CHAPITRE XIV
Mariages.^ Fenuaes.
De la manière dont yiyaient les Israélites^ le mariage n'était pas un embarras pour eux, c'était plutôt un soulagea ment, suivant son institution. Dans Tantiquité, les femmes étaient laborieuses comme les hommes^ et travaillaient dans les maisons, tandis que les maris étaient occupés aux champs. C'étaient les femmes qui préparaient les viandes et qui servaient à manger. On le voit dans Homère et dai)f; plusieurs endroits de l'Ecriture. Quand Samuel représente au peuple les mœurs des rois : Votre roi, dit-iU prendra vos filles et en fera ses farfumeuses , ses cuisinières, ses boulangères. Le prétexte dont se servit Amnon, fils de David , pour attirer chez lui Thamar^ fut de prendre de sa main des bouillons , qu'elle prépara en efTet elle-même, toute fille de roi qu'elle était.
C'étaient les femmes qui faisaient les habits ; et leur occupation là plus ordinaire était de fabriquer les étofTes sur le métier, comme aujourd'hui de travailler en linge et en tapisserie. On voit dans Homère les exemples de Pénélope, de Calypso , de Circé : on en voit dans Théocrite , dans Térence , dans tous les auteurs ; et ce qui me paraît plus remarquable, c'est que cette coutume durait encore à Rome chez les plus grandes dames dans un temps fort corrompu,
!>uisque Auguste portait d'ordinaire des habits faits par sa èmme, sa sœur et ses filles. Si l'on veut des preuves tirées de TEcrituré , il est dit que la mère de Samuel lui faisait une petite tunique , qu'elle hii apportait aux jours solennels; et on voit la femme forte de Salomon employer avec industrie le lin et la laine , tourner elle - même le fuseau, et donner deux paires d'habits à tous ses domestiques.
Tous ces ouvrages se font à couvert , dans les maisons , et ne demandent pas une grande force de corps; c'est pourquoi les anciens ne les trouvaient pas dignes d'occuper les hommes, et les laissaient aux femmes, naturellement plus sédentaires, plus propres et plus attachées aux petites choses. C'est apparemment pour la même raison que les femmes étaient les portières et les concierges, même chez les rois. Il n'y avait qu'une servante à la porte du roi Isboselh; encore s'occupait -elle à nettoyer du blé; et David, fuyant devant Absalon, laissa dix femmes pour garder son palais. Les femmes vivaient ainsi séparées des hommes, fort
retirées^ principalement les yeuTes. Jadith demeurait rei fermée avec ses femmes dans un appartement baut^ coma la Pénélope d*Homère.
Les Israélites accompagnaient leurs mariages de festin et de grandes réjonissaDces. Ils étaient sî parés, que, pou exprimer la beaaté da soleil, David n'a point trouvé di plus digne comparaison que celle d*an époux« La fête ds' rait sept jours : on le voiidès le temps drâ patriarches, où, comme Jacob se plaignait qu'on lui avait donné Lia poui Rachel, Laban lui dit : Achevez la semaine de co mariage. Samson, ayant épousé unePbilistine, faisait des festins pendant septjours^ et le septième jpur terminait la fête. Coimm Tobie le jeune voulait s*en aller, son beau-père le conjura de demeurer deux semaines, doublant le temps ontÊnaire^ parce qu'ils ne se devaient plus jamais voir. G*esl la tradition constante des Juifs^ et leur pratique s'y accorde. Si Ton étudie bien le cantique de Salomon, on y trouvera | sept journées bien marquées pour teprésenter ta preiuière semaine de ses noces. i
On voit dans le même Cantique les amis de Tépoux et les | compagnes de Tépouse, ce qui était encore de la fête. L'époux avait des jeunes hommes qui se réjouissaient avee lui^ l'épouse des jeunes filles. On donna ainsi trente compa^cms à Samson. Dans TEvaDgile il est parlé de Tépooi, et des filles qui viennent au-devant de Fépoux et de Té* pouse. L^époux portait une couronne en signe de joie, et la tradition des Juifs ^ donne aussi à Fépousé. On les con* duisait avec des instruments de musique, et tes assistants tenaient à leur main des branches de myrte et des paioies.
Au reste, je ne vois point que leurs mariages fussent revêtus d'aucune cérémonie de rel^on, si ce n'est des prières du père de famille et d^s assistants, pour attirer h bénédiction de Dieu* Nous en avons des exemples dans le mariage de Rebecca avec Isaac, de Ruth avec Booz, de Sara avec Tobie. Je ne vois point que l'on offrît de sacrifice pour ce sujet, et que l'on allât au temple, ou que l'on fit venir les prêtres 9 tout se passait eotre les parents et les smis, aussi ce n^était encore qu un contrai civil.
Pour la circoncision des enfants', c^était k la vérité m acte de religion et très-néee«$aire alors à quiconque devait entrer dans Talliance d'Abraham v mais elle se faisait aussi dans les maisons particulières , sans ministère de prêtres ni de lévites.
