CHAPITRE XXV
Pénitence.
Quant à ceux qui demandaient la pénitence, on les race* vait avec une grande charité, mais accompagnée de discrétion. On leur faisait sentir que c'était une grâce qui ne devait pas s'accorder facilement ; on éprouvait auparavant, par quelque délai, si leur retour était sincère et solide. C'était à Tévêque à imposer la pénitence pour les fautes mortelles. Il jugeait si le pécheur y devait être admis, combien elle devait durer, si elle devait être seerète, ou publique ; s'il était à propos pour Tédiflcation de TEglise qu'il fit même sa confession publiquement, car régulièrement elle ne devait être faite jqfu'au prêtre en secret. On n'admet-* tait pas facilement les jeunes gens à la pénitence, à causa de la fragilité de Tftge, qui faisait craindre que leur conver* sion ne fût pas solide. On tenait aussi pour suspecte la conversion de ceux qui attendaient à Textrémité d'une maladie pour demander la pénitence ; et, s'ils revenaient en santé, on les obligeait d'accomplir la pénitence canonique.
Plusieurs faisaient pénitence publique, sans que l'on sût en particulier pour quels péchés ils la faisaient ; et plusieurs faisaient pénitence en secret, même pour de grands crimes, dont la pénitence publique aurait causé trop de scandale, ou à qui la publication de leurs crimes aurait pu faire perdre la vie. Hais il était si ordinaire de voir des Chrétiens
jeûner, prier, veiller, coucher sur la terre, même par simple dévotion, qu*il nV avait pas grand sujet de s'informer pourquoi ils en usaient ainsi. Le temps des pénitences était réglé suivant la qualité des péchés, mais avec quelque diversité, selon Tusage des Eglises et selon les temps ; car les canons pénitentiaux les plus anciens sont d'ordinaire les plus sévères. Saint Bazile marque onze ans pour le parjure, vingt pour l'homicide, etc., et toute la vie pour Tapostasie. Ceux à qui il était prescrit de faire pénitence publique venaient le premier jour de carôme se présenter à la porte de réglise en habits pauvres, sales et déchirés ; car tels étaient chez les anciens les habits de deuil, non-seulement chez les Juifs, comme j*ai fait voir ailleurs, mais chez les Grecs et les Romains, même à la fin du iv« siècle de TEglise. Etant entrés dans Téglise, ils recevaient de la main du prélat des cendres sur la tête, et descilices pour s'en couvrir; puis demeuraient prosternés, tandis que le prélat^ le clergé et tout le peuple faisaient pour eux des prières à genoux. Le prélat faisait une exhortation pour les avertir qu'il allait les chasser pour un temps de l'église, comme Dieu chassa Adam du paradis pour son péché, leur donnant courage, et les animant à travailler, dans l'espérance de la miséricorde de Dieu. Ensuite il les mettait, en effet, hors de l'église, dont les portes étaient aussitôt fermées devant eux. Les pénitents demeuraient d'ordinaire enfermés et occupés à divers exercices laborieux. On les faisait jeûner tous les jours ou très-souvent au pain et à l'eau, ou avec quelque autre sorte d'abstinence, selon leurs péchés, selon leurs forces et leur ferveur; on les faisait prier longtemps, à genoux ou prosternés, veiller, coucher sur la terre, distribuer des aumônes selon leur pouvoir. Pendant la pénitence, ils s'abstenaient non -seulement des divertissements, mais en* core des conversations, des affaires et de tout commerce, même avec les fidèles, sans grande nécessité. Ils ne sortaient que les jours de fête ou de station, auxquels ils venaient se présenter à la porte de l'église, ce qu'ils observaient pendant quelque temps. Ensuite on les faisait entrer pour entendre les lectures et le^ sermons, mais à la charge de sortir avant les prières. Puis ils étaient admis à prier avec les fidèles, mais prosternés, et enfin à prier debout comme les autres. On les distinguait encore d*une autre manière du reste des fidèles, en les plaçant dans l'église du côté gauche. 11 y avait donc quatre ordres de pénitents : les pleurants, les auditeurs, les prosternés, les consisianis, c'est-à-dire
ceux qui priaient debout; et tout le temps de la péniteoce était distnbué en ces quatre étais. Nous les trouvons mar* qués dès le temps de saint Grégoire Thaumaturge, yers Tan 260.
