CHAPITRE IV Etat des gentils avant lear conversion
Ceux qui ne savent point d'histoire supposent que k^ liouimes qui vivaient il y a dix-sept cents ans étaient plus
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impies, plus innocents et plus dociles que ceux d'aujour* ^''hui, parce qu'ils ont ouï dire que le inonde v^ toujours >e corrompant, et qu'ils voient encore des marques de la ranebise et de la bonne foi de nos pères : mais ceux qui >iit lu avec réflexion les livres qui nous restent des Grecs ^t des Romains, voient clairement le contraire. La prédicaion de TEvangile commença sous Tempire de Claude et -:ie Néron (an de Jésus-Christ 45-55). On voit dans Tacite quelle était la cour de ces empereurs, et quels vices y régnaient. On voit les mœurs de ce même siècle dans Ho- ^'race, dans Juvénal, dans Martial et dans Pétrone. Les infamies dont ces auteurs sont remplis se disaient et s'écrivaient publiquement, parce qu'on ne se cachait pas pour Jles commettre; et il semble que la Providence ait conservé ^tous ces livres pour nous montrer de quel abîuie de coréruption Jésus-Christ a retiré le genre humain. On voit les I mêmes abominations dans Suétone, dans les auteurs de s l'histoire d'Augu>te, qur décrivent les deux siècles suià vanls : dans Lucien, dans Apulée, dans Athénée, en un i mot, dans tous les auteurs qui entrent dans quelques dét tails de mœurs. Les Pères mêmes de TEglise ont été obligés . d'en parler assez ouvertement; entre autres saint Augus- I tifl, TerluUien, saint Clément Alexandrin : après quoi on I ne doit pas s'étonner du dénombrement affreux des vices
! du temps, quesaiutPaulfait au commencement de TEpître aux Romains.
La corruption des mœurs vint à Rome par la Grèce, TEgyple et l'Orient. Il ne faut que jeter les yeux sur Aristophane pour voir jusqu'où allait de son temps la dissolution des Grecs. Il n'est que trop certain qu'ils n'étaient pas devenus plus sages, et que, depuis la conquête d'Alexandre, le luxe et la mollesse avaient fait chez eux de grands progrès. L'histoire des rois macédoniens, d Egypte et de Syrie, fournil des exemples fréquents de toutes sortes de vices et des débauches les plus monstrueuses. On sait en quelle réputation étaient Alexandrie, Anlioche et Corinlhe • on sait combien était fameuses pour leurs délices et leur molicôse les villes de l'Ionie et de l'Asie Mineure. Ce fut toutefois au milieu de cette corruption que le christianisme prit naissance ; ce fut dans ces mêmes villes que se formèrent les Eglises les plus illustres. La dissolution n'était pas seulement universelle dans tout l'empire romain ; elle était publique, découverte, autorisée et consacrée par la religion. Les savants connaissent ce que c'était que les céré-
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monids de Bacchus et celles de Cybèle : on voyait partout Vénus, Adonis^ Ganimëde, et tous les déguisements de Jupiter. Il n'y avait point de jardin qui n'eût ridole du diea ridicule qui y présidait. Les femmes ne chantaient rien plus commodément que les amours des dieux, comme Ton voit dans Virgile et dans Ovide, et la plupart des spectacles étaient infâmes ou cruels.
Les divertissements ordinaires du peuple romain étaient de voir les hommes s'entre-luer ou être déchirés par des bétes. Tous les jours on mettait à la question des esclaves pour des causes très-légères, et on leur faisait souffrir des tourments horribles. Les gouverneurs des provinces exerçaient souvent de grandes cruautés sur ceux qui n'étaient pas Romains, Les empereurs faisaient mourir qui il leur plaisait sans forme de procès ; d'où vient que les méchants princes répandirent tant de sang, même des Romains les piiis nobles. Enfln l'avarice n'était pas moindre que la cruauté ; tout était plein de fraudes, de parjures, de faussetés, de calomnies, de violences, d'oppressions. Les seules oraisons de Cicéron en sont une preuve saiBisante. Si Ver- TèSy du temps de la république^ commit tant de crimes en trois ans, dans une seule province^ que devaient faire sous GHiigula et sous Néron des gouverneurs qui ne craignaient plus d'être accusés^ et que l'exemple du prince autorisait! Et que ne firent points en effets Albin et Florqsen Judée, et Fiaccus à Alexandrie ! mais je crains de m'arréter sur une cbose trop claire.
