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A MM. LES ÉLECTEURS

Messieurs , Les élections pour l'assemblée nationale constituante vont avoir lieu dans peu de jours.

Je dois, avant l'élection, vous exposer franchement, loyalement, en termes très sim|)les, mes sentiments ; je veux être compris par tout le monde. Vous agirez ensuite en hommes libres.

Si l'on me demande de renier le passé de ma famille, le mien, je n'y consens pas.

Il y aurait lâcheté à le faire, vous ne me croiriez pas.

Le passé appartient à l'histoire, soyons de notre temps; nous lui devons notre dévoûment et nos efforts.

J'ai dit, en 1830, que je ne comprenais pas l'établissement d'une royauté nouvelle sans le consentement de la nation librement exprimé.

La royauté était une institution nationale consacrée par dix-huit siècles de durée; elle avait ses conditions, ses règles de transmission; elles n'ont pas été observées en 1830; j'ai dû le regretter, car il était évident que l'intérêt d'une dynastie allait s'efforcer de prévaloir sur les intérêts nationaux; mais je n'ai pas hésité à servir mon pays en acceptant les suffrages de mes concitoyens.

Pendant les s\\ années que j'ai été député, je n'ai rien fait contre le serment que j'avais prêté librement.

Je n'aimais pas le gouvernement, on le sait assez; mais je m'étais sincèrement dévoué à la défense des droits, des libertés, des intérêts de la France.

J(^ n'aurai pas une insulte pour ceux que j'ai attaqués avec tant d'énergie et dans tant de circonstances, ce ne serait pas digne de moi.

La justice de Dieu s'est faite pour sauver en France, je l'espère, les sentiments d'honneur qui la font vivre.

Le trône renversé, je suis monté à la tribune, j'ai demandé l'appel à la nation consultée, j'ai appuyé la nomination du gouvernement provisoire.

Je n'appartenais pas au parti républicain, et cependant je ne me rendais pas bien compte du travail qui se faisait v,n moi, entre la singulière quasi-monarchie que nous avions et une république possible.

Je n'ai donc pas été étonné du mouvement si extraordinaire qui, en quelques heures, a décidé ce grand changement.

Lorsque de pareils événements arrivent, la logique des principes est toujours dominée par les faits.

La nation, maîtresse d'elle-même, peut seule se donner la constitution qui lui convient. Voilà le principe.

Mais il fallait au gouvernement une forme, un nom ; la République a été pro-

clamée par le gouvernement provisoire. J'ai déjà et tout de suite promis mon concours : je tiendrai parole.

Que l'intérêt, l'avenir de la nation fassent disparaître toutes les divisions, même les noms des anciens partis ; c'est le seul moyen de sauver notre pays de tous les maux intérieurs ou extérieurs que nos divisions produiraient inlailiihlement.

Nous avons pu être divisés ; nous sommes réunis pour le salut commun de la patrie.

Maintenant il faut y travailler tous.

La tâche est difficile; il ne faut pas qu'elle soit au-dessus de nos forces.

Si bien des idées folles, inapplicables, dictées par des sentiments plus généreux que pratiques, sont mises en avant, beaucoup d'idées fécondes se sont déjà fait jour dans notre temps d'études et de progrès, il faut les discuter, les approfondir, les appliquer.

Les idées générales et communes d'ordre pour tous, de liberté pour tous et pour chacun, doivent réunir les hommes de bonne volonté.

Liberté civile, liberté politique, liberté religieuse, union de tous les cœurs pour le bien général, n'est-ce pas un mouvement immense qui laisse derrière lui tous les passés, qui doit éloigner toutes les exclusions, étouffer toutes les haines, réunir tous les efforts!

Appui sincère, énergique, cordial au travail, à l'intelligence, à la propriété;

Union de tous les intérêts de la société;

Élever le niveau du bien-être moral et matériel au lieu de l'abaisser;

Connaître ses droits, remplir ses devoirs;

Faire de la France la plus grande et la plus heureuse nation de la terre, la nation la plus libre, la plus humaine, la plus fraternelle, la plus polie, voilà la mission.

Il faut l'accomj^lir.

Ces idées doivent dominer dans les choix que vous aurez à faire.

Le gouvernement républicain ainsi compris, ainsi pratiqué, peut réaliser le rêve des hommes de bien, aimant leur pays avant tout.

Qui donc reculerait en étant convié à une pareille œuvre?

Nous le sommes tous.

Travaillons donc loyalement, sincèrement, fidèlement à l'œuvre de tous, et que la France sorte glorieuse de l'état d'abaissement qui a soulevé si justement la colère de tout un peuple.

Si vous voulez de mon concours plus spécial comme votre représentant dans de pareilles conditions, avec un pareil but, sans arrière pensée, dont \f soupçon ne pourrait m'atteindre quand j'ai pris un engagement, vous pouvez compter sur tout mon dévoiimenL H. DE LA ROGHEJAQL ELEIN.

Antibes , le 11 Mars 1848,

Liberté, Égalité, Fraternité.

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