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CHAPITRE XXXI

État des Juifs sous les Macédoniens.

La conquête d'Alexandre rendit les Juifs bien plus connus aux Grecs, dont ils devinrent sujets. Josèphe en rapporte des preuves par le témoignage de Cléarque, disciple d*iristote, et d'Hécatée, natif d'Abdère. Ils continuèrent de vivre suivant les lois, sous la protection des princes macédoniens, ainsi qu'ils avaient fait sous les Perses ; mais^ comme ils étaient entre les rois de Syrie et les rois d'Egypte, ils obéissaient tantôt aux uns^ et tantôt aux autres, selon que ces rois étaient les plus forts ; et ils en étaient bien ou mal traités, selon Thumeur ou Tintérêt des rois et le crédit de leurs ennemis. Alexandre le Grand, persuadé de leur affection et de leur fidélité, leur donna la province de Samarie en l'exemptant de tribut ; et en bâtissant Alexandrie , il y établit des Juifs avec les mêmes privilèges que les autres citoyens, jusque-là qu'ils portaient aussi le nom de Macédoniens. Il est vrai que le premier des Ptolémées, ayant pris Jérusalem par surprise, emmena un grand nombre de Juifs captifs en Egypte, et les répandit jusque dans laCyrénaïque; mais ensuite, connaissant combien ils étaient religieux et fidèles à leurs serments, il les mit dans ses garnisons, et les traita si bien, qu'il en attira plusieurs autres. Son fils, Philadelphe, racheta tous les Juifs qui étaient esclaves dans ^es Etats, et envoya de grands présents à Jérusalem, en faveur de la traduction qu'il fit faire de la loi.

Ils furent aussi favorisés par plusieurs rois de Syrie. Séleucus Nicanor leur donna droit de cité aux villes qu'il bâtit dans l'Asie Mineure et dans la basse Syrie, même à Antioche, sa capitale, avec des privilèges qui duraient encore sous les Romains. Antiochus le Grand, ayant reçu de grands services des Juifs, accorda à la ville de Jérusalem des immunités et des grâces considérables, et, pour s'assurer Ja Lydie et la Phrygie, qui n'étaient pas assez fermes dans son obéissance, il y établit des colonies de Juifs, leur donnant des places à bâtir et des terres à cultiver.

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Le premier privilège que les Juifs demandaient toujours en ces occasions était la liberté d'exercer leur religion et d'observer leur loi. Mais au reste ils ne pouvaient s'exempter de prendre beaucoup des mœurs des Grecs, comme ils en avaient pris des Chaldéens et des autres : surtout ils étaient obligés de parier la langue grecque, qui se rendit alors commune partout l'Orient, et y est toujours demeurée tant que l'empire romain y a subsisté. De là vient que plusieurs prirent des noms grecs, comme Aristobule, Philon, André, Philippe, ou déguisèrent à la grecque les noms hébreux, comme Jason pour Jésus, Simon pourSiméon,Hiérosolyma pour Jérusalem.

Ce fut apparemment en ce temps que les Juifs passèrent la mer, et s'établirent en Europe ; car ceux qui savaient le grec, et qui étaient déjà accoutumés à vivre avec les Grecs en Asie, en Syrie et en Egypte, pouvaient habiter aisément dans tous les pays de l'empire grec, même dans la Macérdoine et dans l'Achaïe, selon qu'ils y trouvaient plus de commodité et de liberté : aussi voyons-nous que saint Paul en trouva un grand nombre dans toutes les villes de Grèce, quand il y alla prêcher l'évangile, environ deux cent cinquante ans après le temps d'Antiochus le Grand. C'étaient ces Juifs demi- Grecs que les Juifs orientaux appelaient Hellénistes, et ils appliquaient aux Gentils le nom d'Hellènes, qui signifie proprement les Grecs , d'où vient que, dans saint Paul, Grec et Gentil sont la même chose.