Par exemple, celui qui avait tué volontairement était quatre ans entre les pleurants, c*est-à-dire qu'il se trouvait à la porte de l'église aux heures de la prière, et demeurait dehors, non pas sous le vestibule, mais dans la place, exposé aux injures de Tair. Il était revêtu d'un cilice, avait de la cendre sur la tête, et se laissait croître la barbe. En cet état, il priait les fidèles qui entraient dans l'église d'avoir pitié de lui et de prier pour lui ; et, en effet, toute l'Eglise priait pour les pénitents, comme elle fait encore pendant le carême. Les cinq années suivantes il était au rang des auditeurs ; il entrait à l'église pour entendre les instructions, mais il demeurait sous le vestibule avec les catéchumènes, et en sortait avant que les prières commen* cassent. De là il passait au troisième rang, et priait avec les fidèles, mais au même lieu, près de la porte, prosterné sur le pave de l'église, et il sortait avec les catéchumènes. Après qu'il avait été sept ans en cet état, il passait au dernier, où il demeurait quatre ans, assistant aux prières des fidèles, et debout, comme eux, mais sans qu'il lui fût permis d'offrir, ni de communier. Enfin, les vingt ans de sa pénitence étant accomplis, il était reçu à la participation aux choses saintes, c'est-à-dire à l'eucharistie.
Les quinze ans de l'adultère se passaient de même à proportion. Il était quatre ans pleurant, cinq ans auditeur, quatre ans prosterné, deux consistant : et l'on peut juger par là des autres sortes de pécheurs. Pendant tout le temps de la pénitence, l'évêque visitait souvent les pénitents, ou leur envoyait quelque prêtre pour les examiner, et les traiter diversement, suivant leurs dispositions, qu'il observait avec grand soin. Il excitait ou épouvantait les uns, il consolait les autres : il proportionnait les remèdes aux sujets et aux maladies; car les prélats regardaient la dispensatiou de la pénitence comme une médecine spirituelle. Ils étaient persuadés que la guérison des âmes demande pour le moins autant de science, de conduite, de patience et d'application que la guérison des corps, et que Ton ne peut détruire les habitudes vicieuses que par un long temps et par un régime très-exact. Ils prenaient garde à ne pas désespérer les pécheurs par une dureté excessive qui, les mettant au désespoir, leur donnât occasion de retourner
au âiède et à la vie païenne. Mais d'ailleurs ils rét)l'imaient )euM impatiences, dfacliant cbkiibien èât ùuisiblè liiie absolution prématurée; ilâ n^àccoMaient la réGonciliation parfaite qu'aux larmes et au changement effectif des mœurs, jamais à rimpétuosité, et beaucoup moins ûWi menaces, li n'était paâ facile d'ititimider des prélats accoutumés k résister aux peirsécutiobs des païens. Leur tnaxime fondamentale était de traVailléi* de tout leuir pouvoir au salilt des autres, mais de tie pas se perdre avec les ineotrigibles. Le pénitent n'avançait donc d'Un degré à l'aulte qiie par l'ôi^dré du pfélat. Le temps seul ne décidait pas de la pénitence; mais on ^abrégeait s'il y avait quelque raison p^tticUliëte, comme là féi^veur eitraordinaire du pénitent, une maladie mortelle ou une persécution, car eà ces rencontres bti âtait grand soin de ne p&s les lôisser mourir sans sacrements. Celte dispense, qui abrégeait la pénitence régulière, s'appelait indulgence: et pendant les persécutions on l'accordait souvent aut prières des confesseurs prisonniers ou etilés. Si le pénitent mourait pendant le cours de sa péni^ tencë avant ^ue d*àvoit reçii ^absolution, on ne laissait pas d'avoir bonne opinion dé son salut i on priait pont lui, et on offrait pour lui le saint â&criflce.
