CHAPITRE XXIII
Idolâtrie. ,
Cette pçntQ à Tidolàtrie nous parait fort étrange et fort absurde dan^ les mioeurs des Israélites : c^est ce qi;| persuade le plus qu'ils avaient de§ inclinations ))as§es et grossières. Nous ne voyons plus d'idolâtres, nous entendoûs seulernept dire qu'il en r^^te dans les Indes et dans d>utres pays éloignés; mais tous )es peuples qui nous epvipopneDt^ Juifs, mahômétaus, hérétiques, ne prêchent que l'upité d'un Dieu tout-puissapt : les naqindres fenjpaes, les païens les plus iguprapts, connaissent distinctenient cette véfjié; ainsi on copclut que ceux qui croyaient plusieurs dieux, et
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qui adoraient des morceaux de bois et de pierre^ devaient être au rang des hommes les plus ignorants et les plus barbares. Toutefois nous ne pouvons traiter de barbares et d'ignorants les Romains, les Grecs, les Egyptiens, les Syriens et les autres peuples de Fantiquité , dont tous les arts, toutes les sciences humaines et toute la politesse nous sont venues ; et nous ne pouvons nier que Tidolâtrie n'ait régné chez eux avec un empire absolu , dans le même temps où pour tout le reste ils étaient les plus habiles et les plus polis. Il faut donc un peu s'arrêter ici^ et pénétrer jusqu'à la source de ce mal.
L'esprit de l'homme est tellement obscurci depuis le pér ché, que, s'il demeure dans l'état de la nature eorronipue, il ne s'applique à aucune idée spirituelle ; il ne pense qu'au corps et a la matière, il ne compte pour rien tout ce qui ne tombe pas sous les sans; nous no le voyons que trop dans les enfants et 'dans les hommes qui suivent leurs passions « ils ne font cas que da ce qui est visible et sensible ; tout le reste leur paraît des discours en l'air. Cependant ces hommes sont élevés dans la véritable religion , dans la Gûnnaissanoe d'un Dieu, de l'Ame immortelle, de la vie future. Que pouvaient penser les anciens Gentils qui n'en avaient jamais entendu parler, et à qui les plus sages ne présentaient que des objets sensibles et matériels? Qu'on lise tant qu'on voudra Homère , le grand théologien et le grand prophète des Grecs, on n'y trouvera pas le moindre mot pour conjecturer qu'il pensât à quelque chose de spirituel et d'incorporel.
Aussi toute leur sagesse s'appliquait à ee qui regarde le copps et les sens. Les exercices du corps et tout ce régime gymnastique dont ils se firent une grande affaire avaient pour but de conserver et d'augmenter la santé^ la force, l'a^ dreise et la beauté, et ils menèrent cet art à la dernière perfection. La peinture, la sculpture et l'architecture regardent le plaisir des yeux ; ils y avaient si bien réussi^ que leurs maisons, leurs villes et tout le pays étaient pleins d'objets agréables : on le voit par les descriptions do Pausanias. Us exoellaient aussi dans la musique ; et quoique la poésie sembla aller plus loin que les sens, elle ne va qu'à [imagination^ qui a les mêmes objets et fait les mêmes eflbts. Leurs lois et le^jirs règles de morale les plus anciennes reviennent toutes au sensible : que les terres fussent bien cultivées ; que chaque particulier eût de quoi vivre commodément ; que les enfants devinssent vigoureux de corps ,
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priacipalemeot pour la guerre; que chacun fût en sûreté et h regard des étrangers età Tégard des mauvais citoyens
Ils songeaient si peu au bien de Tàme, qu*ils lui nuisaient pour perfectionner le corps. Il était manifeslemeni contre la pudeur que de jeunes hommes parussent tout nus en public, pour s*eiercer aux yeux de tout le monde : oq comptait cela pourtien ; et à Lacédémone, les flUes mêmes s'exerçaient ainsi. Il était dangereux d'exposer partout des statues et des peintures immodestes, et le danger était grand, surtout pour les peintres et les sculpteurs qui y travaillaient; n'importe, il fallait contenter le plaisir des yeux. Aussi on sait à quel point de dissolution les Grecs arrivèrent par ces moyens. La musique et la poésie, outre qu'elles fomentaient les vices , excitaient encore et entretenaient des jalousies et des haioes mortelles entre les poêles, les acteurs et les spectateurs ; et souvent les particuliers y étaient déchirés par des médisances et des rai^ leries cruelles. On ne s'en souciait point , pourvu qu'il y eût de beaux chants et de beaux spectacles.
