LE TABAC
Commençons par le commencement. A tout seigneur tout honneur.
Et d'abord, je demande à protester ici avec l'énergie convenable contre toute interprétation anti* fiscale et mal trésoriëre qu'il plairait à des esprits gauches de donner à ce qui va suivre. L'impôt du tabac me paraît un impôt très-légitime en principe , ne portant sur rien que l'on puisse raisonnablement manger ou boire. Quant à la façon même dont cet impôt est perçu en France, quant au mânôbôîe^ comme disait germaniquement à la tribune le ministre des finances Humann, je n'y sens rien non plus qui me répugne. J'avouerai, si l'on veut, et la honte n'en est pas pour moi, que
parfois je voudrais voir le procédé s'étendre. Jadis, à ce qu'on assure, la fabrication libre de toutes choses était chez nous d'une loyauté majestueuse ; le monopole eût paru alors et dû paraître quelque chose d'exorbitant. Aujourd'hui, en présence de ce que nous sommes devenus, le monopole serait presque une garantie. Mais laissons là cette triste thèse : la concurrence illimitée devait faire ses petits, elle les a faits.
Ainsi donc, que l'État vende, avec honnêteté, huit francs le kilogramme au consommateur une denrée non indispensable qui lui coûte vingt-cinq ou trente sous, je n'ai rien à y reprendre. Au lieu de huit francs, bien plus, s'il la vendait cinquante francs, je regarderais seulement comme à plaindre quelques pauvres vieux nez d'invalide ou de curé ; et tout au plus. Ce qui nous touche dans cette question, par notre curieuse et maladroite fantaisie de chercher au fond des choses, c'est la condition peu honorable que menace de faire, non pas au trésor public , mais à l'esprit public en France, une consommation qui a représenté cent trente millions de francs l'année dernière, et qui, cette année, représentera davantage à coup sûr, l'industrie des pipes, son accessoire et son thermomètre, allant toujours en s' agrandissant.
Cent trente millions de francs ! sur lesquels l'É-
tat aura bénéficié de plus de cent millions, un seizième du budget! C'est beau à Toeil, un chiffre de cette taille, long comme un chemin de fer de cinq cents kilomètres, surtout fait ainsi que le voilà, en dehors des nécessités premières, ne venant ni du pain, ni du vin, ni de la viande, ni du sel, ni de la fenêtre, ni de la porte. Le malheur, c'est qu'il vienne du tabac, comme en Chine le revenu anglais de l'opium, abrutissement consacré par le canon. Qui faut-il en blâmer? L'excuse est la même pour l'État en France et pour l'Angleterre en Chine. Le Chinois, peuple fini, voulait fumer de l'opium; le Français, peuple avancé, veut fumer du tabac, en attendant mieux. A leur aise tous deux! La rivière est-elle responsable des gens qui se noyent, ou le raisin des ivrognes? La loi profite de l'abus, elle ne l'ordonne pas; veut-elle le réprimer, quelquefois on la blâme, etc. Nous aurions là-dessus plus d'un sophisme à risquer; mais il ne faut jamais pousser les choses imprudemment. Quoi qu'il en soit, c'est une chose assez funèbre pourtant que du tabac puisse rapporter tant d'argent. La mauvaise herbe à Nicot, dont nous lirons la nicotine, qui tue à la dose d'une goutte! Je dis nous, puisque tout culotteur un peu versé dans la partie, métamorphose, Bocarmé sans le savoir, le petit fourneau où brûle son tabac en alambic pour
