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LE CHANTAGE

Il existe dans la langue de Paris, — car Paris a des mots qu'en ne dit pas toujours ailleurs, — deux locutions musicales et jumelles, qui longtemps furent connues des seuls argotiers et philologues, mais que le goût présent, fort enclin à ennoblir les vilenies, s'est chargé d'élever peu à peu jusqu'à la grande conversation. J'entends par la grande la riche, celle des affaires, ou des écus, pour autant dire, qui a ses salons chez Tortoni et ses académies k la Bourse.

Ces deux locutions sont chanter et faire chanter. On en a dérivé le chantage, à moins que ce ne soit l'inverse, c'est-à-dire que les verbes soient venus après le substantif; car celui-ci est déjà un très-

vieux mot. Les gens de rivière le connaissent bien : le chantage ou huage est une pèche où Von fait du bruit pour pousser le poisson dans les filets. Notre chantage ressemble beaucoup au leur ; seulement, au lieu de poissons, on y pèche des hommes. Ce n'est pas une différence si notable : chez le poisson et chez Thomme, les gros mangent les petits.

Boiste admet cette expression : — faire chanter^ réduire quelqu'un à la raison, le forcer à déclarer ce qu'il sait, — ou même ce qu'il ne sait pas. Ainsi, à Lisbonne, à Madrid, à Goa, le Saint-Office> autrement dit l'Inquisition, faisait, par le fer et le feu, chanter aux hérétiques leurs secrets et ceux d'autrui. Certains vieux qui se repentent d'avoir été jeunes, voudraient, à ce qu'on prétend, nous rendre cette variété du Conservatoire; mais je vous engage à ne pas croire tout ce qui se dit : il y a tant de mauvaises langues pendues !

Boiste s'était probablement renseigné dans la grosse compilation de Trévoux, où nous lisons : — On dit figurément d'un homme à qui l'on veut faire faire quelque chose par force, qu'on le fera bien chanter^ savoir qu'on l'obligera à payer, à faire ce qu'il doit : Adigere aliquem ad solvendura. — C'est comme qui dirait de la musique par huissier. — On dit encore qu'un criminel a chanté à la question quand on veut exprimer qu'il a trop

parlé, qu'il a dénoncé ses complices.— De là : — Il faut bien qu'un tel ait chanté puisque tout est découvert I — s'écrie un endurci qui avait nié.

La langue du dix-huitième siècle connaissait donc le chantage pour un but légitime, celui qu'on pratique volontiers dans les prisons, par exemple, et autour des lieux mauvais. L'instruction de certains méfaits ne saurait même avoir lieu autrement, à ce que disent les hommes de par là. Quand on est pris, il fsMi chanter L... C'est comme quand on est marié, ajouterait Rabelais.

Enfin pour dernière analogie, les chasseurs, permissionnaires ou non, ont la chanterelle y perdrix femelle prisonnière qu'ils font chanter pour attirer les mâles. Prostitution ! sainte œuvre de l'amoureuse nature, céleste orchestre, ineffable harmonie, paradis de roses et d'oiseaux ! les hommes ontils jamais su à quoi ils t'employaient ?

Mais ces diverses façons de chanter et de faire chanter ne sont point la nôtre. L'état dont nous voulons parler, qu'on le prenne à l'actif ou au passif, constitue sans contredit le dernier où le roi putatif de la création puisse précipiter son semblable et lui-môme. C'est au-dessous de ce qui est honteux, au-dessous de ce qui est misérable, au-dessous de ce qui est lâche. On s'avilirait moins en se mettant mouchard au service de l'Autriche. Et cela.

pourtant, est imposé ou supporté tous les jours, par les vieux et par les jeunes, les hommes et les femmes, les faibles et les forts. La civilisation nous devra bien, un de ces matins, quelque invention au moins sublime afin de nous dédommager de celle-ci I

