LE LOYER
Il y a par le monde des logis une question lourde, grave, pénible, diversement et incessamment agitée, que chacun prend au point de vue de ses griefs personnels, et qui, pour cela, reste et restera longtemps sans solution. C'est celle de savoir lequel, du propriétaire ou du locataire, constitue l'individualité le plus à plaindre.
Le locataire, — tout le monde Test ou le fut, — s'entend de quiconque prend à loyer une maison ou une partie de maison, un bœuf, une charrue, un cheval, un lit, des livres, des terres, de la vaisselle, une chasse, une pèche, le dessous d'une porte cochère, un piano, une place en plein vent, des habits, une cabine dans un navire, des domes^
tiques, un cabriolet, une stalle de théâtre, une chute d'eau, de la vapeur, un bureau de tabac, jusqu'à de Targent même, car évidemment Temprunteur à intérêt est locataire du préteur. Emprunteur et préteur, logeur et logé, dispensateur de Tobjetpour un jour et dispensateur deTobjet pour toujours, sont en outre usufruitiers de la nature et locataires du globe comme nous tous; et leurs bonnes actions sont les termes que ce grand loyer leur impose, disent les vieux livres.
Le propriétaire, — plus précieux, étant plus rare — est le seigneur, dominus^ qui possède et conséquemment peut disposer comme il veut de ce qu'il possède, excepté cependant y mettre le feu, à cause, sans doute, des risques que pourraient encourir les voisins. Quoi qu'en ait dit Proudhon, philosophe condamné même par ceux qui ne l'ont point lu, et bien que les religieux de Saint-François aient longtemps disputé pour savoir s'ils avaient la propriété ou seulement l'usage du pain qu'ils mangeaient, nos mœurs saluent respectueusement dans le propriétaire un souverain qui cède et qui reprend sa chose ; aujourd'hui vous agrée pour en jouir à son profit, et demain vous remplace, à moins d'une stipulation synallagmatique; décrète, ordonne, tranche, règne, rogne, détient, retient, et ne s'arrête que devant l'expropriation pour cause d'utilité publique. Sa
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qualité est un état défini qu'il exerce, très-positivement. — Votre profession, Monsieur? lui demande, sous ses lunettes, l'employé de la mairie. — Propriétaire, vivant de mon revenu, répond majestueusement l'heureux citoyen. — Et là-dessus on enregistre. Tandis que si, moi, j'allais m' aviser de dire, étant interrogé ainsi : — Locataire, Monsieur, payant mon terme et mes impôts, — l'employé, bien que locataire lui-même, me reprocherait avec sévérité cette indécente plaisanterie.
C'est déjà, comme vous voyez, beaucoup moins de coBsidération.
Le locataire, — « nous ne parlons ici que de celui des maisons, — comporte deux espèces fort distinctes, le sédentaire et le nomade. Les nomades sont des artistes, des cerveaux battant la campagne, des sans-soin, des brise-tout, des fléaux du logis et des paniers percés. Ils usent, ils dégradent, ils dévastent ; ils déménagent tous les trois mois et s'en vont assez souvent sans payer. Laissons-les, s'il vous plaît, pour des vauriens, aimables peut-être, mais indignes de votre attention. Le sédentaire est bien mieux notre homme. Il est estimable et doux ; il participe de la tortue, du limaçon et de l'huître. Son logis tient à sa peau ; il en est vêtu, il marche avec. Il l'a embelli, paré, réparé. C'est en ce lieu qu'il est devenu amoureux de sa femme ; voici en-
core la petite fenêtre, au rideau feuille morte, où il se mettait pour la regarder quand elle était demoiselle. C'est ici qu'ils sont entrés le grand soir, le cœur faisant toc-toc et l'œil humide, au retour de la noce. C'est dans ce coin qu'est né leur premier enfant.