cette production équivoque ; et qui ne sait qu'en France, pays des sottises bien faites, le mérite du fumeur se mesure à la netteté du culot ! Le Turc lave sa pipe quand elle a servi; le Hollandais la change; l'Anglais la passe au feu; le Français la culotte : grande nation ! Le tabac, dont Fautrel dit qu'un grenadier mourut pour avoir, par mégarde ou par doctrine, avalé le jus de sa pipe, et Helwig, que deux frères s'endormirent à jamais, l'un à sa dix-huitième pipe, l'autre à sa dix-septième : ils avaient parié bouteille, les deux braves, à qui en fumerait le plus! Voyez Santeuil, un beau poète, l'Orphée de la liturgie catholique, aimant à boire en faisant ses hymnes comme buvaient les chantres qui les chantaient : à table, un soir, le prince de Gondé, a moitié ivre, lui met un peu de tabac dans son vin ; Santeuil boit, et il meurt I Je sais bien que fumer n'est pas avaler, pour qui sait s'y prendre ; mais lisez Ramazzini, traduit par Fourcroy, vous y trouverez l'histoire de la jeune fille qui périt en des convulsions horribles pour avoir couché, la nuit, dans une chambre où l'on avait râpé du tabac. Regardez les ouvriers qui travaillent la feuille, les employés sédentaires d'une manufacture, les voisins eux-mêmes, s'il vous plaît! et dites si , malgré toutes les précautions de la science, la fabrication n'est point insalubre. Le poison n'agit
pas également sur tous, parbleu ! Des doreurs résistent au mercure et des fondeurs de cuivre à l'arsenic; en Normandie, les marchandes de poisson boivent du trois-six, et Mithridate eût, dit-on, digéré impunément tout Ortila. Dans l'homme, comme ailleurs dans la nature, on trouve des surfaces plus ou moins réfractaires. Ceux qui s'habituent vont : mais comment vont-ils ? Vivent-ils tout-à-fait ? Ce n'est pas seulement de manger et de boire que la vie humaine se compose : on a un estomac et un ventre, rien de plus vrai, mais on a un cerveau aussi! Le cerveau ! forge de la pensée, foyer de toute volonté, de tout pouvoir, de tout savoir, empire où l'homme est toujours libre ! Qu'est-ce que les fumeurs achevés font du leur, je vous prie? J'ai connu en exil un enfant de mon pays qui était spirituel, poète, ardent, inquiet, frémissant, flamboyant à tout propos d'enthousiasme et de tendresse; un de ces êtres jeunes, frais, turbulents et bons qui vous rendent la patrie partout, dont vous faites à l'instant votre frère ou votre fils, pauvre proscrit pleurant que vous êtes! Il promettait alors d'être, quand le temps voudrait, une force et une lumière pour sa génération. Il est revenu en France, et je ne sais à la suite de quoi il s'est mis à fumer furieusement. Ces natures-là ne peuvent faire à moitié ni le bien
ni le mal. Tout ce qu'il avait de passion et de vi-
gueur y a passé. Pays, famille, dedans, dehors, intérêt, ménage, amour, dignité, santé, la pipe a tout pris. Il est venu quelquefois me voir, par souvenir, ne se sachant pas si éteint! Il s'asseyait là devant moi, sans mot dire, levant à demi autour de lui un regard atone, jadis le ciel de tant d'éclairs ; si nous étions seuls, il tirait de sa poche une pipe soigneusement vêtue à rencontre de tout frottement suspect, et la déshabillant comme ferait de son petit une mère, il m'en montrait le culot avec cet orgueil froid et malade du chimiste que son œuvre a mis sur les dents. Je n'admirais pas, moi, je m'indignais! Alors il rhabillait lentement sa bouffarde bien-aimée, la chargeait religieustement, l'allumait avec respect, et souriant du sourire triste d'un ami méconnu, il s'en retournait en silence comme il était venu. Etait-ce donc là, ô mon pays, ce qu'il fallait absolument que devînt ta jeunesse?