Il y a cependant en général quelque chose à dire en faveur de ceux qui chantent. C'est qu'ils ont peur, pour la plupart. On chante aussi parfois la nuit, en traversant les bois tout seul, au clair de la lune, quand l'ombre de chaque arbre sur la route projette un rangée d'hommes armés, quand chaque buisson représente un voleur à l'affût. On a peur alors involontairement, innocemment, parce que la nature et votre mère vous ont fait non pour attaquer, ni pour vous défendre, mais pour subir; parce qu'on a le teint blanc, les chairs molles, les nerfs irritables, et sur la tète une dépression aux organes de la combativité et de la fermeté. Il est clair que si quelqu'un saisit un sujet ainsi construit, dans ses indispensables frayeurs, et cherche à tirer parti du trouble où elles le plongent, il produit aussitôt l'idéal de la cruauté basse ou de l'audace sans péril. Deux choses à ne pas se vanter sans doute : mais pourvu qu'on prenne, on ne tient pas aujourd'hui à se vanter de ce qu'on prend.

Voilà donc une première manière de chanter quand on a peur.

D'autres ont peur encore, parce qu'ils sont coupables^ parce qu'une fois ou plusieurs, par exception ou par habitude, ils ont commis une action mauvaise, vile, tenu un propos qui engage la personne, le caractère, la dignité de quelqu'un ; parce qu'ils ont peut-être fait cela imprudemment, dans la colère ou dans l'ivresse, et qu'ils voudraient pouvoir abattre le mur qui les a vus, enchaîner l'air qui les a entendus! Connaître ces craintes, dernier soupir de l'honneur, et faire chanter celui qui les ressent, forcer ce malheureux à vous acheter votre silence ; qu'est-ce, sinon vous instituer son complice salarié et lui vendre votre association dans son crime ? Ils le savent bien, les misérables ! mais qu'importe, cette fois encore, puisqu'on y gagne?

C'est la seconde manière de chanter par frayeur. Elle nous explique combien d'abbés, de seigneurs, d'usuriers, de familiers, de barbiers, de ministres, de médecins, de confesseurs et d'hommes d'armes ont pu et dû apprendre la musique aux tyrans du moyen-âge, et autres. Coictier faisait admirablement chanter Louis XI ; le père Elisée a probablement fait chanter Louis XVIII, qui était impotent et homme de goût.

Aujourd'hui ce genre de chantage est l'exception et demeure toujours suffisamment inconnu. Donc la morale publique en souffre peu, et si nous en parlons, c'est pour mémoire. Quant aux innocents qui chantent par amour-propre^ nous les laissons aux romanciers et aux faiseurs de pièces. Que l'intéressant François, des Deux Forçats, confie d'abord son malheur à Thérèse, au lieu de chanter comme un niais avec son camarade de chaîne, et voilà un beau mélodrame de moins. Mais, dirait l'ombre éplorée de Hoirie et de Poujol, on n'a pas toujours une amante pour lui conter ses peines, ou sa mère, ou son frère !... Et d'ailleurs, l'homme ni la femme ne confient jamais certains détails. Nous savons bien que le Code contient des articles touchant les menaces sous condition ; mais il faut parler au magistrat pour pouvoir s'en servir : et presque toujours que de raisons de se taire ! On

transige : la transaction est notre grand mot en ce temps-ci. L'honneur est attaqué, transaction ; le ménage est flétri, transaction ; la fille est séduite, transaction : comme pour une jambe cassée, comme pour une devanture enfoncée ! On ne poursuit plus guère, en général, à cause des frais, et la Pièce-de- Cinq-Francs aspire de jour en jour à procurer l'inviolabilité. Sera-ce le dernier mot des sociétés modernes?

Le chantage va fort dans les crises politiques. On ne rencontre à ces heures-là que gens l'archet haut, le pied en Tair, prêts à battre la mesure. — Chante, ou je te dénonce ! — Quand j'avais l'honneur d'être quelque chose, un fils est venu me dénoncer son père, et il l'avait fait chanter premièrement. On (^te des préfets qui ont chanté après les Cent-Jours. Un banquier, célèbre sous la Restauration, chantait ainsi, dit-on, de cent mille francs par an : une belle voix ! Quant aux entrepreneurs, fournisseurs, munitionnaires, concesrsionnaires et autres, ils ont dû, comme disait le Chiffonnier de Félix Pyat, chanter des opéras tout entiers. Les sociétés secrètes ont aussi leurs râcleurs de guitare quand arrive la débâcle : tous les procès politiques le prouvent.