Loin de craindre la multitude des enfants, les Israélites
DES ISUdLITES. ifl
la soiifasdtaieiit. Outre rinelioaiion niflardto, la loi leur en
donnait de grands motifs ; ils savaient que Dieu, en créant
le monde, et en le réparant après le déloge , avait dit hvx
hommes : Croissez et mnltipliez^ et remplisiBez la terre^ Ils
savaient qu'il avait promis à Abraham une postérité innom^
brable ; enfin, que d'entre eux devait naître le Sauveur du
monde : et ib n'étaient point pressés de ces intérêts sor^
aides qui font aujourd'hui regarder comme un malhecer
cette bénédietion des mariages. Leur vie frugale faisait que
tant que leurs enfants étaient petits, ils leur coûtaient peu
à nourrir^ et moins encore h vêtir $ et quand ils étaient
grands, ils les aidaient dans leur travail et leur épargnaient
des esclaves ou des serviteurs à gages : aussi avaient - ik
peu d'esclaves à proportion. Siba, serviteur de Saûl, culti*
vait le patriœdne de Hiph3}oseth avec ses quinze fiis et
vingt esclaves. Ils n'étaient p(»nt en pmne de pourvoir leurs
enfants ^ puisqu'il n'y avait point ckei eux de fortune H
faire, et que toute l^r ambition était de laisser à teurs
descendants Théritage qo'ib avaient reçu de leurs ancêtres,
mieux cultivé, s'il se pouvait, et avec quelques troupeaux
de plus. Pour les fiSes, comme elles ne succédaient qu'au
défaut des mâles, on les mariait plus pour l'alliance que
pour les biens.
C'était donc un avantage d'avoir beaucoup d'enfants, c'était aussi un honneur ; on regardait comme heureux celui qtii se voyait père d'une grande famille , et qui était environné d'un grand nombre d'enfants et de petits -« en fantSy toujours prêts à recevoir ses instructions et à exécuter ses ordres ; et on ne craignait point que son nom fût oublié tant que sa postérité subsisternlt. La eauranne des vieU-^ lards, dit rÊcriture ^ soni les enfants de leurs enfants ; et quand elle remarque le nombre des enfants , c'est d'or^ naire pour louer leurs pères^ comme ces deux juges d'Israël d<»)t Fun avait trente fils , l'autre quarante , avec trente petits-fils; comme David, dont on nomma dix-aeirf fils; Rcèoam, qui eut viBgt*huit fils et sc»xante filles; et Abia, qui eut vingt^deux fiis et seize filles. C'est ainsi qu^e les poètes ont vanté les cinquante enfants de Priam -, car les Grecs n'estimaient pas moins la fécondité. La virginité, considérée comme une vertu, était encore peu C(Hinue; on n'y craignait que la stérilité ; et Ton estimait malheureuses les filles qui moursôenl sans être mariées. Electre s'en plamt expressément dans Sophocle ; et ce fut le sujet des regrets de la fille de Jephté ; de là vient que c'était un op-
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probre à une femme mariée de n'avoir pas d'enfants, comn on le voit en la mère de Samuel et en tant d'autres : o regardait ce malheur comme une malédiction de Diea.
Ce soin de la postérité était le fondement de la loi qn ordonnait au frère d'épouser la veuve de son frère quant il était mort sans enfants. Droit établi dès le temps des patriarches, comme il parait par l'histoire de Thamar, et re* gardé comme un devoir de pi^té, afin que le nom du défunt ne tombât pas dans l'oubli ; aussi les enfants lui étaient attribués par une espèce d'adoplion. De là viennent les deux généalogies de Jésus-Christ , selon saint Matthieu et saint Luc ; car il se trouvait ainsi que saint Joseph avail deux pères, l'un par la naissance, et l'autre par cette adoption de la loi.
Les Israélites pouvaient avoir plusieurs femmes : et nom ne devons pas trouver étrange que Dieu tolérât la polygamie, qui s'était introduite dès avant le déluge, quoiqu'eUf fût contraire à la première institution du mariage ; car, quand il fut institué dans le paradis terrestre , il n'y avait pas encore de concupiscence; et depuis que par la foi nouvelle il a été élevé à la dignité de sacrement, il est accompagné de grâces très-fortes; mais dans Tintervalia^ lorsque la grâce était beaucoup moindre, et que le péché régnait, il était digne de la bonté de Dieu d*user d'une plus grande indulgence. La polygamie était comme le divorce, que Jésus-Christ dit aux Jui& ne leur avoir été souffert que pour la dureté de leurs cœurs.
Au reste , bien loin que cette licence rendit le mariage plus commode, le joug en était bien plus pesant. Un mari ne pouvait partager également son cœur entre plusieurs femmes. li était réduit à les gouverner avec une autorité absolue, comme font encore les Levantins ; ainsi il n'y avait plus dans le mariage d'égalité, d'amitié et de société. Il était encore plus difficile que les rivales pussent s'accorder entre elles : c'étaient continuellement des divisions, des cabales et des guerres domestiques. Tous les enfants d'uoe femme avaient autant de marâtres que leur père avait d'autres femmes ; chacun épousait les intérêts de sa mère, et regardait les enfants des autres femmes comme des étrangers ou des ennemis. De là vient cette manière de parler si iréquente dans TEciiture : C'est mon frère, etleUls de ma mère. On voit des exemples de ces divisions dans la famille de David^ et encore de bien pires dans celle d'Hérode.
La liberté de se quitter par le divorce avait aussi de f£h
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ïheusès suites. On s'engageait plus légèrement, on se conraîgnait moins Tun pour Tautre : et la multitude des maiages pouvait aller à toutes sortes d'excès. On sait quel lésordre c'était à Rome depuis la chute de la république, 3iu lieu que tant que les bonnes mœurs y subsistèrent^ c'est-à-dire jusqu'en l'an S2I3, il n'y eut point de divorce, quoiqu'il f&t permis par les lois. Les enfants en souffraient aussi beaucoup. Ils demeuraient orphelins du vivant de leur père et de leur mère, et il était bien difficile qu'ils ne fussent odieux à l'un des deux^ et qu'ils ne prissent le parti de TuD ou de l'autre.