CHAPITRE XXXII
ÉYdqne.— Clergé.
Pour achever le tableau de ces premiers temps, il faut encore dire un mot des pasteurs et des ministres de TEglise. Origène, faisant la comparaison des assemblées des villes avec les églises chrétiennes, dit, comme une chose évidente, que ceux qui président aux églises ont, en effet, des vertus et des mérites dontles magistratsdes villes n'ontque lenom. Et il le dit dans Touvrage contre Celse, disputant avec les païens, à qui il se serait rendu ridicule si cette vérité n*eftt été évidente. Le grand nombre d'évéques que nous voyons pendant les trois premiers siècles à Rome et à Jérusalem, donne lieu de croire que la plupart ont été martyrs, et jusqu'à Tan 900 il n*y a guère que trois ou quatre papes qui ne soient pas reconnus pour saints. La plupart des évéques dont rhistoire fait mention pendant les premiers siècles sont remarquables par leurs vertus ; aussi Tempereur Alexandre Sévère proposait l'exemple des Chrétiens pour montrer avec quel soin les ofDciers publics devaient être examinés. On choisissait donc entre les Chrétiens tels que j'ai tâché de les décrire ceux dont la sainteté étsdt la plus éclatante et la vertu la plus éprouvée : c'était la récompense ordinaire des confesseurs qui avaient montré plus de constance dans les tourments. Tels étaient Aurélius et Célérinus, que saint Cyprien fit lecteurs. Le dernier avait plusieurs cicatrices sur son corps, outre que son aïeul et ses deux oncles étaient d'illustres martyrs. Tel était le prêtre Numidicus, qui, après avoir fait plusieurs martyrs par s»es exhortations, etsafemme entre autres, avait été laissé lui-même pour mort.
L'évêque choisissait les clercs souvent sur la prière du peuple, du moins avec sa participation, et toujours avçc le conseil de son clergé, et après les avoir examinés avec les prêtres les plus habiles, pour voir s'ils avaient les qualités
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requises ; mais on avait peu d'égard à la volonté dèë ordiuands. Non-seulemént oh n'attendait pas qu'ils demandassent rOrdre, souvent on les ordonnait contre leur gré, par force ou par artifice , jusque-là qu'il s'en est trouvé qui n'ont jamais pu se résoudre à exercer leurs fonctions. L'évêque était choisi en présence du peuple parles évêques de la province, assemblés dans l'éghse vacante, du moins au nombre de deux ou trois; car il était difficile en ces temps de tenir de grands conciles, sinon dans les intervalles des persécutions ; et quelquefois les sièges des Eglises demeuraient longtemps Vacants. La présence du peuple était jugée nécessaire, afin que tous^ étant persuadés au mérite de l'élU;, lui obéissent plus volontiers, car on ne choisissait ordinairement que ceux qui avaient été baptisés dans la même église, et y avaient exercé pendant plusieurs années toutes les fonctions ecclésiastiques. Les ordinations étaient toujours ptécédées d'un jeûne et accompagnées de prières : elles se faisaient d'ordinaire la nuit du samedi au dimanche. On veillait cette nuit ; on faisait ensuite l'ordinatioh, dont la principale cérémonie a toujours été l'imposltion des maihs ; et elle était suivie du sacrifice.
L'évêque n'ordonnait ni prêtres, ni diacres, ni autres clercs, qu'autant précisément qu'il en avait besoin pour le service de son église, c'est-à-dire de tout son diocèse. Le nombre n'en était pas grand, puisque du temps du pape saint Corneille, l'an 2S0 de Jésus-Christ, l'Eglise romaine n'avait que quarante-six prêtres, et en tout cent cinquantequatre clercs, quoiqu'il y eût un peuple innombrable. Il y avait bien plus d'évêques à proportion ; car on en admettait dans toutes les villes oii il y avait un nombre raisonnable de Chrétiens. Il était défendu d'ordonner dans Une province ceux qui avaient été baptisés dans une autre, parce queleur vie n'était pas connue ; cat on ne comptait point le temps d'avant le baptême. Après l'ordination, on obligeait les clercs non-seulement à la résidence , mais à la stabilité pdut' le reste de leuf vie, si ce n'était que leur évêqué ne les donnât à un autre ; car ils étaient entièretuent dans cette dépendance, comme des disciples qu'il avait soin d'instruire, de former et d'élever de degré en degré pour les appliquer aux différentes fonctions suivant leurs talents. Les jeunes martyrs qui souffrirent aveô saint Babylas, avec saint Biaise et avec d'autres saints (dans le iv« siècle), étaient apparemment de ceux qu'ils élevaient pour la cléricature. Les clercs qu'un évêqaè avait ordonnés fie pouvaient donc
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le quitter sans sa pertnission, poar aller servir sous un au(ré> et celui qui les aurait reçus eil ftut'ait été repris coitioie d'une espèce de larcin.
