CHAPITRE X
Repas.
Mais, le jeûne à part, les repa& des ChréUens étaient toujours aecompjgnés de frugalité et de modestie ; on leur recommandait de ne pas vivre pour» manger, mais de manger pour vivre. C'est saint Clémeint Alexandrin qui dit de ne prendre de nourriture que ce qu'.il faut pour la santé et la force nécessaire au travail ; d^ renoncer à toutes les viandes exquises , à l'appareil des gj^ds. repas , et à tout ce qui a besoin de l'art des Cjuisiniers. Ils prenaient à la lettre, et comme une règle générale, cette parole de saint Paul : Il est bon de ne point manger de chair et de ne point boire de vin. C'était piiuçipliiemeni aux femmes et aux. jeunes gen^ que l'.on recommandi^t rabbtinence du vin ; et ceux qui en buvaient y metMtieikt toujours beaucoup d'eau. S'ils uiangeaient de. ta <^^ir de quelques ani^ maux.» c'était plutôt du poisser et de la volaille que de la grosse viande des bêtes à quats^ pieds» . .qu'ite estimaient trop succulente et trop npurnss^iHe ; maù; toujours ils s'abstenaient du sang et des vianile^ sull(.^u^s, suivant la décision du. concile 4ea l^pôtreSji qui s'est observée pendant
OBS CHRjfTIENS. 145
plusieurs siècles. Plusieurs donc ne vivaient que de laitage, de fruits ou de lëgi^mes ; encore trouvaieni*ils Jes légumes^ comme les pois, les fèves, les lentilles, trop nourrissants pour ceux qui voulaient dompter leur chair; ils It's rëduisr^ient aux simples herbes avec le pain et Teau, prenaot encore ^ la lettre ce passage de^ saint Paul : Que celui qui est faible marige des herbes. On remarque de Tapôtre saint Matthieu qu'il ne vivait que d'herbes, de bourgeons et de graines.
Il est vrai que cette abstinence n'était pas si extraordinaire alors qu'elle le serait aujourd'hui. Quoique le luxe des tables fût excessif, comme l'on voit dans les auteurs grecs et latins de ce temps-là, particulièrement dans Athént^e, il n'était pas vei^u au point où il est arrivé aujourd'hui parmi nous. Les Egyptiens et plusieurs autres Orientaux gardaient encore leurs abstinences superstitieuses. L'abstinence des pythagoriciens était fort estimée, comme il pardit par l'exemple d'Apollonius de Thyane et par les écrits de Porphyre. Horace, tout épicurien qu'il était, compte pour son ordinaire des légumes, et des herbes, et ne promet autre chose à son ami qu'il prie à souper. L'empeteur Auguste vivait le plus souvent de pain bis^ de fromages, de figues, de dattes, de petits poissons. On trouvera une infinité d'exemples semblables. Il était ordinaire de ne faire par jour qu'un grand repas, le soir après que les affaires étaient expédiées, et que chacun était retiré chez soi : c'était le souper ou la cène. Pour ce qu'ils appelaient prandium^ c'était plutôt un déjeuner qu un dîner à notre manière, puisque ce n'était qu'un repas léger, pour se soutenir le long de la journée ; et plusieurs n'eu faisaient point. On compte entre les excès de Vitellius, qu'il fai>ait souvent quatre repas, et toujours trois.
Les Chrétiens vivaient au moins comme les païens les plus sages^et par conséquent n'usaient que de viandes fort simples, plutôt de ce qui se mangç sans feu et sans apprêt que ce qu'il faut cuire, et ne taisaient au plus que deux repas, condamnant absolument, suivant la doctrine des apôtres, ces collations après souper, appelées comessations^ qui faisaient passer les uuits en débauches. Le repas, quelque simple et quelque léger qu'il lût, était précédé et suivi de grandes prières dont nous avons encore une formule entre les prières ecclésiastiques ; et Prudence a fait deux hymnes sur ce sujet oti l'esprit de ces premiers siècles est bien marqué.
146 HGBcms
Il était ordinaire en ce temps-là dô faire lire pendant le repas. Pline n'y manquait jamais : Juvénal, invitant un de ses amis à souper, promet de faire li(e Homère et Virgile. Le6 Chrétiens faisaient lire FEcritare sainte, et chantaient des cantiques spiritoelà et des airs graves, au lieu deâ éhansons profaûeis et des bouffonneries dont les païens accompagnaient leurs festins ; car ils ne cotidamilftient ni la musique, ni la joie, pdurvii quelle fût sainte, et qu'elle eût Dieu pour objet. Ils ne mangeaient point avec lelt hérétiques et leis autreè eicommuniés^ ni même avecie^ catéchumènes ; mais ils mangeaient quelquefois avec lés infidèles, pour ne point rompre avec eut toute sodété.
