‹ Les mœurs d'aujourd'huiChapitre 2 sur 12 · VUI · texte numérisé non relu

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dus, par intention ou par spéculation, en popularisant des ouvrages fort bons que leur haut prix rendait inaccessibles aux pauvres.

Voilà donc ce qu'on lit, quand on lit.

Les exceptions ne comptent pas.

Mais ce petit livre sans drame, sans his« toire et sans fleurs, qui parle de mœurs et qui coûte trois francs, qui le lira ?

Â-t-on seulement, depuis tant de choses passées, un souvenir encore de celui qui l'a écrit?

Et puis à quoi bon parler mœurs?

Est-ce que ce n'est pas comme si l'on parlait morale ?

Un livre de mœurs,' cela sent la critique d'ailleurs; et le temps n'est pas à la critique.

La critique implique, en effet, qu'il y a eu liberté dans la production du fait critiqué.

Or, comment critiquer le fait qui n*a pas été commis librement, dont la production tient à un ensemble providentiel ou fatal, comme y tiendrait, par exemple, Tarrivée en roulant d'un corps au bas d'une pente sans rampe, fossé, digue ni garde-fou?

Où il y a force majeure, peut-il y avoir critique?

Je cite au hasard. La censure dramatiquç a modifié une pièce de théâtre ; je ne sais pas ce qu'était cette pièce avant les modifications ; aî-je le droit de la critiquer?

De même aussi la critique, pour valoir et servir, a besom d'être libre.

Or est-on absolument libre de critiquer les mœurs d'un pays?

Et quand on n'est pas absolument libre de parler, ne ferait-on pas mieux de se taire?

Qu'est-ce qu'on .entend par les mœurs?

J'ouvre le dictionnaire de Trévoux et je lis : — MoBDBS. — Façon de vivre, ou d*agir, bonne où mauvaise ; habitudes, naturelles ou acquises, pour le bien ou pour le mal, et suivant lesquelles les peuples, ou les particuliers, conduisent les actions de leur vie.

Les mauvaises mceurs sont contagieuses, dit Bossuet.

, Or, les mœurs sont ce que la société veut ou souffre qu'elles soient

Ce ne sont pas elles qui font la société, évidemment ; c'est la société qui les fait.

De même qu'un gouvernement est toujours plus ou moins l'image du pays qu'il gouverne. S'il était son contraire absolu, il ne durerait pas une minute. Si les mœurs n'étaient point conformes à la société, la société les rejetterait.

C'est donc un vieux sophisme que de pré-

tendre séparer, selon le besoin, la société de ses mœurs et un état de sa politique. Gela n'est ^oint juste, ni brave même, puisque c'est décliner une responsabilité à laquelle personne n'échappe.

Ainsi on ne critique pas une société, on la subit : de même, on ne critique pas des mœurs, on les constate.

On critique ce qui peut être changé par son auteur jou par autrui. Critiquer veut dire pour les uns donner un conseil, un avis, une réprimande, vous inviter à faire mieux que vous n'avez fait : c'est supposer que vous auriez pu mieux faire. Pour d'autres, critiquer c'est examiner, juger et condamner, comme s'il s'agissait d'un méfait à punir ou d'un méchant à supprimer.

L'une et l'autre façon d'entendre la critique peuvent être adoptées selon le cas, en

matière d'art ou de littérature; je n'en disconviens point. On nous Ta fait voir, quand on a voulu, et nous Tavons fait voir aussi.

Il y a encore la critique complaisante et panégyrique, qui n'en est pas une et dont nous ne parlons ^as.

Ainsi réprimander ou condamner , voilà toute Taffaire.

Mais quand on est d'avis que ce qui existe a ses nécessités d'être, .et ne saurait changer actuellement sans contrevenir, par exemple, aux lois du mouvement et de la logique, pourquoi le critiquer?

Est-ce que critiquer, en pareil cas, ne voudrait pas dire attaquer?

Et la société faisant elle-même ses mœurs, est-ce que critiquer les mœurs ne serait pas attaquer la société?

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Or la société ne permet pas qu'on Tattaque. Et c'est son droit.

Donc c'est entendu ; et nous n'avons point ici de critique à faire. Ce n'est pas notre droit, et ce n'est pas notre devoir.

Où manque le droit, toutes les législations le reconnaissent, le devoir manque aussi.

Citons à cet égard ce qu'il y a de plus haut dans l'humanité. Ce qui fait le devoir des enfants envers les parents, c'est le droit à la nourriture, à l'habit, à l'abri, à la protection, à l'éducation, à l'affection.

Où serait notre droit envers ce que nous blâmerions, et en conséquence où est notre devoir?

Encore une fois nous n'avons qu'à constater.

