CHAPITRE XVII
Autres reproches.
Les gens d'esprit et ceux même qui entraient en quelque examen ayaient aussi leurs sujets d'aversion contre les Chrétiens : car ces gens d*esprit étaient des Grecs ou des Romains, accoutumés à mépriser les autres peuples^ qu'ils nommaient barbares, et surtout les Suitsi, décriés depuis si longtemps, tenus pour des gens d'une superstition ridicule et d'une sotte crédulité. Un Juif le pourrait croire, dit Horace parlant d'un prodigO;, mais non pas moi. Ainsi, quand on teur disait qu*il y avait des Juifs qui adoraient comme Fils de Dieu un homme qui avait été suspendu à une croix , et que leur dispute principale contre les autres Juifs était de savoir si cet notnme était encore vivant après sa mort, et si c'était leur véritable roi, on peut juger de quelle absurdité leur paraissaient tous ces discours. Ils voyaient que ceux de cette nouvelle secte étaient ha!s et persécutés par tous les autres Juifis, jusqu'à exciter souvent de grandes séditions, et de là ils concluaient que c'étaient les pires de tous.
On leur disait de plus que ces gens n'employaient pour persuader ni raisonnement, ni éloquence ; qu ils exhortaient seulement à croire les faits qu'ils avançaient, et qu'ils pré* tendaient confirmer par leurs miracles ; que la plupart étaient des ignorants et n'étudiaient que les livres des juifs ; qu'ils disaient profession d'instruire les ignorants comme eux , les femmes et le petit peuple, parce qu'ils les trouvaient bien mieux disposés à recevoir leur doctrine que les gens éclairés. Ce procédé était fort nouveau, car il n'y avait chez les païens aucune sorte d'instruction pour le peuple. Les
f)hilosophes étaient les seuU qui parlassent de morale, et eurs disputes n'avaient rien de commun avec l'exercice de la religion. BnBn, comme tous les hérétiques passaient sous le nom de Chrétiens, on attribuait à toute l'Eglise les rêveries des valentiniens, et de tous ces visionnaires que saint Irénée a combattus : les païens confondaient toutes ces extravagances avec la doctrine catholique, et le christianisme leur paraissait un entêtement de gens ignorants et opiniâtres.
A quoi bon, disaient-ils, quitter les religions établies depuis si longtemps, avec de si belles cérémonies, par l'au-
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torité de tftnt de rois et de législateurs/ et par le conseàtement de tous les peuples grecs et barbares, pour embrasser des mœurs étrangères, et vousintéresser à soutenir les fables judaïques ? Encore si vous tous faisiez Juifs tout ii fkit ; mais quelle extravagance de vouloir ^ervir leur Dieu malgré eux, par un culte nouveau que les Juifs rejettent, et vous appliquer des lois qui ne vous conviennent point!
Il est vrai que la morale des Chrétiens était pure, et que leur vie répondait à leur doctrine ; mais tout était plein de philosophes qui faisaient aussi profession de pratiquer la vertu et de renseigner. Il y en eut même plusieurs dans ces premiers siècles de TEgiise qui, peut-être à Timitation des Chrétiens, coururent le monde, prétendant réformer le genre humain, et souffrirent quelques mauvais traitements, comme Apollonius de Thyane, Musonius, Damis, Epicièle. Les philosophes étaient en grand crédit depuis plusieurs siècles; on croyait qn*ils avaient tout dit; et on ne pouvait s'imaginer que des barbares pussent en savoir plus que Pythagore, Platon ou Zenon. On croyait plutôt que, s*ils avaient quelque chose de bon, ils l'avaient emprunta de ces sages si fameux.
