CHAPITRE XII
Leur nourriture.
Pour ce qui regarde la table^ les Israélites mangeaient assis, comme les Grecs du temps d'Homère ; et il est nécessaire de Tobserver, pour distinguer le temps ; car dans la suite, c'est^àniire depuis le règne des Perses, ils mangeaient couchés sur des lits, comme les Perses et les autres Orientaux, de qui les Grecs et les Romûns en prirent aussi la coutume. Les gens réglés mangeaient après avoir travaillé, et assez tard. C'est pourquoi manger et boire le matin si-* gnifient darts TEcriture le désordre et la débauche. Leur nourriture était simple ; pour Tordinaire ils ne parlaient que de manger du pain et boire de Teau ; d'où vient que le mot de pain se prend communément dans TEcriture pour toutes sortes de viandes. Us ne faisaient que rompre le pain sans le couper, parce qu'ils ne se servaient que de petits pains longs et minces, comme on fait encore en plusieurs pays. La première faveur que Booz accorda à Ruth fat de boire de la même eau dont buvaient ses gens, de venir manger avec eux, de tremper son pain dans du vinaigre ; et
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Von voit, par les compliments qu'elle loi fit, qua cette faveur n'était pas petite.
On peut juger de leurs vibres les plus iHPdinairfis par les rafaichissements que David reçut en diverses rencontres d'Âbigaîl, de Siba et de Berzellal, et par les provisLinis qu'apportèrent ceux qui le vinrent trouver à Hébron. Les choses qui y sont marquées sont du pain et du vin, du blé et de l'orge, de la farine de l'un et de l'autre, des fëves et des lentilles, des pois cbiches, des raisins secs , des figues sèches, du miel^ du beurre, de l'huile^ des moutons, dea bœufs et des veaux gras. Il y a d^ns ce dénombrement beaucoup de grains et de légumes; c'était aussi la nourri* ture la plus ordinaire des anciens Egyptiens; c^était celle des Romains dans les meilleurs temps, et lorsqu'ils s'adonnaient le plus à Tagriculture. On sait d'où viennent les noms illustres de Fabius, de Pison, de Gicéron, de Lentu«lus. On voit l'usage que les Israélites faisaient du lait par ce conseil du Sage : Que le lait de tes ebèvres te suffise pour ta nourriture et pour les besoins de ta maison.
Quoiqu'il leur fût permis de manger du poisson , je ne vois point qu'il en soit parlé que dans les derniers temps. On croit que les anciens le méprisaient comme une noarriture trop délicate et trop légère pour des hommes robustes ; aussi n'en est-il point question dans Homère , ni dans ce que les Grecs ont écrit des temps héroïques. On ne voit point non plus chez les Hébreux de sauces ni de ra-^ goûts. Leurs festins étaient composés de viandes solides et grasses, et ils comptaient pour les plus grandes déUces le lait et l^ miel. En effet, avant que le sucre eût été apporté des Iqdes, on ne connaissait rien de plus agréable au goût que le miel; on y confisait les fruits, et on en mêlait aux pâtisseries les plus friandes : au lieu de lait on nomme souvent le beurre, c'est-à-dire la crème, qui en est le plus déliqat, Les offrandes ordonnées par la loi montrent que dès le temps de Moïse ils avaient diverses sortes de pâtisseries, les unes pétries à T huile, les autres frites dans l'huile.