CHAPIÎRÈ XI
Modestie et sérieux des Chrétiens^
Tout le reëte de la vie desChrétiens était du tnéme air de modestie. Ils he faisaient caâ que de la grandeur et de la noblesse intériétire ; ilâ n'estimaient que leà richesses spirituelles. Ils condamnaient tout ce que le loie avait introduit dans cette tichesse prodigieuse de TéUipire romain, comme la dépense en gratids bâtiments ou en meubles précieux, les tables d'ivoire, les lits d'argent garnis d'étoffes de pourpre et d'or, la vaisselle d'or et d'argent ciselée et oriiée de pierreries. Voici les meubles que les persécuteurs trouvèrent dans la chambre où sainte Domne, vierge fort riche de Nicôtnédie, vivait renfermée : une croii, les Actes des apôtres, deux nattes sur le plancher, un encensoir de terre, une lampe, un petit coffret de bois, où elle gardait le saint Sacrement pour se communier.
Les Chrétiens rejetaient les habita de couleur trop delàtante ; mais )sàint Clément d'Aleiandrie recommandait lé blanc comme lé symbole de la pureté ; et c'était la couleur ordinaire che2 les Grecâ et les Romains. Les Chrétiens rejetaient aussi lés étofféà trop fines, surtout la soie, alors encore si rare. qu^elIe se vendait ati poids de l'or; lès bagués, tes joyaux, la frisure des cheveux, les parfums, l'usage trop fréquent dés bains, la trop grande propreté, en un mot, tout ce qui peut excitet la volupté. Prudence compte pont la première marque de la conversion de saint Cyprien, le / changetnent de l'extérieur et lé mépris de la parure. Apollonius, ancien aute)ir ecclésiastique, fait ce reproche aux monlanistes, en parlant d'un de leurs prétendus prophètes: Dites-moi: un prophète se teirU-U la barbe? atfne-t'il ki
DBS fi]iia{90Bns. 147
omemènti? Jouet- U auût déê ? jfrêté^t'41 à usure? Q^ih disevU si cela est permis ou non, je monirerdi qu*Uê le font* Un tnaHyr, pour contaiBcre d'imposture on faut clirétten, représentait aux juges (}ne ce trompeur était frisé, et qu*il aitnait les barbiers; qu'il maugeait beaucoup, et sentait le vin. Tout reitérleur dès Chrétiens était sévère et négligé^ an moins simple et sérieux. Quelques-uns quittaient rba^bit ordinaire pour prendre celui de philosophe, comme Tertullien et saint Héféelas, disciple d'Origène.
Il j arait peu de divertissements à leut usage. Ils fuyaient tous les spectacles publics, soit du thêfttte, soit de l'amphithëfttre, soit du cirque. Au théfttre se jouaient les tragédies et les comédies ; à Tamphithéâtre se faisaient les combats de gladiateurs ou de bëtes ; le (cirque était pour les courses de chariots. Tous ces spectacles faisaient partie du culte des faux dieux et des pompes du démon t c'était assez pour en banir les Chrétiens ; mais ils les Regardaient encore comme une grande source de cotruptien pour les mœrus. On ne doit point aimer, dit Tertullien, les images de ce que Ton ne doit point faire. Le théfttre était une école d*impudlcité, Famphithéflire, de cruauté. Les Chrétiens en étalent si éloignés, qu'ils ne voulaient pas même voir les exécutions de jastice. Tous ces jeux fomentaient toutes sortes de passions. Ceux mêmes dii cirque, qui parais-saient les plus innocents^ sont détestés par les Pères, à cause des factions qui j régnaient, et qui ptodoisaient tous les jours des querelles et des anlmosités furieuses^ souvent même des combats sanglants. Enfin ils blftmaient la grande dépense de ces spectacles, roisiveté qu'ils fomentaient, la rencontre des nommes et des femmes qui s'y trouvaient mêlés et disposés à se regarder avec trop de liberté et de curiosité.
Les Chrétiens condamnaient aus^ les dés et les autres jeuK sédentaires, dont le tnoindre mal est d'entretenir là fainéantise. Ils blftmaient les grands éclats de rire, et tout ce qui Ûs excite : leè actions et les discours ridicules, les contei^ plaisants, les bouffonneries $ et à plus forte raison Qs f eietàlent toutes sortes de gestes et de discours déshofllietes; Ils tie tôSrlaient pas même qtt'il y eût rien dans la vie dés Obrétiehs d'inconvenant^ de bas ^ d'indigné d'honnêtes gens; point de ces discours fades, et de babil inutile, si ormnaire au petit peuple, et surtout aux femmes, mais condamné par saint Paul, lorsou'H dit que B08 discotirs doiveikt toiyouK^ être aasaisotmâi du sel db
148 MOBUBS
la grâce. C'est pour retrancber tous ces mots que Ton recommande si fort le silence.