Pour qui a lu un peu d'histoire, il est clair qu'on ne trouve pas de si grandes choses tout de suite; on n'y vient que petit à petit, et quelquefois même c'est en leur tournant le dos. Si le monopole eût existé d'abord, nous n'aurions pas eu les ordonnances de Louis XIII contre le tabac; on n'aurait pas vu un sultan le défendre à ses Turcs, et un duc de Moscovie à ses Moscovites, moins sévères tous
deux que ce shah de Perse, au nom perdu, qui coupait le nez aux priseurs, et surtout que le pape Urbain VIII, qui leur ôtait le paradis. De mauvais connaisseurs en fait de fînances et d'hommes ! Ce ne sont pas les vertus qui rapportent le plus à un État, ce sont les vices. La pipe, d'ailleurs, est un goût, dit l'économiste, et nous sommes aujourd'hui un peuple assez savant pour être libres de nos goûts. La loi veut, tout au plus, imposer certains goûts, ce qu'elle fait; mais elle n'entend point les suspendre. J'accepte si pleinement cette théorie en faits de goûts, que je voudrais qu'on sur-imposât encore celui-ci. C'est bien le moins de payer large et lourd pour un mal qu'on a tant de plaisir à se faire ! Qui nuit à lui-même nuit aux autres ; en s'enlevant volontairement une force, il appauvrit volontairement la masse; et je ne trouverais point injuste que la société confisquât les biens du célibataire qui se suicide. Oui, quand je vois l'effrayante extension que prend chez nous cette consommation équivoque, je songe, malgré moi, à l'ordonnance du 30 mars 1635, dans laquelle l'administration parisienne reconnaissant comme hors de son droit de réglementer celte espèce d'empoisonnement privé, défendait au moins à toutes personnes vendant breuvages de fournir du tabac ni attirer aucun pour en user dans leurs maisons, à peine de
la prison et du fouet, suivant arrêt de la Cour du 11 février 163û.
Je sais qu'il faut aujourd'hui plus que jamais mirer son idée à la chandelle, et mettre les points sur les i de son discours : que Ton n'aille point donc trouver dans ce souvenir historique une provocation de ma part à l'emprisonnement des limonadiers. Loin de moi, par Bacchusl d'attribuer & des commerçants patentés, surveillés, surtaxés et estimables, la responsabilité des maux qui nous viennent de la pipe. L'administration de 1635 pensait dans l'affaire du tabac comme la Chambre des dépûtes de 1839, je crois, dans l'affaire des jeux publics : elle croyait supprimer le goût en restreignant le moyen. Mais du moins, en sa naïveté, essayaitelle de mettre une salutaire entrave à ce qu'elle croyait un échec pour la santé publique, tandis que la nôtre se contente de mettre un impôt. C'est pourquoi, vraiment, sauf la pénalité pédagogique d'autrefois, nous ne blâmerions pas quelque chose ayant, par exemple, pour effet d'obliger les teneurs d'estaminet à rendre respirable l'air qui se fabrique chez eux. Fumons, parbleu ! ce que nous voudrons et tant que nous voudrons, mais entre nous et chez nous. La pipe a sa valeur à jeun ; c'est une médecine Leroy que l'on prend en vapeur. Les femmes ont bien le café au lait ! Le cigare accompagne et
distrait le voyageur solitaire. Il y a des besognes infectes dans lesquelles la pipe passe pour une sauvegarde. A la fin d'une journée remplie de fatigue, semée d'incidents fâcheux, fumer est un narcotique qui détend, et qui fait oublier. Le prisonnier, grâce à sa pipe, endure mieux la prison, et le vaincu la défaite ; le travailleur, réduit à chômer, trompe en fumant et chasse l'importun désir de son dîner absent. Le tabac est le népenthès de ces tristesses profondes : il faudrait, en vérité, trop de sagesse et pas assez de cœur pour blâmer celui qui souffre de faire à sa souffrance une passagère enveloppe d'indifférence ou de rêverie. Malheur, si l'on veut, aux choses qui rendent nécessaires ces dangereuses suspensions du sentiment , et pitié aux victimes ! Mais qu'ont ils donc, pour la plupart, à tant repousser, à tant oublier, à revêtir de tant de nuages, ceux qu'on voit à Paris peupler les grands estaminets? Qu'est-ce que leur ont déjà fait la Nature et le Monde, à ces jeunes gens de nos écoles? Ont-ils manqué tout le jour de travail, de pain et d'espérance, ces négociants, ces rentiers, ces fabricants, ces marchands, ces commis qui viennent en troupe, et invariablement, user là leurs soirées à culotter des pipes et vider des canettes? Car le fumer appelle le boire ; le tabac aime la bière, et qui dit une pipe fumée dit au moins une choppe bue. Tous