Mais descendons. Voici un chantage assez curieux, et que je donne comme tout à fait individuel : la solidarité absolue n'existe ici pour personne. Le chef d'une maison de nouveautés avait chez lui un pensionnaire qui apprenait le commerce. Apprendre le commerce a signifié longtemps partout et signifie encore quelque part balayer la boutique, épousseter les rayons, et faire les petites commissions de tout le monde; comme l'apprenti chez le fabricant, l'élève chez la couturière, le trottin chez la modiste, lavent la vaisselle, cirent les

souliers, épluchent les légumes, nettoient la cage de Toiseau et promènent le petit. La fin de la pension était proche; le pensionnaire allait devenir commis au pair ^ c'est-à-dire donner d'arrache-pied son travail et son temps pour être nourri avec modération et coucher dans le creux d'un comptoir. Le marchand rêve un jour à ce revenu qui s'éteint et qu'il voudrait pouvoir rallumer. Il appelle à Paris le père, un riche vigneron, et lui apprend avec mystère qu'il ne saurait garder son fils. — C'est un jeune homme qui ne fait rien, dit-il; on lui croit de mauvaises connaissances. Un article a disparu dernièrement, et, bien qu'on n'ait pas de preuves, la voix publique des rayons accuse le pensionnaire. Il va sortir de la maison avec cette fâcheuse couverture, une triste recommandation!... II y aurait bien un moyen, ce serait de laisser le mauvais sujet pensionnaire encore une année; de cette façon, tout méchant bruit tomberait et le nouveau sacrifice du père serait un éperon pour l'enfant. — Le ton était bien donné, qu'en dites-vous? Le père a chanté de quinze cents francs.

L'homme qui va se marier, après avoir eu ce qu'on appelle de la jeunesse^ est exposé à chanter sur plus d'un air. On peut l'inviter d'abord à faire la partie du commissionnaire qui l'a présenté dans lafamilledesafemme : beaucoup de mariages étant

— lardes opérations qui se traitent ainsi, par ministère d'intéressés; puis celle de ses créanciers, terribles saxophones dont les accords stridents menacent d'effaroucher son bonheur; puis celle de ses amours délaissées, hélas ! toutes plus ou moins armées de sa correspondance, de son portrait, de ses cheveux : lugubre et pénitente symphonie! Mais un jour peut-être, par compensation renversée, une femme de chambre trop nécessaire fera chanter Madame à cause d'un secret qu'il ne faudra pas que sache Monsieur. Combien de concerts apparents résultent de cette musique cachée !

J'ai rencontré, il y a déjà longtemps, un chantage chirurgical des plus singuliers. Je citerai celui-là, parce qu'il ne déshonore point la science. Je passerai sur les autres, qui sont d'ailleurs mieux connus. Un négociant très-riche, mais très-avare, — et serait peut-être plus logique que mais^ — avait la pierre, et il fallait l'opérer. Après avoir attendu je ne sais combien, non à cause de la crainte, mais à cause de l'argent, il se décida enfin à envoyer à Paris un de ses fils, faire marché avec quelqu'un d'illustre. Deux mille francs, voilà tout ce que voulait donner ce millionnaire. Le Maréchal qui fut choisi en demandait six mille. — Va pour six mille, Monsieur! et n'en parlez pas; nous