Il en était de même de leur religion. Bile ne consistait qu'en cérémonies sensibles : elle nuisait aux bonnes mœurs, au lieu d'y servir ; et l'origioe de tous ces maux, c'est que l'homme s'était oublié soi-même , et sa nature spirituelle. Il s'était conservé parmi tous les peuples une tradition constante qu'il y avait une nature plus excellente que l'homme^ capable de lui faire du bien et du mal. Ne connaissant que des corps ^ ils voulaient que cette nature, c'est-à-dire la Divinité, lût aussi corporelle, et par conséquent qu'il y eût plusieurs dieux, atin qu'il y en eût en chaque partie de la nature; que chaque nation, chaque ville, chaque famille eût les siens. Ils les imaginaient comme des hommes imhiortels ; et, afin de les faire heureux, ils leur attribuaient tous les plaisirs sans lesquels ils n'imaginaient pas de bonheur, et jusqu'aux débauches les plus honteuses ; ce qui leur servait ensuite k autoriser leurs passions par l'exemple de leurs dieux. Ce n'était pas assez de les imaginer ou dans le ciel ou sur la terre, il fallait les voir et les toucher; c'est pourquoi ils honoraient les idoles comme les dieux mêmes, se persuadant qu'ils y étaient attachés et incorporés^ et ils honoraient d'autant plus ces' statues, qu'elles étaient plus belles et plus antiques, ou qu'elles avaient quelque autre singularité qui les rendait plus recommandabies.
Le cuite était conforme k la créance ; il roulait tout sur
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leux passions, Tamour du plaisir et la crainte du mal seniible. Leurs sacrifices étaient toujours suivis de festins et iccompagnés de musique et de danse. La comédie et la ragédie commencèrent par les réjouissances des yenlanges en rhonneur de Bacchus; les jeux olympiques et es autres combats si fameux se faisaient pour honorer les iieux ; enfin tous les spectacles de la Grèce étaient des actes le religion, et c*était une dévotion à leur mode d'assister aux comédies d'Aristophane les plus iufâmes. Aussi leur plus grande affaire en temps de paix était le soin des combats sacrés et des pièces de théâtre; et souvent, en temps de guerre , ils s'y appliquaient plus et y faisaient plus de dépenses que pour la guerre même.
Leur religion n'était donc pas une doctrine de morale , comme la véritable religion. On appelait saint celui qui n'était ni meurtrier, ni traître, ni parjure, qui fuyait le commerce de ceux qui avaient commis ces sortes de crimes, qui gardait les droits de l'hospitalité et des asiles, qui acquittait fidèlement ses vœux, et faisait des dépenses pour les sacrifices et les spectacles. La religion était regardée comme un trafic : on donnait auxdieux des offrandes pour obtenir ce qu'on leur demandait par les prières. Au , reste, la débauche n'y nuisait point. Apulée, après toutes les infamies dont il a rempli sa Métamorphose, conclut par la description de ses dévotions, c'est-à-dire de Tem- I pressement qu'il avait de se faire initier à toutes sortes de , mystères, et de son esactitude à en observer scrupuleuse- I ment toutes les cérémonies. La débauche, bien loin d'être condamnée par la religion, était quelquefois commandée* j II fallait s'enivrer pour bien célébrer les bacchanales, et les ^ femmes aussi bien que les hommes n^bésitaient pas à se , livrer à tous les désordres, pour honorer, disait-on, Vénus, I Gérés, Gybèle, etc.