Or chacun agit selon ses moyens et parle

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dans sa langue. La critique des savante a parfaitement le droit de trouver la langue pauvre et les moyens mal choisis : c'est affaire, cela, entre l'ouvrier et ceux qui verront l'œuvre. Seulement

La critique est aisée et Tart est difficile.

Ce que nous avons voulu constater dans ce livre, — et encore constater est bien ambitieux — c'est l'effet de certaines influeiiçes sur les coutumes et conmiunes habitudes de la.Qation Française, en général, et des Parisiens en particulier.

Ainsi l'influence de la pipe, qui a catisé la séparation des hommes d'avec les femipes;

L'influence de la bière et des caries^ autrement dite vie d'estaminet, qui a causé la désertion du domicile ;

L'influence de ces trois habitudes réunies,

qui a fait de ri^omme une matière et tend toupies jours à supprin;ier le citoyen ;

L'influence du canota qui a cprrooopu le langage, sali le costume, supprimé la pditesse, et n'a fourni de bon qu'un pey d'exercice en plein air, tout aussitôt gâté parla première des habitudes ci>dessus.;

L'influence de la blague, qui a popularisé le men^pnge eu le rendant amusant ;

L'ioduence de la pose, qui porte tant des nôtres et des vôtres à vouloir passer pour ce qu'ils ne sont pas ;

L'influence du ckantage, qui a fait entrer dans nos usages le vol et l'escroquerie ;

L'influence du /}our6otre, qui mène à nous (Ranger tous en mendiants ou en laquais ;

Etc. etc.

C'est ainsi, par exemple, qu'un médecin physiologiste sachant, avec Bichat, que la

mesure de la vie est ia différence qui existe entre Teffort des puissances extérieures et celui de la résistance inférieure; sachant, avec Broussais, que la médecine consiste tout entière dans Tétude de la double action des agents extérieurs sur nos organes et de nos organes les uns sur les autres, s'appliquera, s'il veut être utile, à chercher quels sont les mauvais agents, afin de nous apprendre à nous exi préserver, et en quoi peut consister Teffort nuisible des puissances, afin d'y mesurer notre résistance. C'est ce qui fait la santé; c'est ce qui fait la vie.

Pipe, blague, pose, etc. sont de mauvais agents ; jeu, boutique, pourboire, chantage^ sont des puissances funestes. Le dire ne saurait nuire ; le taire ne ferait de bien à personne, le bien mal venu ou mai acquis n'étant point du biem

Yoîià, nous le répétons, tout ce que nous avons voulu : signaler quelques mauvaises habitudes et tâcher d'y soustraiie ceux qu'elles n*ont pas encore atteints.

Quant à ceux que ces habitudes possèdent, notre prétention n'est point de les y faire renoncer. Ce serait trop vouloir. Nous faisons ici de Thygiène plutôt que de la médecine ; et si d'ailleurs nous allions dire à ces gens-là qu'ils sont malades, soyez convaincu, comme nous le sommes, qu'ils ne le croiraient pas. L'habitude émousse le sentiment, c'est une autre loi physiologique. « Le propre de l'habitude, dit encore Bichat, est de ramener toujours le plaisir ou la douleur non absolus à V indifférence qui en est le terme moyen. »

L'indifférence, hélas !

Et c'est très vrai. Ainsi le fumeur a été

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malade à sa première pipe ; donc ta pipe est mie chose mauvaise. 11 ne Fest plus :

r habitude a émousséle sentiment. Mais il ne s'ensuit point que de mauvaise la chose soit devenue bonne. L'habitué des estaminets a ressenti du trouble et de la honte après sa première journée passée parmi les dominos et tes cannettes : donc cette façon de vivre n'est point absolument honorable.

Aujourd'hui plus rien en lui ne se soulève :

est-ce à dire que l'opprobre se soit changé en gloire î

Non ! mais l'indifférence est venue. L'appareil nerveux a digéré le poison et l'intelligence a digéré la honte ; de même que l'apprenti, dans nos villes, pleure sous les premiers coups du maître et ne sent rien aux derniers. Les coups sont toujours des coups cependant ; seulement la sensibilité est morte.

La sensibilité qui est la fierté ! la sensibilité qui est l'héroïsme ! la sensibilité qui est la croyance ! la sensibilité qui est la bonté I la sensibilité qui est l'amour !

Il est triste, pour un homme, de voir ses semblables assassiner tant de vertus.

Enfin, il n'en sera toujours que ce qu'il doit en être, — J'ai vécu, làisait Duclos au XVIII® siècle, je voudrais être utile à ceux qui ont à vivre. —

Et c'est tout.

Pads, 29 juillet 1854.

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