ferons le reste en famille, dit l'envoyé. — - On partit. En chemin faisant (il y avait douze lieues), le chirurgien, qui était un jaseur, parvint à s'éclairer sur la situation respective des enfants et du père. Tout était d'un côté, rien de l'autre. Donc, nulle garantie, que la mort du négociant, pour les quatre mille francs en sus de l'offre. On arriva. Le maître était attendu par toute la médecine du lieu, solennelle et respectueuse; il salua d'un grand air et se mit en fonctions. Quand il eut convenablement fixé et garroté sa victime : — Ça, Monsieur, lui dit-il, c'est six mille francs I J'ai l'habitude de me faire payer d'avance. On ne sait pas ce qui peut aiTiver. — L'avare cria bien k la garde ! mais à quoi bon? Il dit où était sa clef, en hurlant dans toutes les langues : il avait voyagé quarante ans! Les billets apportés, le chirurgien les prit, les compta, les serra et commença. Il fit merveilleusement, selon sa coutume, et comme la famille le reconduisait, tout effrayée de lui : — Votre père, dit-il, est un vilain homme, mais vous êtes de bons jeunes gens. Voici les quatre mille francs dont vous vouliez vous saigner. Je vous les prête; vous me les rendrez quand vous pourrez. Mais au moins Monsieur votre père saura qu'on ne me marchande jamais I Il existe une manière de cultiver cette musique,

qui s'applique plus particulièrement aux arts, et surtout à Tart dramatique. Un homme a régné, gouverné et enseigné longtemps dans l'espèce. Il avait bonne maison, grande argenterie, cristaux, bronzes, tableaux, des vins, des livres; on dit même des chevaux, une voiture et une maison de campagne. Tout cela lui était venu par le chant ; et lorsqu'il était à table chez lui, en petit comité, il vous disait le plus spirituellement du monde :

— Ce que nous buvons là, mon ami, c'est de la grande coquette; nous mangeons ceci dans un père noble, — Il vivait ainsi redouté, salué, payé et considéré. Il a fait école dans un certain journalisme. On n'a pas toujours son esprit, mais on a son procédé. Je l'indiquais en commençant : on fait peur C'est facile. Tant de gens assis dans un théâtre sont venus avec l'opinion des autres, ou n'en auront une que demain ! On est si bête, quand on est beaucoup, disait notre pauvre Dorval I Le journal est un guide-âne ; sans lui, beaucoup ne sauraient qui claquer ni où. On fait peur à une femme, par exemple, de ne pas être engagée après ses débuts,

— la honte ! — ou de n'être pas réengagée, — des enfants, une mère ! — peur d'être sacrifiée à une rivale, — la gloire ! — de voir révéler son âge et discuter sa beauté , — on gagne tant â être jeune et belle ! — peur de la chronique, peur de l'anec-

dote, peur du scandale, -- leur piano a tant d'octaves ! — Opprobre et misère !

Ceux qui ne se soumettent pas ne sont point pour cela toujours insultés ou diffamés : ce serait maladroit. On pratique sur eux le chatouillement perpétuel, la démangeaison chronique, l'imperturbable bourdonnement ; on les traite par le coup d'épingle, par le grain de tabac dans l'œil, par la rengaine, par la scie. Résistent-ils ? tout à coup on fait le silence, le vide, la mort autour de leur nom. Tant qu'on les attaquait, ils croyaient en eux ; on ne les attaque plus, le doute leur vient. Ils finissent par chanter.

Que vous dirai-je ? Il y en aurait pour un volume. En 1832, un homme de lettres a fait chanter un huissier : incroyable tour de force^ possible à répéter, cependant, quand on sait la loi. Cette histoire seule tiendrait un chapitre. Tous les jours, sans que personne y trouve à redire, les gérants de société font chanter leurs actionnaires en chœur dans la marche funèbre de l'appel de fonds. Les pauvres gens risquent plus afin de perdre moins ! C'est un calcul qui n'appartient qu'à cette institution, dirait M. Prudhomme. Le concordataire fait chanter son failli pour une signature : c'est voler la masse ; eh bien quoi ? primo mihi. Le maître d'hôtel de grande maison fait chanter le cuisinier.

qui fait chanter le boucher : il chante à son tour sous la mesure de l'intendant, etc., etc. Hélas! le sujet excuse le jeu de mots; mais c'est un peu là toute Vharmanie sociale. Cherchez, à présent que vous avez la clef, vous en trouverez bien d'autres !

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