Aussi le locataire a toujours fait honneur à ce jogement incommode, mal fait, bête, mais tout bénit de souvenirs. Il a subi, sans se plaindre, les nombreuses douleurs de son état : le portier mauvais et aussi la portière, leurs petits pires ; son journal lu, sali, déchiré, perdu ; ses lettres gardées, égarées, oubliées, — depuis les timbres-poste, c'est une misère que les lettres ! — ses amis renvoyés et les huissiers reçus ; du poisson, venu le matin, monté le soir, en été ; la lampe éteinte et le cordon mort quand on revient du spectacle ; les cheminées qui fument ; l'ammoniaque des cabinets; les voisins du dessus, des nomades, qui rentrent on ne sait quand, soupent, sautent la nuit, se disputent et chantent : les métiers à marteau derrière le mur; le badigeonneur et son grattoir ; les grosses réparations et leurs ébranlements ; la retraite volontaire d'étage en étage, de chambre en chambre, le bivouac sans fenêtres et sans portes, l'aveuglement, la toux par le plâtre et la poussière, pour la commodité des maçons, des fumistes et des peintres. Après
cpioi, il a eu a choisir de l'augmentation ou du congé, et il a choisi l'augmentation avec désolation, mais avec tendresse, comme on paie les folies d'un fils bien-aimé. — U faut que les choses se fassent, a-t-il dit. et que les dépenses rapportent. D'ailleurs, un déménagement, c'est la moitié d'un incendie. -- Honnête homme sans fiel ! Poule innocente du bon Dieu !
Le propriétaire se divise de même en deux classes : celui qui réside et celui qui ne réside pas. Je plains sincèrement le propriétaii*e qui réside. Pour lui son domaine est une croix. A chaque instant c'est quelqu'un : —Monsieur, ma serrure ! — Monsieur, ma cheminée ! — Monsieur, les plombs ! — Monsieur, les sonnettes ! — Sans compter que voisinage engendre familiarité, laquelle engendre le mépris. Le locataire se croît votre égal en étant avec vous porte à porte ; il vous taperait sur le ventre dans votre propre escalier I Ceux qui gardent le respect ont probablement des intentions équivoques. En outre, la résidence est de mauvaise politique ; un propriétaire qui demeure dans sa maison n'a plus même le cœur de son portier. Le portier est un lieutenant zélé, mais jaloux et avide de pouvoir. C'est par le commandement qu'il supporte les ennuis de sa position, cet homme. Si vous lui ôtez le commandement, que lui restè-t-il ?
Son dos à prêter aux ressentiments bien ou mal fondés que le propriétaire inspire, et l'esclavage mécanique du cordon ? H y a de quoi prendre une loge en grippe! Or, de la loge au maître, c'est comme du verre au vin. Voilà pourquoi l'on a vu des portiers trahir leur propriétaire et conspirer avec les mauvaises passions de l'ennemi, ainsi que les eunuques dans un sérail. Or la défection de son portier est l'idéal du désastre pour le résident ; il avait une cervelle avant, il n'en a plus après. C'eût été un saint peut-être: et voilà qu'il lui pousse des cornes, des griffes et une queue !
Le propriétaire qui habite sa maison est donc très tourmenté. Ajoutez qu'en ses moments amers, il s'accuse par sa femme ou par lui de sacrifier un beau loyer dans leurs personnes, ayant pu, vers Saint-Sulpice, par exemple, ou en File Saint-Louis, avoir moins cher et plus grand. Aussi vous donnera-t-il son logement, plutôt que de vous lâcher, si les écriteaux s'enlèvent mal, et se nichera-t-il sous quelque mansarde, à l'injure des toits et la risée de tous. Et voyez donc, quand viennent les heures mauvaises, combien il est dur d'indiquer soi-même à un huissier la porte malévole du locataire en retard, ou d'être présent, comme un juge d'Espagne, à l'enlèvement et à la vente des meubles de ce malheureux ! C'est à rêver, la nuit.
qu'on est tiré par les pieds; c'est à risquer de s'attendrir, si, par hasard, Facier manque à la couverture du cœur. D'autant qu'on est presque toujours un nouveau venu dans l'espèce, n'ayant ni l'éducation ni la tradition de l'état. On a gagné une pauvre maison en travaillant longtemps, honnêtement et beaucoup ; on croyait y tenir boutique de logements, comme autrefois de bas ou de volailles, sans pour cela changer ses mœurs, ni se le reprocher jamais. On était un homme sensible, et l'on ne se connaissait pas !
Le propriétaire émérite, héréditaire, véritable, se connaît bien, lui; c'est pourquoi il pratique V absentéisme^ comme les Anglais pour leurs biens d'Irlande. Il afferme son domaine, ou bien il le délègue : on ne l'y voit jamais. S'il y vient, par fortune, c'est incognito. Il a des locataires qui ne savent point son nom. L'un d'eux, qualifié par lui de principaly est institué sur les autres et les opère à sa guise ; lui n'y entend et n'en ressent rien. Il est une figure irresponsable et inviolable, que l'on invoque ou que l'on maudit sans qu'elle le sache. Voilà qui est posséder et vivre, à la bonne heure ; aujourd'hui surtout, en cette année de Te Deutn pour les logeurs et de Requiem pour les logés* Disparaissez, hélas! placides et paisibles jouissances du locataire ! Maussades sécurités du bail, abtmez-
vousr devant la force majeure ! Vive le congé ! Trois fois hurrah pour la quittance I L'argent qu'on débourse est comme du sang que l'on perd ; cela s'écrit verser ; celui qu'on reçoit est d'une volupté divine ; cela s'écrit toucher. Touchons et réjouissons-nous, marchands de domiciles ! Elle est enfin venue, la bonne année de la réparation!