Les Juifs ne pouvaient être ainsi mêlés avec les Grecs sans que les Grecs, curieux comme ils étaient alors, prissent une grande connaissance de leur religion et de leurs lois, principalement depuis la traduction des livres saints. Les sages et les vrais philosophes les estimaient t, on en peut juger par ce qu'en a écrit Strabon encore longtemps après. Tous étaient frappés de la magnificence du temple et du bel ordre des^céréinonies. Agrippa même, le gendre d'Auguste, l'admirait ; mais la plupart des Grecs de ce temps-là, je veux dire du règne des Macédoniens, n'étaient pas capables de goûter les mœurs ni les maximes des Juifs. Elles étaient trop sérieuses pour eux , que le luxe des Asiatiques avait amollis , et qui ne s'occupaient plus que de bagatelles. Ils avaient à la vérité grand nombre de philosophes ; mais la plupart se contentaient de discourir de la vertu et de s'échauffer dans les disputes. Tout le reste des Grecs était possédé de la curiosité et de l'amour des beaux-arts ; l'un s'appliquait à la rhétorique, l'autre

à la poésie ^ Fautre à la musique ; les p^tjr^ , lea scidpleurs , les architectes étaient fort considérés. D^auires se donnaient tout entiers h If^^mnast^ue., poijir se forns le corps et devenir ^ons athlètes; d*autres s*appliq liaient à la géométrie, à Tastronomie, à la physique : ce n^élaie&î que savants, que beaux écrits , que curieux et fainéante de toutes sortes.

Les mœurs des Romain^ étaient alors bien plus solides. Us ne s'appliquaient qu'à Tagriculture, à la jurispmdeocc et h la guerre, et laissaient volontiers aux Grecs la gloire de réussir dans les beaux-arts et dans les sciences c^irieuses, pour s*attacher à faire des conquêtes et à gouverner des

Souples, faisant, comme dit Virgile, leur .capital d^ ia j»otique. Le sérieux des Juifs allaiiencorebieq au delà, puisqu'ils faisaient leyir étude principale de la morale et du service de Dieu. Kovisenavons unbel exemple dans le livre de rBcclésiastique , écrit en ce même temps (environ 206 ansavanUésus-Ghrist). Cependant c'é)i^t pour cela même que les Grecs les traitaient d'ignorants, voyant qu*ils ne voulaient rien savoir de leurs lois. Ils les nommaient barbares, noms qu'ils donnaient à tous ceux qui n'étaient pas Grecs, et les n^é prisaient plus que les autres étrangers, à cause deleyr religiojD, qui leur paraissait triste et absurde. Ils Toy aient les Juifs s'abstenir de U débauche^ oa9 par économie ejt par politique, mais par principe de conscience; cela leur paraissait trop sévère, et ils étjBient surtout cho* qués du repos du sabnat, des {eûnes et de la dx^tiactioii des viandes.

On les regardait comme les ennemis de tout h genre bu* main. Ils vivaient séparés de tous les autres, disait uu philosophe grec, n'ayant rien de commun avec nous, ni la Uable, ni les libations, ni les prières, ni les sacrifices. Ils sont plus éloignés de pous que les Susiens , les Bactrlens et le$ Indiens.

Ajoutez à cela que ("horreur de l'idolâtrie faisait rejeter aux Juif:i la sculpture et la peinture, ces arts si chéris des Grecs. lis méprisaient les statues comme des ouvrages inu** tiles qui pe pouvaient être que l'effet d'une grande oisi*veté, et de là vient que les idoles sont nommées si souvei^tdans rEcritpre vanité, po\\T marquer que ce sont des choses vaines, ou qui n'opt qu'une apparence trompeuse, et ne servent à auaun usage, Elles sont aussi nommées qhomination, parce qu>l}ês pe peuyent être assçz détest<^es , quand ou considère Taveuglement qui leur attribue

DES ISEiiCITES. iti

iB nom »ic«niiituBka3)l6 de Diea. Par la même raison^ les imh (ot poQvaîeftt onîr sans faaiarefir led fables impie» doni les poètes grecs éiaîent renpKs ; ainsi ils s*attiraient la haîDe des 'gramMMivteBs^ qui disaient profession âe les espHctner ; des rapsodes, dent le métier était de ganter publiquement des poèmes béroïqnes ; des acteors de tragédies et de eomédies, et 4e toms les auteirrs, dont ta sttbsisiaoce et la réputation étaient fondées sur la poésie et la fattfiSB théologie.