C'est ici le lieu de parler de la distinction des viandes permises ou défendues par la loi. Il n'était pap particulier 9UX Hébreux de s'abstenir de certains animaux par prin^ cipe de religion; les peuples yoisins en usaient de même. Les Syriens et les Egyptiens ne mangeaient pas de pois* son , et quelques-uns ont cru que c'était par supersâtion que les anciens Grecs s'en abstenaient. Les Egyptiens de thèbes ne mangeaient point de mouton, parce qu'ils ado*
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raient Ammon sous la figure d*uB bélier ; mais ils tuaient des chèvres; ailleurs ils s'abstenaient de chèvres, et immolaient des moutons. Les sacrificateurs égyptiens s^àbstenaient de toutes les viandes et de toutes les boissons apportées du dehors, et quant à ce qui croissait dans le pays, outre le poisson^ ils s'abstenaient des bétes qui ont le pied rond ou partagé en plusieurs doigts , ou qui n'ont point de cornes, et des oiseaux carnassiers; plusieurs ne mangeaient de rien qui eût eu vie ; et dans leur temps de purification, ils s'abstenaient même des œufs^ et de toutes les herbes et légumes. Tous les Egyptiens , en général, ne mangeaient point de fèves. Ils tenaient le pourceau pour immonde; quiconque en avait toucbé un , même en passant , allait se laver avec ses habits. Platon , dans sa République, met la nourriture des pourceaux au rang des choses superflues que le luxe a introduites ; en effet, ils ne rendent aucun service, et ne sont d'usage que pour la table. Tout le monde sait qu'encore aujourd'hui les bramines des Indes ne mangent et ne tuent aucune espèce d'animaux. Il est certain qu'ils vivent ainsi depuis plus de deux mille ans.
La loi de Moïse n'avait donc rien de nouveau ni d'extraordinaire en ce point ; mais elle était nécessaire pour retenir le peuple dans des bornes raisonnables, l'empêchant d'irniter les superstitions de ses voisins, sans lui donner toutefois une liberté entière dont il aurait pu abuser. Car cette abstinence de certaines viandes était utile et pour la santé et pour les mœurs; ce n'était pas seulement pour dompter leur esprit indocile que Dieu leur imposait ce joug, c'était encore pour les détourner des choses nuisibles. Il leur était défendu de manger du sang et de la graisse : l'un et l'autre est difficile à digérer ; et, quoique des gens robustes et laborieux comme nos Israélites en dussent être moins incommodés que d'autres , il valait mieux , ayant à choisir, leur donner la meilleure nourriture. La chair de porc est aussi fort pesante à TestomaC/Ii en est de même des poissons qui n'ont point d'écaillé ; leur chair est huileuse et grasse, soit qu'elle soit délicate comme celle des anguilles; soit qu'elle soit dure comme celle des thons, des baleines et des autres cétacés. L'on peut ainsi rendre des raisons naturelles de la plupart de ces défenses, comme saint Clément Alexandrin a remarqué.
Quant aux raisons morales , les spirituels ont toujours compté la gourmandise pour le vice qu'il fallait couibattre
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le premier, comme étant la source de la plupart des autres. Les philosophes socratiques ont fort recommandé la sobriété^ jusque-là que Platon ne croyait pas qu'il y eût rien à faire en Sicile pour la correction des mœurs, tant qu'on y ferait tous les jours deux grands repas. On croit que le butde Tabstinence de Pythagore était de rendre les hommes justes et désintéressés, en les accoutumant à vivre de peu. Or une des branches principales de la gourmandise est le désir de la variété des viandes. La trop grande quantité dégoûte bientôt; mais comme la diversité est infinie, le désir en est insatiable. TertuUien a renfermé toutes ces raisons dans ce passage : Si la loi retranche quelques viandes^ et déclare immondes des animatix qui ont été bénis autrefois^ com-prenez le dessein d* exercer ces hommes à la tempérance, et reconnaissez le frein que Von impose à cette gourmandise qui regrettait les concombres et les melons d'Egypte en mangeant le pain des anges. Reconnaissez que Von prévient en même temps les compagnes de la gourmandise, qui sont le luxe et l'impureté. Cest encore afin d'éteindre en partie V amour de V argent, lui étant le prétexte de la nécessité de la subsistance. Enfin c'est pour dresser l'homme plus aisément à jeûner pour Dieu, en V accoutumant à peu de viandes, et à des viandes peu recherchées.