Celte discipline paraîtra sans doute aujourd'hui biea sévère; mais on s'en étonoera moins, si Ton considère que les railleurs sont souvent blâmés et maudits dans les saintes Ecritures, que la vie de Jésu^-Christ et des disciples a été très-sérieuse, et que saint Paul condamne nommément ce que les Grecs nommaient eutrapélie, et dont Aristote avait voulu faire une vertu. C'est ce que l'interprète latin a rendu par le mot de scurrilité, qui l'a fait méconnaître aux docteurs modernes. En effet, la vie cbrétienne consiste à expier par la pénitence les pécbés passés, et à se prémunir contre les péchés futurs par la mortification des passions. Le pénitent, pour se punir d'avoir abusé des plaisirs, doit commencer par se priver de ceux mêmes qui sont permis, et, pour éteindre la concupiscence, ou du moins l'affaiblir, il ne faut lui accorder que le moins qu'il est possible. Ainsi un véritable chjrétien ne doit jamais chercher le plaisir sensible, mais seulement prendre en passant celui qui se trouve attaché aux fonctions nécessaires de la vie, comme de manger et de dormir. SU prend quelque divertissement, ce doit être un divertissement véritable, c'est-à-dire un relâcbement, un repos pour satisfaire à la faiblesse de la nature, qui succomberait si le corps travaillait toujours et si l'esprit était continuellement appliqué. Hais de chercher le plaisir sensible pour le plaisir, et d'en faire sa fin, rien n'est plus contraire à l'obligation de renoncer à nous-mêmes, qui est Tâme des vertus chrétiennes. Le travail du corps, ou l'exercice modéré, relâche l'esprit : le simple repos, la nourriture et le sonameil suffisent pour remettre le corps ; les jeux ne sont presque jamais nécessaires. On le voit par l'exemple des pauvres, et de tout le peuple qui travaille continuellement. Ce sont les riches et les gens de loisir qui cherchent les divertissements, pour diminuer Tennui de leur oisiveté.
Cette disposition sérieuse et mortifiée des vrais Chrétiens se voit par le génie des hérésies de ces premiers temps, qui ne venaient la plupart que d'un excès de sévérité et de haine du corps. Les marcionites, et ensuite les manichéens, soutenaient que la chair était mauvaise, comme étant Touvrage du mauvais principe; d'où ils concluaient qu'il n'était pas permis d en manger, ni d'espérer qu'elle ressuscitât. Ce mépris du corps, cette abstinence, cette contiïiepce, avaient quelque chose de fort spécieux. Les monta-
DES csBÉrmns. ità
nistes ajoutaient plusieurs jeûnes d'obligation à ceux de TEglise, condamnaient les secondes noces, et ne voulaient point de pénitence, ne croyant pas que TEglise eût le pouvoir de relever ceux qui tombaient dans de grands crimes après leur baptême. Qui voudrait aujourd'hui soutenir des erreurs semblables ne trouverait gnère de sectateurs.
Hais quelque sévère que nous paraisse la vie des Chrétiens, il ne faut pas nous imaginer qu'elle fût triste. Saint Paul ne leur demandait pas Timpossible, quand il les invitait à se réjouir. S'ils 5e privaient des ptaistirs violents que cherchent la plupart des hommes, aussi étaient-ils exempts des chagrins et des autres passions qui les tourmentent, puisqu'ils vivaient sans ambition et sans avarice. N'étant 4>oint attachés aux tûens de la vie présente, ils étaient peu touchés de ses calamités : ils avaient la paix de la bonne consciencef la joie des actions vertueuses par lesquelles ils s'efforçHient de plaire à Dieu, et surtout Tespérance de l'autre vie, qu'ils regardaient comme proche, car ils savaient que tout ce monde visible passe promptement, et les persécutions leur paraissaient les préliminaires du jugement universel.
Ainsi le soin de la postérité ne les inquiétait pas. Ils souhaitaient è leurs enfants le même bonhfur qu'à euxniéruf s, de sortir promptement du monde. S'ils lés laissaient orphelins, comme il arrivait souvent aux martyrs, ils savaient que l'Eglise serait leur mère, et qu'ils ne manqueraient de rien. Ils vivaient dodc la plupart au jour la journée, du travail de leurs mains ou de leur revenu, qu'ils partageaient avec les pauvres, sans inquiétude, sans affaires, éloignés non-seulement de tout gain sordide, ou tant soit peu suspect d'iojustice, mais encore de tout désir d'amasser et de s*enrichir. Les désordres dont les prélats se plaignaient le plus dans Tintervalle des persécutions, était que les Chrétiens acquéraient des immeubles, et cherchaient des établissements sur la terre. Des hommes si détachés de toutes choses temporelles n'avaient pas grand goût pour les plaisirs des sens ; et nous ne sommes pas bien chrétiens, si nous n'avons au moins un désir sincère de leur ressembler. Quel plaisir plus grandy dit Tertullien, que le mépris du monde, la vraie libçrté, la pureté de conscience, se contenter de peu, ne point craindre la mort ? Vous foulez aux pieds les dieux des gentils, vous chassez les démons, vous guérissez les maladies, vous vivez à DieUi^VoUd les plaisirs, voUd les spectacles des Chrétiens,
180 WVBW
GmPlTRB XII
M&lillg68«
La plupart des Ghrétiana étaient inarié8« Le célibat des païens était odieux^ n'étant fondé que sur le désordre et la débauche i aussi, parmi eux, les lois oiTiles avaient voulu le réprimer par diverses peines, et par des récompenses pour ceux qui, étant unis légitimement^ avaient de nombreuses familles.