Cette autorité des évéques sur lé clergé n^étàit pourtant rieu tnoitis qu'une domination et tin pouvoir despotique; c'était uti gouvernement de charité. Les clercs avaient part k la puissance de Tévéque^ puisqu*il ne faisait rien d'iidportant sans leur conseil. Il consultait surtout les prêtres, qui étaient comme le sénat de TEgUse. Ils étaient si vénérables et les évêques si humbles, qu'il y avait à Textériear peu de différenée entre eux. Les clercs avaient une espèce d'autorité sur l'évêque même, ayant contlniiellemeot les yeux ouverts sur sa doctrine et sur ses mœurs. Ils Tassistaient dans toutes les fonctions publiques, comm» les officiers des magistrats, ou plutôt comme des disciples qui suivent leurs maîtres ; car ils étaient attachés à lui comme les apôtres à Jésus- Christ. Si donc l'évêque eût entrepris d^ensei^net ou de faire quelque chose de contraire aux traditions apostoliques, les anciens prêtres et les anciens diacres ne l'eussent pas souffert, ils l'en eussent averti charitablement ; s'il n'eût pas profité de leurs avis , ils s'en fussent plaints aux autres évêques, et l'eussent aussi accusé dans un concile.
Là plupart des clercs menaient la vie ascétique, n'usant que de légumes ou de viandes sèches, jeûnant souvent, et pratiquant les autres austérités autant que le grand travail de leurs fonctions le pouvait permettre. Surtout la continence était recommandée aux évêques^ aux prêtres et aux diacres. Ce n'est pas que l'on n'élevât souvent à ces ordres des gens mariés; car comment aurait-on trouvé entre les Juifs et les païens qui se convertissaient tous les jours , des hommes qui ne le fussent pas étant arrivés à un âge mûr? Mais quand celui que l'on faisait évêque avait encore sa femme, il commençait dès lors à ne la plus regarder que comme sa sœur ; et l'Eglise latine a toujours fait observer la même discipline aux pi'êtres et aux diacres. U leur était toutefois ordonné d'avoir soin de leurs femmes, et de ne point les abandonner comme des étrangères; et on les nommait quelquefois diaconesses, à cause de la dignité de leurs maris.
On ne souffrait point que les clercs logeassent des femmes avec eux. Entré les accusations éontre Paul de Sa- Tilosate, il est dit qu'il tèûait chez lui deux femmes jeunes , et s'en faisait suivte partout, et qu'il soutïràlt que ses
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prêtres et ses diacres entretinssent de ces sortes de femmes qae Ton appelait «oiM-tn^roduiïe^. Un évêque nommé Pomponius adressait à saint Cyprien des plaintes semblables , sur des abus qui s'étaient glissés à ce sujet, et qui toujours ont été énergiquement combattus; témoin saint Gtirysostome, et surtout le concile de Nicée, qui défendit absolument aux clercs toute habitation avec des femmes étrangères, à Texception des sœurs, des mères et des tantes.
Les usages des églises n'étaient pas entièrement uniformes sur cet article du célibat des clercs. Saint Jérôme dit que les Eglises d'Orient, de Rome, d'Alexandrie et d'Antioche n'admettaient aux saints ordres que ceux qui n'étaient pas mariés, ou qui se séparaient de leurs femmes. Saint Epiphane dit que l'Eglise observe exactement de ne point ordonner de bigames ; que celui même qui n'a été marié qu'une fois n'est point reçu pour être sous- diacre, diacre, prêtre ou évêque, du vivant de sa femme.
On s'est depuis relâché en Grèce et en Orient de ces règles de continence ; mais en quelque lieu que ce soit de TEglise catholique, il n'a jamais été permis à un prêtre de se marier après son ordination. S'il le faisait, on le dépo* sait^ et on le réduisait à l'état de simple laïque. Quant aux clercs inférieurs , comme les lecteurs et les portiers , ils étaient mariés pour l'ordinaire, et habitaient avec leurs femmes. Aussi plusieurs passaient leur vie dans ces ordres^ du moins ils y demeuraient plusieurs années, pendant lesquelles il pouvait arriver, ou qu'ils perdissent leurs femmes, ou qu'ils s'en éloignassent d'un commun accord, pour mener une vie plus parfaite.