D^ailleurs les philosophes étaient plus commodes que les Chrétiens. La plupart ne rejetaient point le plaisir, et quelques-uns en faisaient le souverain bien. Ils laissaient chacun suivre son opinion et vivre à sa mode, se contentant de mépriser ceux qui n'étaient pas philosophes, et de s'en moquer. Le nombre des pyrrhoniens était grand. Ceux* ci doutaient de tout, principalement sur Tarticle de la Divinité , si mal éclairci par les philosophes. Ils se faisaient une règle de sagesse de suspendre leur jugement^ et trouvaient trèà*mauvais que des ignorants, des gens du commun, tels qu'étaient la plupart des Chrétiens, osassent décider sur une matière si relevée. Pour eux , ils faisaient profession de respecter les religions établies. Quelques-uns y croyaient, et donnaient des explications mystérieuses aux fables les plus ridicules ; d'autres, gardant pour eux la connai^sance du premier Etre, auteur de la nature, laissaient les superstitions à ceux qu'ils estimaieut incapables de la sagesse. Les épicuriens mêmes, qui se déclaraient le plus ouvertement coutre les opinions populaires touchant les dieux, ne laissaient pas d'assister aux sacrifices, et de prendre part aux cérémonies de la religion des lieux où ils se trouvaient. Us convenaient tous de ne paint combattre les coutumes autorisées par les lois et le temps.
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La créaDce de la pluralité des dieux s^éteudait jusqu'à croire que chaque nation, chaque ville, chaque famille avait tes siens qui en prenaient soin, et voulaieflt y être honorés d'un culte particulier vainsi ils estimaient bonnes toutes les religions, pour ceux chez qui elles étaient reçues depuis longtemps. Les femmes et le peuple léger etîgnorant avaient toujours grandeinclination à embrasser de nouveaux cultes, croyant que plus ils serviraient de dieux et de déesses, et plus ils observeraient de diverses cérémonies , plus ils auraient de religion. Les hommes graves et les politiques réprimaient cette inc^uiétude autant qu'il leur était possible^ et ne voulaient aucun changement en cette matière ; surtout ils condamnaient toutes les religions étrangères, et les Romains en f«)isaient un point capital de leur politique. Ils persuadaient au peuple que c'était à ses dieux tutélaires que Rome était redevable de ce grand empire, et qu'il fallait que ses dieux fussent plus puissants que les autres, puisqu'ils lui avaient soumis toutes les nations du monde. Amsi, quand -le Christianisme fut entièrement établi, les païens ne manquèrent pas d'attribuer à ce changement la chute de l'empire, qui le suivit d'assez près; et saint Augustin fut obligé de composer son grand ouvrage de la CUé de Dieu pour répondre à leurs calomnies.
Le mépris que les Chrétiens faisaient de la mort n'étonnait pas beaucoup les païens. Ils étaient accoutumés à voir des gladiateurs volontaires qui, pour un petit intérêt ou même pour rien , s'exposaient à se fiaire égorger en plein amphithéâtre. On voyait tous les jours les plus honnêtes gens se tuer eux-mêmes pour le moindre déplaisir; ellil y avait des philosophes qui le fusaient par ostentation, comme disent les jurisconsultes : témoin Pérégrin, dont Lucien rapporte la. fin tragique. Ainsi, voyant que les Chrétiens fuyaient les plaisirs de cette vie, et n'attendaient de bonheur que dans la vie future, ils s'étonnaient qu'ils ne se tuassent point. On nous dit, dit saint Justin, tuez-vous donc tous, et vous en allez tout à l'heure trouver Dieu, sans nom embarrasser davantage. Et Antonin , proconsul d'AMe, voyant les Chrétiens accourir en foule autour de son tribunal pour se présenter au martyre, s'écria : Ah ! misé-rables, si voits voulez mourir, vous avez des cordes et des précipices.
Tout le monde était donc contre les Chrétiens : le peuple, les magistrats, les ignorants, les savants; ils étaient hais dea uns comme des imposteurs, des scélérats et des impies,
et méprisés des autres comme des mîsfiQthropes, des visipii' uaires et des fous mélaDcoIiqqes qu'un fanatisme opiuUtrç faisait courir h la mort^ La prévention était t^Ue, qu*an 1^9 condamnait spus le seul nom de Chrétiens, sans examiner davantage. Ce nom sufQsait pour détruire tout le bien que Ton en savait d'ailleurs^ et l on disait communément : Un teles^ un honnête homme, c'e$t dommage qu'il 9oit Chrétien,