Tel était le culte qu'ils rendaient aux dieux réputés favorables et bienfaisants; mais pour les dieux infernaux, Hécate, lesEuménides, les Parques, et les autres dont les fables leur faisaient peur, il fallait les apaiser par des sacrifices nocturnes et des cérémonies affreuses et inhumaines. Il y en avait qui enterraient des hommes vivants, d'autres immolaient des enfants, et quelquefois les leurs propres, comme ces adorateurs de Moloch, tant délestés dans l'Ecriture, qui continuaient en Afrique cette abomination du temps de Tertullien.
C'est à cette crainte et à cette horreur qu'il faut rapporter
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tontes les superstitions cruelles oïl incommodas^ comme c se tirer du sang avec des lancettes, ou de éê déclliir^ ûii des couteaux, ainsi que faisaient les faut prophètes de Bai et les prêtres de Gybèle \ de jeûner, de se baigner dans Tea froide, et d*autres semblables. Ils crpyaient détoiiroer pi là les maux particuliers ou les calamités publiques dont^ étaient menacés par les oracles, par les songes ôii pSTU prodiges , suivant TetpliQation de leurs devins. C'étaies des remèdes, à ce qu'ils s'imaginaient, contre là peste, 1 grêle et les stérilités. 0^ en ces matières on aiitie toujoor mieux faire des choses inutiles que d'otnôttre celles qu*oi croit utiles. Toute leur lustration ou expiation des crime était de ce genre de superstitions pénibles : elle consistail à se pdri&er le corps par Teau ou par le feu, et h tsin certains sacrifices, mais il ne se parlait ni de repentir, ni de conversion.
On s'étonnera peut-être que des gens aussi éçlaifës que les Grecs donnassent dans des superstitions si grossières, et se laissassent amuser si facilement par deâ astrologues, des augures, des âruspicés, et tant d'autres sortes de devins. Mais il faut considérer que, jusqu'au temps d'AlexaDdfe, et au règne dés Macédoniens, ils n'avaient pas fait grand progrès dans les sciences qui peuvent guérir de la superstition. Ils excellaient dans les arts; leurs lois étaiest^ sages : en un mot, ils avaient perfectionné tout ce qui rendi la vie commode et agréable ; mais ils ne s'étaient guère ap-
fliqués aux sciences spéculatives, comme la géométrie,] astroflomie, la physique. L'anatomie des animaux et des plantes, la recherche des minéraux et des météores, la fr i gure de la terre , le cours des astres et le système du naondt étaient encore des tnystèrôs cachés pour eux; Les Chaldéec^ et les Egyptiens, qui en savaient déjà quelque chose, en faisaient un grand secret, n'en parlaient que par énigmes, et y mêlaient une infinité de superstitions et de fables.
Gomme ces sciences dépendent principalement des expériences, la suite des siècles y ajoute toujours : et elle5 sont à présent dans la plus grande perfection où elles aient jamais été. On les enseigne à découvert h quiconque s'y veut appliquer ; et ellefe s'accordent parfaitement avec notre sainte religion, qui condamne toute superstition, toute divination, toute magie. Cependant on ne trouve quetr^^p de gens qui écoutent les astrologues et toutes ces sortes d'imposteurs : et je ne dis pas seulement des paysans et des Idiots de la lie du peuple, je dis des femmes qui se
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Ei(}Uétit de bel esprit , de politesse et de écience ; des ômrdës ndarris dikbs là lumière du plus grand monde^ q(ii font d'ailleurs les esprits forts, et ne eèdeiit pas à l^aut otite delà véritable i'eligioti.
Qa*était-ce donc qUànd toutes ces sottise^ faisaient partie dé là religion ; quand les devint passaient effectivement pour des hommes divihs ; quand ^astrologie, la pyromancie, la nécromancie et tout le reste, étaient des sciences divines? Coitiment pouvaii-où résister à Tautorité des sacrificateurs et des faux proptiètes qui racontaient sérieusement une infinité d*éipérienoèsen cotifirmation de leur doctrine, et qui étaietit suitfis aveuglément par des nations entières? Il fallait bien les croire , quand on né savait pas comment les choses sô pouvaient faire naturellement ; et quand même on raiiràit su, il fallait être bien hardi ppur les contredire.