Tous les clercs, jusqu'aux évêques^ vivaient pauvrement, ou du moins simplement, comme les gens du commun, sans que rien les distinguât à l'extérieur. Le juge interrogeant saint Sabin, évêque d'Assise, lui demandait s'il était libre, ou esclave. Comme ils étaient les plus recherchés dans les persécutions , ils n'avaient garde de se faire reconnaître par l'habit, ou par quelque autre marque de leur profession ; ils paraissaient tout au plus comme des philosophes. Plusieurs avaient distribué aux pauvres leur patrimoioe avant que d'être élevés aux ordres. Plusieurs, après leur ordination , continuaient de vivre du travail de leurs mains, à Texemple de saint Paul. Ce n'est pas qu'ils ne pussent vivre aux dépens de l'Eglise ; elle fournissait tout ce qui était nécessaire pour la subsistance des clercs, et chacun recevait par mois ou par semaine une certaine dis-
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tribution en espèces ou en argent, selon son ordre; car les portions des clercs les plus élevés en dignité, et chargés par conséquent d'un plus grand travail, étaient plus grandes, suivant le précepte de saint Paul. Il y en avait aussi qui gardaient leur patrimoine. Saint Gyprien au temps de son martyre avait encore des jardins accompagnés de quelques logements. On leur permettait de faire quelque trafic, pourvu qu*il ne les engageât pas à voyager hors de la province.
Les pasteurs et les clercs ne se rendaient pas moins aimables par leur charité et leur application au service, que vénérables par leurs autres vertus. L'évèque ne manquait jamais de présider aux prières publiques, d'expliquer les saintes Ecritures, et d'offrir le sacrifice tous les dimanches ou les jours de station. Lui et ses prêtres étaient continuellement occupés à instruire les catéchumènes, à consoler les malades, exhorter les pénitents, réconcilier les ennemis. Ils accordaient tous les différends; car on ne souffrait point, suivant la défense de saint Paul^ que les Chrétiens plaidassent devant les tribunaux des infidèles ; ceux qui ne voulaient pas se soumettre à l'arbitrage de l'évèque étaient excommuniés comme pécheurs impénitents et incorrigibles. Mais les différends étaient rares entre les Chrétiens, désintéressés, humbles et patients comme ils étaient. C'était d'ordinaire le lundi que les évêques prenaient pour examiner les procès, afin que si les parties n'acquiesçaient pas d'abord au jugement, ils eussent le loisir de les apaiser, et de leur faire entendre raison avant le dimanche suivant, où ils devaient tous prier ensemble et communier. L'évèque était assis avec ses prêtres, assisté des diacres, et les parties debout au milieu. Après les avoir ouïes, il faisait son possible pour les faire conveniramiablement, elles réconcilier avant que de prononcer le jugement. On y recevait aussi les plaintes contre ceux qui étaient accusés de ne i>as vivre en Chrétiens. L'évèque ne jugeait point seul, mais avec ses prêtres.
Il avait la souveraine disposition de tout le trésor de l'Eglise, et on ne craignait pas^u'il en abusftt. Si 1 on eût eu le moindre soupçon contre sa probité, on se fût bien gardé de lui confier le gouvernement des âmes, plus précieuses sans comparaison que tous les trésors. C'était donc à lui que s'adressaient tous ceux qui iBivaient besoin de secours ; il était le père de tous les pauvres, et le refuge de tous les misérables.
Qui pourra après cela s'étonner de l'affection et du respect que les fidèles portaient aux prélats ? On remarque
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de saint Ppkcarpe q[up o'étsût ^ qui le déchausserait le premier. Il était ordinaire de se prosterner devant les prêtres en le$ abordant, et de leur baiser les pieds en attendant leur bénédiction. On se tenait trop heureux de loger même un diacre, ou de Tavoir h sa table. On n'entreprenait aucune affaire importante sans le conseil du pasteur, qui était Tunique directeur de son troupeau. On le regardait comme rhoiume da Dieu, comme eçlui qui tenait la place de Jésus-Christ, en sorte que la vanité ou le mépris des autres était la tentation que Ton craigqait le plus pour les évêques et pour les prêtres, comme on la craignait pour ceux qui avaient le don de prophéties ou des miracles, car ces grâces étaient encore fréquentes. C'était ce respect et cet amour filial qui faisaient tout le pouvoir des pasteurs ; car ils n'avaient pour se faire obéir que la yoie de )a persuasion et les peines spirituelles. Ils ne pouvaient user aaucune autre contrainte que d'intimider les consciences, et ceux qui étaient assez impies pour mépriser leurs censures n'en souffraient aucune peine t^naporelle.