Les Juifs, à la férité, tenaient pour maxime de ne se point moquer des autres nations, et de ne point Aire de mal de leurs dieux ; mais il était bien difficile qu'il ne leur écbaf^p&t quelque parole de mépris. Or quelle devait être rindignation d'un grammairien grec, sll entendait dire à un Juif quelques passages des prophètes contre les idoles; s'il Yoyait traiter Homère de faux prophète et d'imposteur, rdeyer les absurdités des généalogies des dieux, de leurs amours et de leurs crimes! Comment pouvait-on leur souffrir de détester les infamies du théâtre et les abomi-^ nabies cérémonies de Baccfaus et de €érès, enfin de sou*t^r que ieur Dieu fût ie seul vrai Dieu^ et qu'eux seuls •entre les peuples de la terre connussent la vérité sur la religion et la conduite des moeurs? On les écoutait d'autant moins qu'ils ne savaient faire ni de belles harangues, ni des avguments en forme, et que pour preuves de ces grandes vérités Us alléguaient principalement des faits, c'est-à-dire les grands miracles que Dieu avait faits à la vue de leurs pères. Or le commun des Grecs ne distinguait pas ces tnirades des prodiges qu'ils racontaient aussi dans leurs fsMes, et les philosophes les croyaient impossibles, parce qu'ils ne raisonnaient que sur les règles de la nature, et les tenaient nécessaires d'une nécessité iteolue.

LesGrecs^ ainsi disposés, écoutèrent volontiers les ea*lomoies des Phéniciens, des Egyptiens, et des autres ennemis des Jaifs ; et de là vinrent ces fables impertinentes que Tacite débite si sérieusement quand il veut expliquer Torigioe des }uife et faire le savant historien , et que l'on voit aussi dans Justin, qui avait puisé aux mêmes sources^ Strabon, quoiqu'il en parle plus sagement, n'en parait pas mieux instruit.

Mais, outre ces mensonges, que l'on pouvait aisément mépriser, les Grecs en vinrent aux violences et aux persécutions. Ainsi Ptolémée Philopator , après avoir perdu la

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bataille de Raphia, déchargea sa colàre sur eux ; et son fils Epiphane, ûrrité de ce qu'on l'avait empêché d'entrer dans le sanctuaire, voulut les faire exposer aux éléphant», comme le rapporte le troisième livre des Hachabées. Sous Séleocos Philopator, roi de Syrie, Héliodore vint pour piller les trésors sacrés, et n'en fut empêché que par un miracle. Enfin, sous Ântiochus Epiphane commença la plus grande persécution qu'ils aient jamais soufferte, et qui ne cède point à celles que souffrirent depuis les Chrétiens : aussi l^Bglise compte entre ses martyrs ceux qui moururent alors pour la loi de Dieu.

Ce sont les premiers que nous connaissons qui soient morts pour cette Bonne cause. Les trois compagnons de Daniel, lorsqu'ils furent jetés dans la fournaise, et lui-même quand il fut exposé aux lions, eurent tous le mérite da martyre : mais Dieu fit des miracles pour les conserver. Eléazar^ les sept frères, et les autres dont l'histoire des Machabées fait mention, donnèrent effectivement leur vie pour Dieu et pour la loi de leurs pères ; et c'est le premier exemple que je sache, dans toute l'histoire du monde , de ce genre de vertu. Nous ne voyons avant ce temps aucun infidèle, pas même des philosophes, qui ait mieux aimé souffrir la mort et les supplices les plus cruels que de violer ; leur religion et les lois de leur pays.

Josèphe le reproche hardiment aux païens. Plusieurs, dit-il, des captifs de notre nation ont souffert toutes sortes de tourments et de morts dans les théâtres en diverses occasions, plutôt que de proférer la moindre parole contre la loi et les autres Ecritures. Et qui est le Grec qui ne laisserait pas brûler tous ses livres plutôt que de souffrir le moindre mal?

Il est vrai qu'il y avait des Juifs qui cédaient à la persécution; mais ceux-là renonçaiententièrement à leur religion et à leurs lois, jusqu'à employer Tartifice pour déguiser leur circoncision ; aussi ils n'étaient plus comptés pour Juifs; et ceux qui demeuraient fidèles étaient tellement zélés pour leur loi et leur liberté, qu'enfin ils prirent les armes pour la défendre contre les rois de Syrie. Ces princes violaient ouvertement tous les privilèges qui avaient été accordés aux Juifs par les rois de Perse, et confirmés par Alexandre et par les autres rois macédoniens, et ils voulurent abolir la véritable religion, qui était encore alors attachée à un certain peuple et à uu certain pays.

DES ISBAlâLITES. lOS

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