Les propriétaires ont vraiment un instinct collectif, comme les oies sauvages et les grues. Ils n'ont pas besoin de se communiquer, quand leur pleine lune monte à l'horizon ; à l'instant tous sont debout, le congé à la main. Depuis une date ineffaçable, ils avaient sur le cœur des termes malheureux, tout empreints de dépréciation, de non valeurs, de déménagements sans trompette, de menaces en paroles et de pendaisons en effile. Aussi lisions-nous rancuneusement à chaque publication de maison à vendre : — ^ Revenu, tant; avant 1848, tant de plus, — Justice devait se faire un jour ! Les démolitions ont été la justice. Les maisons de Paris tombaient par rangées, par carrefours, par rues, laissant à terre leur monde étonné ; d'un accord tacite, les loyers se sont mis à hausser : enchérissement par la demande, règle première de l'économie politique.
J'ai dit accord tacite^ n'en voulant point supposer un autre ; bien que, dans mon quartier, les
propriétaires à la hausse soient venus tenter celui chez qui je demeure, un homme tout à fait bon et simple de mœurs. Nouveau venu en l'état, commençant dépourvu d'expérience, il n'avait rien à venger d'abord, n'ayant rien eu à souffrira temps triste ; il a donc refusé sa part de la grande ripaille. Puis il s'y est mis, la réflexion aidant : à la bataille, s'est-il dit, tous les fusils doivent tirer. En se coalisant, au reste, les propriétaires parisiens n'ont pas montré grande audace, puisque, envers eux, les représailles manquent absolument. Des gens peuvent bien ne vouloir en loger d'autres qu'à un certain prix ; mais quel moyen, pour les autres, de s'entendre à l'effet de n'être pas logés plutôt que de payer ce prix ? Il faut un toit à l'homme; ainsi l'ont voulu les hivers et la société : qui n'en a pas s'enrhume et devient vagabond.
Cette fièvre du revenu a, pour le moment, résolu la question en faveur du locataire. L'intérêt va toujours aux vaincus. La propriété parisienne des maisons nous est apparue sous un aspect dur , âpre , fatal, comme quelque chose de féodal et de conquérant. C'est passager, je me hâte de le dire, et ce n'est point général... Je proteste ici conjtre toute mauvaise interprétation.
Il y a eu de comiques renversements des usages, qui étaient la loi jusqu'ici. Quelqu'un, par exem-
pie, avait loué un appartement au cinquième, dans une maison de la place de la Bourse, d'un ancien .notaire, fort riche, autrefois député et ce qui s'ensuit.. Mon homme avait donné le denier-à-Dieu au portier et fait descendre Técriteau. Tout était convenu : ni enfant, ni chien, et des renseignements excellents. Le locataire arrive, au jour consacré, suivi de voitures satisfaisantes, de quoi couvrir tout un bail. AubasdeTescalier, le portier Farréte, son bonnet à la main, et lui remet une lettre du propriétaire. L'ex-notaire demandait qu'on lui payât trois mois d'avance. Notable et recommandable innovation ! Le locataire n'a point goûté la chose ; il est allé remiser ses meubles et loger en garni. Je crois qu'il aurait pu s'adresser au juge de paix ; mais on ne pense pas à tout.
Un autre propriétaire, entre mille, s'est montré bien supérieurement sublime. Il a octroyé une charte à ses locataires ; unique en son genre, toute de devoirs, sans aucuns droits, la loi des Gzars. ^
Ceux que celui-ci honore de ses quittances trimestrielles doivent toujours être élégants, ne point chanter, ne point rire dans les escaliers ; ne point s'arrêter sur les paliers pour causer l'un avec l'autre ; ne point s'appeler d'étage en étage ; ne jouer d'aucun instrument; saluer avec respect le concierge quand il passe, et son épouse et ses hoirs,
vivantes représentations de la majesté du maître; prévenir le concierge par écrit quand Tim d'eux est appelé à des fonctions publiques ; aviser de même quand une femme, légitime bien entendu, — on n'en admet pas d'autres, — devient enceinte. Des folies merveilleuses, enfin !