Quand l'évéqne jugeait b propos dé finir entièrement la pénitence, il le faisait d'ordinaire à la fin du ôarôme, afin que le pénitent recommençât à participer aux saints mystères de la fêle de Pâques. Le Jeudi saint, les pénitents se présentaient à la porte de l'église : le prélat, après avoir fait pour eux plusieurs prières, les faisait entrer à la sollicitation de l'&rchidiacre, qui lui représentait que c'était uti temps propre à la clémence, et qu'il était juste que l'EglisB reçût les brebis égarées en inême temps qu'elle augmentait son troupeau par les nouveaux baptisés. Le prélat leur faisait une exhortation sur la miséricorde de Dieu et (e changement qu'ils devaient faire paraître dans leur vie, les obligeant à lever leur main pour signe de cette promesse. Enfin, se laissant fléchir aux prièi'es de l'Eglise et persuadé de leur conversion, il leur donnait l'absolution solennelle. Alors ils se faisaient faire lès cheveux et là barbe, quittaient leurs hâbils de pénitentâ, et recommençaient à vivre comme les autres fidèles. Il y a eu sans doute beaucoup de diversité dans ces cérémonies extérieures, suivant les temps et les lieux ; mais elles revenaient toUiôurs à U même fin, et étalent d'Un grand effet pour faife sentie î'A'^ormité du péché i^t la dimculté de s'en relever, et teni^
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datis le devoir ceux mêtnes qui avaient conservé Tinnocencô. Si Vhomme, dit saint Augdstiu. revenait promptement au bonheur de son premier état, il regarderait tomme un jeu la chute dans te péché.
Si peûdabt le cours de la pénitence le pénitent retombait dans un nouveau crime, il fallait la recommencer ; si Ton voyait qu^il ne profitât point, et qu'il né changeât point de vie, on le laissait en meme^état sans lui donner de sacrements; et, si après avoir reçu Tabsolutioh il retombait encore dans un péché capital, il n'y avait plus de sacrements pour lui, car la pénitence publique ne s'accordait qu'une fois. On se contentait de prier pour lui, et de l'exhorter à se convertir et à espérer en la miséricorde de Dieu, qui n'a point de bornes. En général on comptait peu la pénitence si les rechutes étaient fréquentes. Il y avait des crimes dont la pénitence, quoique fidèlement observée, durait toute la vie, et après laquelle on n'accordait la communion qu'à l'article de la mort. On ne recevait point à la pénitence des apostats qui attendaient pour la demander qu'ils se vissent en péril de mort ; et, bien qu'on l'accordât aux pécheurs, on faisait toujours peu de cas de. ces pénitences dont la seule crainte des supplices éternels semblait être la cause. Ceux qui avaient été mis une fois au rang des pénitents, quoiqu'ils eussent été absous et reconciliés, n'étaient plus capables de recevoir les ordres ni d'être élevésà aucun ministère ecclésiastique ; et si un prêtre ou un clerc commettait un péché qui méritât la pénitence publique, il perdait son rang, c'est-à-dire qu'il était interdit pour toujodrs de ses fonctions et réduit à l'état des laî(|Ues; mais on ne lui imposait point d'autre pénitence, pour ne pas punir deux fois, et par révérence pour le sacrement de l'ordre.
Si quelqu'un s'étonùe de cette ancienne discipline, qu'il considère qu'alors les péchés dignes de telles pénitences étalent rares parmi les Chrétiens. Comme les gens d'honnetlr bien élevés et bien établis dans le monde ne font guère de ces crimes qui attirent la vengeance des lois et rinfamie du supplice, aussi n'arrivait-il pas souvent que des Chrétiens si bien choisis et si bien instruits commissent des adultères, des homicides, et d'autres péchés dignes de mort. Les pdleus eux-mêmes reconnaissaient que les Chrétiens faisaiebt profession de renoncer aux voluptés criminelles. Le juge le reprochait à saint Afre, et Origène dit que ces vices ne se trouvent poiiit chez les véritables Chrétlen>. Tertullien isoutietit que les catholi(tueâ étalent aisés à dis-
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tîDguer des hérétiques par la différence des mœurs, et il reproche hardiment aux païens que les prisons n'étaient pleines que de païens comme eux. ou de Chrétiens accusés seulement d'être Chrétiens. S'ils sont accusés d'autres choses, ajoute-t-il. Us ne sont plus Chrétiens. L'innocence est pour nous une nécessité. Nous la connaissons parfaitement, rayant apprise de Dieu, qui est un maître parfait, et nous la garions fidèlement, comme commandée par ce Juge que Von ne peut mépriser.