CHAPITRE II
Patriarches. — Leur noblesse.
Les patriarches vivaient noblement dans une grande abondance, et toutefois leur vie était simple et laborieuse. Abraham connaisait toute la suite de ses ancêtres, et n'avait point altéré la noblessfe de son origine, puisqu'il s'était ma^ rié dans sa famille. Il eut grand soin de donnelr une femme ^ de la même ntce à ce fils sur qui tombaient toutes les bénédictions que Dieu lui avait promises ; et Isaac fit observer à Jacob la même loi.
La longue vie des pères leur donnait moyen de bien élever leurs enfants et de les rendre de bonne heure solides et sérieux. Abraham avait vécu près d'un siècle avec Sem, et pouvait avoir appris de lui l'état du monde avant le dé^ luge. Il ne quitta point son père Tharé, et avait au moins soixante-dix ans quand il le perdit. Isaac en avait soixantequinze quand Abraham mourut ( %i 91 ans avant Jésus- Christ), et ne le quitta point non plus, que nous sachions.
DES ISBAâUTES. 9
Il en est de même à proportion des autres patriarches. Vi* vant si longtetnps avec leurs pères, ils profitaient de leur expérience et de leurs inventions ; ils suivaient leurs desseins, et s'affermissaient dans leurs maximes; ils devenaient constants et égaux dans leur conduite. Car il n'était pas facile de changer ce qui avait été bien établi par des hommes qui vivaient encore ; et les vieillards conservaient Tautorité non-seulement sur les jeunes gens,- mais encore sur les vieillards moins âgés.
La mémoire des choses passées se pouvait aisément conserver par la seule tradition des vieillards^ qui aiment naturellement à raconter, et qui en avaient tant le loisir. Ainsi ils n'avaient pas grand besoin d'écrire ; et il est vrai que nous ne voyons aucune mention d'écriture avant Moïse. Toutefois il semble difficile que tant de nombres qu'il nous rapporte se fussent conservés dans la mémoire des houjimes : l'âge de tous les patriarches depuis Adam, les dates précises du commencement et de la fin du déluge, et les mesures de l'arche. Je ne vois point ici la nécessité de recourir au miracle et à la révélation ; il est plus vraisemblable que l'écriture était trouvée dès avant le déluge, aussi bien que les instruments de musique, qui n'étaient pas si nécessaires. Mais, quoique Moïse pût avoir appris par des voies naturelles la plupart des faits qu'il a écrits , nous ne laissons pas de croire qu'il a été conduit par le Saint-Esprit, pour écrire ces jaits plutôt que d'autres, et les exprimer par des paroles convenables.
D'ailleurs les patriaches étaient soigneux de conserver la mémoire des événements considérables, par des autels, des pierres dressées et d'autres monuments durables. Ainsi Abraham éleva des autels aux divers lieux où Dieu lui était apparu* Jacob consacra la pierre qui lui avait servi de chevet pendant le songe mystérieux de l'échelle, et nomma Galaad le monceau de pierres qui fut le signe de son air liance avec Laban. De ce genre était le sépulcre de Bachel, le puits nommé Bersabée, et tous les autres puits dont parle Thistoire d'Isaac. Quelquefois ils se contentaient de donner aux lieux de nouveaux noms. Les choses se passaient ainsi chez les Grecs et les Romains, dont les plus anciens approchaient du temps des patriarches. Toute la Grèce était pleine de leurs monuments, et Enée, seul, en avait dressé dans tous les lieux où il passa, en Grèce, en Sicile et en Italie.
Les noms des patriarches étaient encore une espèce de
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monuments plus simples et plus famOiers. Ils signiflaieiit ce que leur naissance avait eu de singulier^ ou quelque faveur reçue de Dieu. Ainsi c'était comme une histoire abrégée ; car ils avaient soin d^expUcpier à leurs enfants la raison de ces noms, et on ne pouvait seulement les prononcer sans en rafraîchir la mémoire. Ce soin de la postérité et cette prévoyance pour Favenir marquent des âmes nobles et grandes.
Les patriarches étaient parfaitement libres, et leur famille était un petit Etat dont le père était comme le roi. Car que manquait-il à Abraham de ce qui fait les souverains, sinon de vains titres et des cérémonies incommodes ? Il n'était sujet de personne ; les rois faisaient alliance avec lui ; il faisait la guerre et la paix quand il voulait. Les princes ont recherché Talliance d'isaac, et Ismaél, Jacob et Esaû se conservèrent dans la même indépendance. Il ne faut donc pas que les mots nous imposent, ni que nous regardiooli; Abraham comme moindre qu'Amraphel, roi de Sennaar près de l'Buphrate, ou Abimélech, roi de Gerara chez les Philistins, parce que ^Ecriture ne le nomme pas roi comme eux. Il valait bien sans doute un de ces quatre rois qu'il défit avec ses troupes domestiques et le secours de ses trois alliés. La plus grande différence est qu'il ne s'enfermait point comme eux dans des murailles^ et que son £tat le suivait partout où il lui plaisait de camper. Tout ce que nous avons d'histoires dignes de foi ne nous fait voir en ce temps-là que de fort petits royaumes, même en Orient; et dans les autres pays nous les trouvons encore fort petits longtemps après.