— tôles fumeurs sont buveurs, lisez Giacomîni : ils s'hyposthénisent par le tabac, ils se relèvent par les alcooliques ; or, qui ne sait combien renferment d'alcool les soi-disant bières de Strasbourg, de Munich, de Francfort, de Darmstadt, si mensongèrement faites et débitées à Paris? G?.s deux ivresses finissent par se confondre, à force d'allées et venues réciproques pour se guérir, et vous avez bientôt comme résultat de leur union un idiot qui reste là, le coude sur le marbre, sans couleur, sans geste et sans voix, jusqu'à ce que, onze heures ou minuit ayant sonné, instinctivement averti -du devoir de se retirer, il demande à l'eau-de-vie de lui donner un peu de jambes. Le seul exercice intellectuel qu'il ait pu se permettre, c'est le jeu de cartes; encore l'a-t-il délaissé bientôt; il y faisait des fautes : son moral n'avait plus même la forée de descendre aux profondeurs du bésigue. On en a vu cependant de plus intrépides; deux, entre autres, qui sont restés à jouer, fumer et boiie toute la journée du 23 février 18/j8, aux vitres d'un café de la rue Jean-Jacques Rousseau. Ils se sont arrêtés à l'heure de mettre la table; ils ne savaient pas que Paris faisait une révolution I
Entrez tout frais de la rue, un soir d'hiver, dans quelqu'une de ces vastes maisons, palais du tabac, temples de la canette, galeries de la paresse, de
l'insouciance, de l'hébétude et de Tanéantissement. Tout de suite, aux premiers pas que vous y faites, vous vous sentez saisi de façon singulière. Des innombrables pipes qui sont \h, et des bouches qui, de leurs dents agacées en mordent le bout, s'élève une mer suspendue de fumée aux ondes tournoyantes, qui dévore l'air, rend la lumière malade, et refoule dans votre poitrine la respiration épouvantée. Vous marchez, étourdi d'abord, dans une atmosphère épaisse à couper au cputeau, nuée brûlante, piquante, salée, qui vous prend par le nez, par les yeux, par la gorge. Une toux violente, voix des poumons qui se révoltent, vous avertit de fuir ; je ne sais quel vertige commençant vous ordonne de rester!... le vertige, et l'amour-propre aussi : on ne veut pas avoir Vair d'une petite maîtresse. Hélas ! les ferameb elles-même n'ont plus cet air charmant : elles font profession de supporter et presque d'aimer la pipe ; on va voir pourquoi tout à l'heure. D'ailleurs ne pouvez-vous point avoir affaire en ce lieu et y connaître les gens ? C'est là, en vérité, que tout le monde vient aujourd'hui : au sortir du bureau, la tabagie ; après la journée, la canette ! Nous cherchons bien loin pourquoi le public des théâtres diminue quand la population générale augmente : c'est qu'on ne fume pas dans les théâtres. L'héroïque M. Gaspari vient d'en rouvrir
un qui n'a jamais été bien heureux, le théâtre Beaumarchais ; je crois que s'il y autorisait la pipe, avec du Strasbourg dans les entr'actes, il ferait de l'argent. Voyez les cafés-concerts : ce qu'on y prend est mauvais et coûte cher ; ce qu'on y entend est presque toujours le déshonneur de l'art, la prostitution de la voix ; mais on y fume. C'est si bon, et c'est si bête ! Et l'on est si heureux quand on est bête I On ne reste plus les uns chez les autres maintenant ; adieu les après -dînées d'hommes et de femmes, heures frivoles et poudrées d'amour, où le cœur quelquefois se mettait à deux avec l'esprit ; où la parole se donnait la peine d'être recherchée et polie; où l'on sentait, en causant, monter à soi de douces chaleurs; où l'on parlait bienfaisance, belles actions, beaux-arts, tendresse, plaisir, bonheur, poésie, vertu même, par hasard I Le café pris maintenant, et quasi sans dire bonsoir, vous voyez, l'été , les beaux fumeurs sortir et, comme des filles de joie, faire le boulevard, crachant à qui marche derrière eux des camouflets et des brandons. Vous ouvrez la bouche, passant, pour parler à votre mère, ou elle à vous : c'est l'acre traînée d'un cigare qui s'y jette, et sa cendre qui vous éraille les yeux, même sous les arbres ! même parmi les fleurs ! Quel parfum vaut^ pour eux, le parfum d'une pipe ? J'ai entendu dire
(fa'k Berlin, ville allemande, la police défendait de fumer dans les promenades. Un pays barbare que la Prusse ! L'hiver, ces messieurs ont l'estaminet ou le cercle, selon le monde dont ils sont. On y pense pesant ou méchant, quand on pense ; on y parle grossier, quand on parle ; les sentences ont goût d'écurie et les gaîtés de mauvaise maison : mais on y fume. De sorte que, pour retenir même son mari chez elle, il faut, en vérité, que la femme
laisse fumer et fume aussi, elle, une femme ! à
moins de prendre un autre parti, ce qu'elle fait quelquefois. A qui la faute ?
