CHAPITRE IX
Arts et métiers.
Je ne connais pas de peuple qui sie soit plus entièrement adonné à Tagriculture que les Israélites. Les Egyptiens et les Syriens y joignirent les manufactures^ la navigation et le commerce, surtout les Phéniciens, qui, se trouvant trop serrés sur la côte depuis que les Israélites les eurent chassés de leurs terres , furent obligés de vivre d'industrie, et d'être comme les courtiers et les facteurs de toutes les autres nations. Les Grecs les imitèrent, et ils réussirent principalement dans les arts ; au contraire^ les Romains méprisèrent les métiers, et s'adonnèrent au commerce. Pour les Israélites, leur terre suffisait pour les nourrir, et les côtes de la mer étaient occupées, pour la plupart, par les Philistins et les Ghananéens, qui sont les Phéniciens. Il n'y avait que la tribu de Zabulon, dont le partage, étant sur la mer, Tinvita au trafic : ce qui semble être marqué dans les bénédictions de Jacob et de Moïse.
Je ne vois pas non plus qu'ils s'appliquassent aux manufactures. Ge n'est pas que les arts ne fussent inventés, la plupart sont plus anciens que le déluge ; et il paratt que les Israélites ne manquaient pas d'excellents ouvriers, au moins du temps de Moïse ; Béséléel et Ooliab, qui firent le tabernacle et tout ce qui était nécessaire pour le service de Dieu, en sont un illustre exemple. Il est étonnant combien ils avaient d'arts très-différents et très-difficiles. Ils savaient fondre et travailler les métaux ; ils savaient tailler et graver les pierres précieuses ; ils étaient menuisiers, tapissiers, brodeurs et parfumeurs.
Entre ces arts, il y en a deux que j'admire principalement : la taille des pierres et la fonte des figures telles qu'étaient les chérubins de l'arche, et le veau d'or qui fut fait dans ce même temps. Ceux qui ont tant soit peu de connaissance des arts savent combien il faut de talent et de machines pour ces ouvrages. Si dès lors on les avait trouvées, on avait déjà bien raffiné, même dans les arts qui ne servent qu'à Tornement, et si on en avait quelque secret pour faire les mêmes choses plus facilement et avec moins d'appareil, c'était une plus grande perfection. Ge qui, soit dit en passant, peut montrer que cette antiquité il éloignée n'était pas grossière et ignorante^ comme plu-
sieun s*imaginent; aussi le monde avait déjà plus de deux mille cinq cents ans du temps de Moïse.
Hais, soit que les deux fameux ouvriers dont nous avons parlé eussent été instruits par les Egyptiens, ou que leur science fût miraculeuse et inspirée de Dieu, comme rScriture semble le dire, il oe paratt pas qu'ils aient eii des successeurs, ni que jusqu'au temps des rois il y ait éa des ; Israélites artisans de profession, qui travaillassent pour le public. Au commencement du règne de Saul, il est marqué i qu'il n'y pvait aucun ouvrier qui sût forger le fer dans tous ' tes pays des Israélites, et qu'ils étaient réduits à aller chez les Philistins, même pour aiguiser les outils qui servent au labourage. Il est vrai que c'était un efiet de l'oppression des Philistins, pour les empêcher de fabriquer j des armast Mais plusieurs années après, David fat obligé dans sa fuite de prendre l'épée de Goliath, qui devait ôtre , un peu pesante pour lui, et de la tirer du tabernacle de I Dieu, où elle était suspendue comme un monument éternel de sa victoire. Gela me fait croire que l'on ne trouvait j point d'armes à acheter.
Il y a apparence aussi que l'on ne vendait pas de pain, puisque dans la même occasion le prêtre Abimélecn fut * réduit à donner h David des pains de proposition t c^ qui ^ montre encore que l'on ne gardait guère de pain dans les j maisons, peut-être à cause de la chaleur du pays : aussi la magicienne à qui Saûl s'adressa lui fit du pain tout ex*» près, quand elle lui donna à manger pour le remettre de sa faiblesse» Ghacun avait son four dans sa maison, puisque la loi menace comme d'un grand malheur de réduire le peuple ^une telle famine, que dix femmes cuiront leur pain à un même four. A Rome il n*y eut des boulangers que l'an S80 de sa fondation.