Tels étaient donc ceux dont on faisait les chrétiens que je tâcherai de décrire. Quand ils étaient une fois lavés et sanctifiés^ on ne s'apercevait plus de ce qu'ils avaient été. Mais il ne faut pas dissimuler les bonnes dispositions de plusieurs d'entre les Grecs et les Romains.
Premièrement ils étaient fort polis^ et la politesse enferme nécessairement plusieurs bonnes quahtés que l'on peut appeler des vertus superficielles : la gravité, la patience et la douceur dans la conversation, la complaisance, la gaieté, les expressions vives de respect ou d'affection, le goût de la bienséance en toutes choses, qui était exquis chez les Orecs. On peut avoir tout cela sans vertu solide, et on peut en manquer sans être ni méchant ni vicieux; mais la vertu n'est point parfaite sans cet état extérieur, qui la rend plus aimable et plus insinuante. 11 y avait encore parmi les Grecs plusieurs véritables philossopties, c'est-à-dire des homitjes ''ui cherchaient de bonne foi et par tout l'effort de leur
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raison ce qùî pourrait les rendre heureux, et qui s'appliquaient sérieusement à connaître la Tenté et à pratiquer la vertu, renonçant pour cette élude à toutes sortes d'affaires et de prétentions, et ne craignant ni la dépense, ni le travail, ni les voyages. Les Rotuains n*étaient pas si généra-, lement corrompus qu^il ne leur restât de la magnanimité, de la fermeté, et de ces vertus qui avaient tant éclaté dans leurs ancêtres*
La grâce de TEvangile, venant sur ces belles dispositions naturelles, ne pouvait manquer de grands effets. Saint Corneille , le premier des Çenlils qui reçut celte grâce , était un capitaine romain. On voit la générosité romaine dans plusieurs illustres martyrs, comme saint Laurent, saint Vincent, saint Sébastien ; dans plusieurs grands évêques , comme saint Cyprien, saint Âmbroise^ samt Léon. Pour la gravité des philosophes grecs, on peut la voir dans les Actes de saint Polycarpe, dans ceui de saint Pionius, prêtre de Smyrne^ dans les écrits de saint Justin et de saint Clément Alexandrin ; dans ces mêmes écrits on voit une érudition profonde et une extrême politesse. L'humilité chrétienne , ayant corrigé la fierté des Romains et l'orgueil des philosophes , en fit de véritables sages : ayant une fois compris par la foi te but où ils devaient tendre, ils ne visaient plus à autre chose. Ces hommes si habiles et si fins, étant devenus chastes et désintéressés, devinrent aussi tranquilles et simples de cette noble simplicité qui méprise rartifice.
Aussi la religion chrétienne s'établit au milieu de Tem-
i)ire romain et au milieu de Rome même, lorsqu'elle était e plus florissante, dans le siècle le plus éclairé qui fut ja- P)ai8, et en même temps le plus corrompu. La divinité de l'Evangile ne pouvait mieux éclater qu'en triomphant des dispositions humaines qui lui étaient le plus opposées. La science et Télévation d'esprit résistaient à ta simplicité de la doctrine chrétienne et à 1 humilité delà foi ; la dépravation . du cœur et la corruption des mœurs répugnaient à la pureté et à la sévérité de sa rnorale. 11 est nécessaire d'appuyer sur cette réflexion, afin que personne ne s'imagine que les apôtres n*ont eu affaire qu'à des gens grossiers et faciles à persuader. Tertullieo a bien su le faire remarquer aux païens. Jésus-Christ, dit-il, n'a pas fait comme Numa, qui apprivoisait des hommes durs et farouches, les embarrassant par la multitude des divinités qu*îl leur proposait à se rendre propices ; mais trouvant des hommes déjà
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instruits et séduits par leur propre politesse, il leur a ouvert les yeux pour connaître la vérité,