Car cela vous arrivera, à vous, après avoir fini de tousser parmi cette artillerie de fourneaux et de gosiers en combustion. La contagion est inmiédiate et indispensable : ou fumer ou sortir. Vous n'avez pu vous échapper, soumettez-vous. Vous souffririez davantage en ne fumant pas. Je suppose d'ailleurs qu'à votre âge vous n'en êtes plus à l'apprentissage, comme y vint si tard Napoléon le Grand. Curieux de savoir eé qu'y trouvait de bon sa garde, il essaya de fuûier un jour, dans une belle pipe qui lui venait d'Orient, chibouque du Grand-Seigneur, propre et saine à coup sûr; il reconnut que c'était une sale et horrible chose. Il eut des maux de tête, des veiiiges, des nausées, des coliques, des vomissements, tout le cortège symptomatique de l'em-
poisonnement nicotinaire; il y prit garde, quoi qu'on pût lui dire, et depuis ne vit jamais dans la pipe qu*une habitude bonne à désennuyer les fainéants. La réprobation venaiwde haut et fut un ordre : l'Empereur prisait, d'ailleurs, et nous prisâmes... de môme que beaucoup fument aujourd'hui parce que l'empereur fume. Copier, c'est servir.
Donc vous êtes pris, et vous reviendrez demain ; c'est moi qui vous le prédis. Vos amis s'y réunissent ; l'endroit vous agrée ; est-ce qu'on saurait bien fumer seul ? Chez vous trouveriez-vous comme ici cette fraternelle communion, ce bonheur ineffable de jouir de votre fumée et de la fumée d' autrui, de vous en saturer, de vous y baigner corps et âme? Un honnête commerçant, simple de cœur, me faisait l'autre jour sa douloureuse confession. Des circonstances accumulées, une conjuration de chances mauvaises, femme acariâtre, fils insoumis et le reste, l'ont poussé, de heurt en heurt, t la désolante nécessité de faillir : un désespoir pour les gens de petites affaires, qui n'ont pas les hautes idées que vous prenez dans les grandes. Il m'avouait qu'il aurait pu attaquer de front et mettre en déroute son infortune naissante, mais il en avait toujours été empêché par l'impérieux besoin d'aller fumer sa pipe et boire sa choppe à l'estaminet voisin, ne
pouvant le faire en paix chez lui. Pendant une heure après déjeuner d'abord, puis tout le temps entre déjeuner et dîner, et successivement de Taprès-dîner au coucher. Après quoi lui venait un sommeil lourd, féculent, fuligineux ; un réveil pénible, tardif; une torpeur presque impossible à secouer. — De tous les hommes vicieux, le fumeur est le pire, s*écriait-il. C'est un lâche qui devient imbécille ; qui, par frayeur du combat, s'ôte jusqu'aux moyens de se défendre. C'est un être tellement déchu qu'il n'a plus le sentimentde sa dépossession ! Que maudit soit le jour où l'on m'a fait fumer ma première pipe, mon ami ! — Et tout en me parlant ainsi, il chargeait et allumait sa marseillaise, sans y songer. Puis, rougissant, il l'éteignit, la mit dans sa poche, prit son chapeau, sortit et s'en alla à une tabagie plus éloignée que l'autre, où il craignait moins d'être reconnu.... Voilà tout ce qui lui restait de bonne honte.