Si l'on entrait dans le détail des métiers, on trouverait que la plupart étaient inutiles au]( Israélites. Leur vie simple at la douceur de leur climat le^ exemptaient de ce grand at-^ tirail d'objets dont nous ne croyons pas pouvoir nous passer, et dont notre mollesse et notre vanité nous embar* rss^ent, plutôt qu'un besoin effectif ; et quant au^^ choses véritablement nécessaires, il y en avait peu qu'ils ne sussent faire eux-^mêmes. Tout ce qui sert ^la nourriture se faisait dans les maisons, Les femmes faisaient le pain et prépa*raient à manger ; elles filaient la laine , fabriquaient les étoffes et faisaient les habits; les hommes faisaient le reste,
Homère décrit le bonhomme Eumée se faisant lui-même
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des sonlieis^ et dtt qH^il avait bâti les étables magnifiques des troupeaux att*ii nourrissait. lHysse lui-même avait bflti sa maison, et dressé avec beaucoup d*art ce lit dont la structure cMvit k le faire connaître de sa femme. Quand il partit da diez Galypso, ce fut lui seul qui bfltit et équipa soa Taisseau. On voit par là l'esprit de cette antiquité. C'était un honneur de savoir faire soi-même toutes les choses 9i utiles à la vie, et de ne dépendre de personne ; c'est ce qu'Homftre appelle le plus souvent science et sagesse» Or l'autorité d'Homère (car il faut le dire une fois ) me parait très-grande en tout ceci. Il vivait du temps du prophète BUe ( 900 ans avant J.-G. ) , vers la cCAe de T Asie Mineure; et tout ce qu'il décrit des mœurs des Grecs et des Trojrens a un rapport merveilleux avec ce que l'Ecriture nous apprend des mœurs des Hébreux et des autres Orientaux, sinon que les Grees^ comme moins anciens, étaient moins polis.
Mais, quoi qu'il en sent des temps précédents, il est certain ([ue David laissa dans son rojaume u^ grand nombre d'artisans de toutes sortes, entre autres des maçons, des charpentiers, des forgerons, des orfèvres, c'est-à-dire de tous les ouvriers qui travaillent sur le bois^ la pierre et les métaux. Et, afin que l'on ne croie pas que ce fussent des étrangers, il est dit que Salomon choisit de tout Israél trente mille ouvriers, et qu'il avait quatre-vingt mille carriers dans les montagnes. Il est vrai qu'il emprunta des ouvriers au roi de Tyr, avouant que ses sujets ne savaient pas si bien couper le bois que les Sidoniens, et qu'il fit venir un excellent fondeur, nommé Hiram, pour faire les vaisseaux sacrés. Depuis la division des royaumes, le luxe étant augmenté, il est à croire qu'il y eut toujours beaucoup d'artisans. Je vois dans la généalogie de la tribu de Juda un heu nommé la Vallée des artisans, parce que, dit rficriture, il 7 en avait. J'y vois une famille d'ouvriers de fin lin , et une autre de potiers, qui travaillaient pour le roi et demeuraient dans ses jardins. Tout cela montre l'honneur que Ton rendait aux arts, et le soin que l'on avait de conserver la mémoire de ceux qui s'y appliquaient. Le prophète Isale, entre ses menaces contre Jérusalem, prédit que Dieu lui ôtera les gens savants dans les arts ; et quand elle fut prise, il est dit plusieurs fois qu'on enleva jusqu'aux artisans. Mais une preuve qu'ils n'eurent jamais de grandes manufactures, c'est que le prophète Ezéchiel, décrivant TafiOlttence des marchandises qui venaient de Tyr, n'y fait
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apporter de la terre de Jada et d'Israël que du pur froment, de rbaile, de la résine et du baume^ toutes marchandises que la terre même produisait.
Voilà quelles étaient les occupations des Israélites^ et comment ils subsistaient. Venons encore à quelque chose de particulier^ et décrivons^ autant qu'il sera possible, leurs habits, leurs logements, leurs meubles, leur nourriture; et toute leur manière de vivre. Ils se levaient matin , com me il est marqué dans TEcriture en une infinité de lieux, c'està-dire toutes les fois qu'il est parlé de quelque action tan( soit peu importante. De là vient que, dans leur 8t7le, se lever matin signifie en général faire une chose avec soin et avec affection ; et c^est ainsi qu'il est dit si souvent que Dieu s'est levé matin pour envoyer à son peuple des prophètes et Teihorter à la pénitence. C'est une suite du travail de la campagne ; aussi les Grecs et les Romains suivaient-ils la même coutume. Ils se levaient de grand matin, et travaillaient jusqu'au soir ; ils se baignaient, soupaieiit ensuite, et se couchaient de bonne heure.