Ceux qui se trouvaientchargés d'enfantsne faisaient point difficulté de les exposer incontinent après leur naissance. Les Chrétiens détestaient cette inhumanité. Nims ne wm marUms, disait saint Justin, çu^ pour é/et?«r des enfants; en renonçant au mariage, nous garions la continence farfaite. pt saint Clément Alexandrin : Il faut se marier, ou vivre entièrement dans la eoniinence. Ils connaissaient donc ces deux états, et préféraient le dernier, dont ils connaissaient l'excellence par Tautorité divine. Plusieurs s'engageaient à la continence aussitôt après leur baptême: et entre ceux qui étaient chrétiens dès Fenfance, on trouvait plusieurs personnes de Tun et de l'autre sexe qui vivaient ainsi jusqu'à l'âge de soixante et soixante et dix ans.
Les hérétiques sévères outrèrent cette matière. Les uns condamnaient les secondes noces, les autres le mariage en général, et regardaient toute union comme un crime. C'est a ces derniers que saint Clément Alexandrin applique la prédiction de saint Paul touchant ceux qui viendraient dans les derniers temps défendre de se marier. C'est ce qui a obligé ce Père et les autres à relever la sainteté du mariage, et à s'appuyer sur les exemples des apôtres saint Pierre et saint Philippe, qui étaient mariés et avaient des enfants. Les Pères regardaient le mariage noblement^ comme ayant des fins excellentes, en associant l'homme à la paternité divine. Hais ils ne veulent pas qu'on se propose, en y entrant, des vues basanes, terrestres, indignes de ce saint état.
On sait quels sont les préceptes relatifs h l'éducation des enfants et à la bonne direction de leur conduite dès le plus jeune âge, pour leur assurer une vie sainte en ce monde, et le bonbeur éternel dans l'autre. On exhortait ceux qui avaient la charité de nourrir des orphelins, à pourvoir à leur établissement. On consultait l'évoque sur les marisgf^i comme sur les autres affaires importantes, afin, dit saint
DES CElOJiTlBllS. 181
Jgoàcet qu'As se fissent selpn Dieu, et qoa ^elon la concupiscence Quand les parties étaient d*aQCord, ou célébrait le mariage publiquement et lolennelleineot dam TégUsa ; il était consacré par la bénédiction du pasteur, et oonfirmé par roblatiou du saiot sacrifice. Les épouj^ s^ dQunaient la main, et la femme recevait du mari un anneau gravé d'une croix ou de la figure symbolique de quelque vertu : une colombe, un ange, un poisson ;; car tels étaient lei cachets des Ctirétiens ; or cbez les anciens les anneaux seryaient de cachets* Ou ne célébrait point de mariages en oertain temps de Tannée et lorsqu'il fallait vaquer plus librement à la prière. Saint Clément Alexandrin dit que le chrétien parfait, quand il aura des enfants, regardera sa femme comme sa sœur, puisqu'elle la doit être un jour, lorsq^u'ils auront quitté leurs corps ; et TertuUien représente ainsi le bonheur d'up mariage chrétien : Deu^ fidèles portant msmble le mime joug, ils ne font qu'une chair et un esprit. Ils prient ensembUj ib se prosternent ef^emble, ils jeûnent ensemble^ Us s'instruisent et s'exhortmt Vun Vautre, et sont ensemble à l'église et à la table de Dieu d^nns les perséciUions et dans le souiagement^ Us ne se cachent rien et ne sUncammodent point. On visite librement les nudaies, on fait l'au^ mène sans contrainte^ on assiste aux sacrifices sans in^ quiétude. Ils chantent er^emble les psaumes et les hymnes^ ils s'excitent à louer Dieu* On ne permettait pas aux fidèles de se marier avec les infidèles, mais bien de demeurer ensenoble s'ils étaient mariés auparavant. Les secondes noces, quoique permises, étaient reprdéeseoœme une fair blessCj et en que^ues Eglises on soumettait à la pénitence ceux qui se remanaiént*