Que vous dirai-je? il y aurait bien, si l'on voulait, à tirer des considérations plus hautes et^es inductions plus profondes. L'usage immodéré du tabac haché ne cause point seulement ces infortunes, relativement assez petites. Mais il faut prendre garde d'aller trop loin quand on parle : la sobriété du langage est une vertu civique. Comparez seulement l'énergie absolue des hommes du
Nord en France et celle des hommes du Midi, leur vigueur, leur vivacité, leur gaîté, leur hardiesse ! Or c'est & peine si Ton fume dans notre Midi ; et remarquez que jamais vous n'y verrez un ivrogne.
En résumé, nous en voici déj^ à fumer autant que fument les Russes, ces hommes libres qui portent dans leur blason un fouet! Il se pourrait bien, je le répète, que nous poussions un jour jusqu'au Chinois : le caporal est déjà fade, certains palais cherchent au-dessus. Un fumeur très-ordinaire brûle à lui seul son kilogramme de caporal par mois : cent francs par an au bas mot, dont soixantedix pour le trésor, autant que le loyer d'une pauvre famille ou d'un jeune savant, autant qu'un paletot pour deux hivers. Un ami vous invite à dîner au coin de son feu : le ménage étant long, la cuisine est courte ; on a du vin de c^aret, prodigalité* forcée des intérieurs trop peu riches pour être économes ; un ordinaire de trente sous à table d'hôte. Maïs il y a le cœur et la mine d'un frère ; il y aurait aussi la bourse au besoin. Ce qui contient peu s'ouvre aisément : terme comparatif des caisses. Vous avez fini et vous vous retirez presque aussitôt, selon l'usage : les femmes y sont habituées. Vous entrez chez le marchand de tabac; dîner, c'est se préparer à fumer, pas davantage. On ne va pas
loin avec deux francs de cigares. Votre hôte, naturellement, vous en offre la moitié : quatre sur huit. Et cela tous les jours; après vous un autre! Donc, soixante francs par mois, ou sept cents francs par an, ce que ne gagne pas une digne mère en travaillant quinze .heures ; ce qui faisait un électeur éligible, il n'y a pas déjà si longtemps. Voilà pour les hommes.
Et notre jeunesse, notre joie, notre espoir et le vôtre, bons fermiers, vigilants médecins, honnêtes bourgeois de province, vos grands et beaux enfants, les étudiants de Paris, à qui vous faites de pension le plus clair de vos revenus, savez-vous comment ils s'en nourrissent, sur cinq francs par jour, par exemple ? Soixante centimes au déjeuner, quatre-vingt centimes ou un franc au dîner ; trois francs de tabac et de bière et cinquante centimes
de chambre font le reste. Quant aux habits et aux bottes, mémoire ! On a mal mangé, on est mal habillé, on est mal chaussé, c'est vrai, mais on a si bien fumé ! Aussi, voyez comme il sont sages ! Autrefois, leur quartier était une terreur ; à présent
c'est un exemple. La police ne s'en inquiète plus seulement; au besoin ils lui dénonceraient les séditieux, s'il y en avait. Quand ils reviendront chez vous, leur mine hâve, leur poitrine malade passeront sur le compte de leurs études : soignez-les
alors, refaites-les, mais ne les interrogez pas. Il n'est jamais bon d'ailleurs qu'un homme en sache trop, ni de lui ni du prochain.
Ënfm, que voulez-vous ! c'est une destinée comme une autre, que l'esprit d'une nation s'en aille en fumée de tabac ! Jadis, ce fut en fumée de gloire. Y a-t-il donc tant de différence entre les fumées ?