Quelques-uns perdent à tant vouloir. Voici une maison à côté de chez moi, soumise à renchérissement. La boutique est surtaxée d'un quart : ceux qui la tiennent logeaient autrefois au premier, l'œil et l'oreille à leur commerce; ils sont montés au troisième, où l'inquiétude les empêche de dormir. Ce premier étage n'est pas loué, parce qu'on l'a trouvé trop cher ; le second non plus. Ceux du second ont pris le quatrième ; ceux du troisième, le cinquième. Le quatrième et le cinquième n'ont pu s'arranger des greniers du sixième et sont partis, à la grâce de Dieu. De sorte que voilà, quant à présent, un propriétaire embarrassé. Comptons.
Le rez-de-chanssée éuit à 1,900, il est k l,5C0, ci ... . l,S0O
Le premier étage 700 misé 1,000 . Mémoire.
Leseeond 660 misé 800 Mémoire.
Le troisième 800 misé 650 6S0
Le quatrième 400 misé 800 800
Le cinquième (à cause de
la terrasse) 480 misa QOO 600
Il croyait gagner 1,150 francs, il en perd 650.
Qni s'en affligera? Il loi reste l'avenir, à la vérité; mais qu'est-ce que l'avenir?
Dans cette autre, plus chanceuse pour son maitre, tout le monde est resté, avec une surcharge qni
varie de 250 à 100 francs. C'était une pleine maison de jeunes ménages et de rentiers célibataires : plus une aïeule bien-aimée de deux comédiens, ses petits-fils, Gléobis et Biton, comme on les appelait; en haut, trois musiciens associés et un poète. On y vivait joyeux : les fous avaient déteint sur les sages. Les petits commerces du voisinage, crémières aux œufs sans reproche, épiciers marchands de vin de Champagne, fruitières accommodant la gibelotte, n'avaient point de pratique plus aimable. Chaque samedi, c'était un bruit, à faire plaisir, de vendeurs d'habits neufs et d'acheteurs d'habits vieux. Le Marché aux Fleurs du lundi soir y vidait ses paniers. Point de dîner sans le manchon d'osier du traiteur ou la timbale du pâtissier. Mendians réguliers et irréguliers, chanteurs, joueurs et montreurs de toutes choses, connaissaient la maison et la bénissaient. Le soir, un étage allait au spectacle, un autre au café ; la musique faisait danser ou rêver le reste. C'était fête et douceurs partout.
Depuis le funeste enchérissement, cette ruche heureuse a peu à peu changé de caractère, comme fait le visage dans une maladie. Le rire s'est éteint
successivement d'étage en étage, ainsi qu'à minuit, quand les boutiques se ferment, on voit sur les boulevards s'évanouir leurs étoiles. La tristesse, la froide mine, l'humeur méchante, grondent maintenant et frissonnent, où la gaîté reliait et faisait communier les esprits. Plus de gâteaux, de demitasses ni de fleurs. Les fenêtres restent fermées quand les bohémiens passent ; la main ne fouille plus le gousset quand le pauvre lamente sa chanson. Les habits que l'on vendait, le portier les ravaude; son voisin d'en face met des becquets aux vieux souliers. Le soir, de maigres lueurs, brillant çà et là sur les cinq lignes de la façade, comme des chandelles à veiller les morts, annoncent au quartier que personne ne sort plus. De même qu'une dépense amenait une autre dépense, l'économie aussi est devenue féconde. Où brûlaient deux feux, il n'en brûle plus qu'un ; où l'on buvait du vin, on boit de la bière. Ceux qui trouvent la bière mauvaise boivent de l'eau. Le dessert, luxe des femmes, joie des enfants, prétexte aux bonnes bouteilles, s'est misérablement rapetissé à un peu de fromage. Ceux qui louaient des stalles louent des livres; les toilettes du dimanche se crottent jusqu'à l'omnibus ; les musiciens ne font plus de concerts ; les comédiens ne donnent plus de billets.
C'est tout simple. Ces gentils ménages avaient
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leur budget, et ne se passaient le superflu que pour une certaine somme. C'était arrangé par petits paquets, avec ficelle et étiquette : Argent de mon terme. — Argent de mon ménage. — Argent du tailleur. — Argent de la couturière. — Argent de nos plaisirs. Le premier paquet a dévoré le dernier. Puis le chiagrin a maigri les autres : quand on n'a plus de plaisir, il faut bien que l'on ait du chagrin.
Décidément, c'est le locataire qui est à plaindre.