L'inclination à Tidolâtrié n'était donc point particulière aUi Israélites, c'était un mal général : la dureté de cœur que TRlcriture leiif reproche si souvent n'est pas d'être pluâ attachés aux choses sensibles qiie les autres peuples; c'est dé l'être autant qu'eux après avoir réçii de Dieu des grâces particulières , et avoir vu de grands miracles. Il est Trai qu'il fallait de Id force pout résister aux mauvais exetûples de toutes les autres nations. Quand un Israélite se trouvait hors de àon pays parmi les infidèles , ne lui Voyant point faire de sacrifices, ni adorer d'idoles, ils i*accusaiéht de n'avoir point de religion: et quand il leur parlait dé son Dieu créateur du ciel et de lâ terre ^ ils s^en moquaient et demandaient où il était. Ces reproches étaient difticiles à supporter; tiavid lui-même téinoigne que pendant sbn exil il se nourrissait jour et nuit de ses larmes, Sarce qu'on lui demandait tbus les jours oii était son Dieu. , )es âmes faibles étaient ébranlées par ces attaques, et souvent n'y résistaient pas.
Là pente que nous avons tous au plaisûr augmentait la tentation ; car les fêtes des paîeus étaient magnifiques, et ils en faisaient souvent. La curiosité portait aisément les jeunes ge!)â> et surtout les filles^ à aller tdir lés pompes des processions, l'ordre et la parure des victimes, les daûses, les chœurs de musique et les ornetnents des temples. Il se trouvait quelque étranger officieux qui les engageait à prendre place au festin et à mauger des viandes oiTerles aux idoles , ou à venir loger en sa maison. On faisait des connaissances qui se terminaient ou à. des désordres grossiers, ou à quelque mariage contre la loi ; ainsi
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s'insinuait Tidolftlrie, dont les appâts les plus ordinai «^.talent la bonne chère et la débauche. Dès le temps Moïse, les filles nnadianites engagèrent les Israélites a mystères infâmes de Béelphégor. Ce furent les femm étrangères qui pervertirent Salomon.
D'ailleurs la loi de Dieu pouvait leur paraître trop si* vère. Il ne leur était permis de sacrifier qu'en un seul lieo^ par les mains des sacrificateurs de la race d'Aaron, et sul* vant certaines règles fort étroites ; il n'y avait que tro» grandes fêles en toute l'année, la Pâque, la Pentecôte et It fêle des Tabernacles. C'était peu pour un peuple qui vivait dans l'abondance, en un climat qui inspire le plaisir. Cependant, demeurant à la campagne, occupés à leur uiénage, ils ne pouvaient s'assembler commodément qu'à des fêles: il fallait donc emprunter celles des étrangers, ou en inveoter de nouvelles. Nous-mêmes, qui croyons être si spirituels, et qui le devrions être sans doute si nous élions véritablement chrétiens, ne préférons- nous pas souvent la possession des biens sensibles à l'espérance des biens éternels? Ne tâchons-nous pas d'accorder avec l'Evangile plusieurs divertissements que toute l'antiquité a jugés incompatibles, et contre lesquels ceux qui nous instruisent nâ cessent de déclamer ? Il est vrai que nous détestons Tidolâtrie, niais aussi nous n'en voyons plus, et il y a plus ds mille ans qu'elle est entièrement décriée. Il ne faut donc pas croire que les Israélites fussent plus stupides que les autres peuples, parce que les grâces fréquentes qu'ils recevaient de Dieu ne les guérissaient pas de l'idolâtrie; mais il faut reconnaître que la plaie du péché originel était bien profonde, puisque de si saintes instructions et de si grandes merveilles ne suffisaient pas pour élever les hommes audessus des choses sensibles. Aussi voyons-nous que d'autres peuples, d'ailleurs les plus éclairés, comme les Egyptiens et les Grecs, étaient encore sans comparaison plus aveugles.