, de désordre et d'anarc.liio. Est-ce à ces mêmes hommes que vous aile/ donner mandat d'organiser la République ? Je sais bien qu'elle-même, par ses premiers actes, les a déjà confondus; n>ais en les confondan!: , les a-l-elle rendus meilleurs, plus sincères et phis probes, plus digues de vous et plus dignes d'elle? Si vous voulez une République où l'ordre règne par l'égalité des droits, la juste répartition des charges, la protection imj);nlial(! de tous intérêts, l'équité des lois et la moralité de l'administration, gardez que le premier hommage rendu par vous à cette République modèle ne soitun acte d'immoralité! Ne livrez pas la République à ceux qui l'ont

méconnue, à ceux surtout qui l'ont plus ou moins habilement calomniée!

Au fond, il n'est pas de forme de gouvernement qui comporte plus d'ordre que celle-là. C'est une remarque faite par de grands publicistes, que, dans les moins mauvais gouvernements fondés sur le principe aristocratique ou monarchique , il s'opère un eflbrt continu dont le but est d'attirer d'un côté tous les avantages et de rejeter de l'autre toutes les charges de la société. La République, si elle n'anéantit pas tout-à-fait ces entreprises iniques, en interrompt du moins la suite et en affaiblit les effets. N'est-ce pas de l'ordre que cette répression ?

La République est la communication à tous de la souveraineté que s'étaient arrogée quelques-vms. Elle replace dans le droit politique tous ceux que les anciennes formes de gouvernement maintenaient dans l'ilotisme. N'est-ce pas encore de l'ordre ?

La République est le droit dans lajîlus large étendue du mot et de la chose, le droit de chacun et de tous qui se soutient par lui-même, tandis que le privilège ne se défend que par la violence.

La République est le concours de tous les citoyens à l'œuvre de la loi. S'ils la subissaient, quand elle leur était imposée par le petit nombre , ne les liera-t-elle pas plus fortement, quand ils l'auront faite eux-mêmes ou par leurs élus ?

11 faut encore ajouter que , par la vertu perpétuellement réparatrice de cet acte de l'élection, les causes et le droit même d'insurrection disparaissent.

Ce qui j^ourrait nuire dans les premiers moments , à la bonne pratique du gouvernement nouveau , ce serait quelque oj)inion fausse sur le véritable caractère de la religion d'où il est sorti. 11 faut comprendre que cette révolution n'est pas une conquête ou une représaille , mais bien une régénération universelle et radicale du peuple français.

Si la révolution de février n'avait été faite que pour certaines classes spéciales, celles-ci auraient le droit de se jeter sur les dépouilles opimes des vaincus, et hériteraient d'eux , avec le monopole de l'action politique, le privilège des jouissances dans l'oisiveté et du respect dans la corruj)tion. Mais ce n'est là ni ce qu'elles veulent, ni ce qui, dans la situation, se trouverait possible.

La révolution a été faite pour tous ; pour les anciens privilégiés qu'elle veut moraliser et absoudre ; pour les autres Français , leurs frères, qu'elle moralise déjà en les émancipant.

En République , d'ailleurs , il n'y a plus de classes ; il n'y a que des citoyen^ spontanément distribués en professions diverses, que la législation future devra protéger également, et qui, dès à présent, doivent être également honorées. Tel sera , par la vertu du droit politique , le commencement de l'égalité promise , qu'il ne faut point prendre pour l'uniformité , ou l'aplatissement des saillies sociales, ou le refoulement des mœurs , des facultés , et même des vanités individuelles, car, alors, elle serait la négation de la liberté, premier terme de notre sainte devise.

La fraternité, qui en forme le troisième terme, a son sens aussi. Nul plus que moi ne trouve beau et ne veut fortement que la République fasse de l'ordre; mais je veux encore , ce qui n'est pas moins important à mes yeux , je veux même avant tout qu'elle fasse -de l'humanité.

Dans ces catégories de citoyens , ou dans ces professions diverses dont nous

venons de parler, il y a des individus qui souffrent par la mauvaise condition du travail dont ils sont forcés de vivre.

D'autres, contradiction déplorable, souffrent par le progrès même de l'industrie ou du métier auxquels ils se sont voués, soit qu'un rapide perfectionnement dans les procédés de la fabrication économise les bras, soit que l'invention d'un nouveau mécanisme les rende tout-à-coup inutiles. Désormais la loi devra prévoir ces accidents, et l'administration sera tenue d'y pourvoir, afin qu'aucun de nos frères n'ait plus sujet de maudire la science et de blasphémer la civilisation.

Mais on améliorera le sort du plus grand nombre des travailleurs par des mesures plus larges, l'abolition de certains impôts, la diminution et le déplacement de quelques autres ;

Par des moyens plus généraux, plus efficaces encore, et qui peuvent se résumer dans celte double action :

Agir sur le bien-être de l'ouvrier par la certitude du travail et l'équitable fixation du salaire;

Agir sur la qualité du travail par le perfectionnement intellectuel et professionnel de l'ouvrier. Cela imjîlique nécessairement la gratuité de l'instruction pour tous. Je veux encore que cette instruction soit pour chacun aussi étendue que son organisation lui permettra de la recevoir.

Electeurs de la Haute- Marne, en sollicitant l'honneur de vous rei3résenter à la prochaine assemblée constituante , j'ai dû vous expliquer brièvement la République, comme je la conçois et comme je la veux. Si c'est là aussi celle que vous voulez, il est possible aujourd'hui de l'établir sur des bases solides. Nous ne voyons ni près ni loin de nous les circonstances qui ont rendu si sanglante la première exj^érience que nous avons faite de cette forme de gouvernement. A rintéri(;ur, pas d'autre agitation que le tressaillement et l'ivresse qui suivent un événement heureux. A l'extérieur, des apparences et des choses aussi rassurantes. L'Europe des peuples nous regarde, mais jiour nous imiter, tandis que l'Europe des rois lâche pied et s'enfuit d'épouvante ou se tient immobile dans sa stupeur. Voyez ce (jui se passe, en ce moment , de Naples à Berlin , de Paris à Vienne , et reconnaissez l'heure marquée par Dieu pour le châtiment des rois.

La France vous apjDelle à exprimer votre volonté souveraine, vous êtes libres, par conséquent responsables. Je vous adjure donc de faire sérieusement une chose très sérieuse. La République existe, et il s'agit de la constituer. Ce ne peut être que l'œuvre des républicains sincères et éprouvés; c'est leur devoir, et, sila France doute d'eux, ce sera leur péril.

Salut et fraternité.

F. T. CLAUDON (de Bay, Haute-Marne).

Voir le Bien pu6/ic de la Haute-Marne.

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