CHAPITRE XXXIIl
Patience des Chrétiens.
Telles furent à peu près les mœurs des Chrétiens tant ue le paganisme régna, et que les perséo^tioQs durèrent* iet ét^t les obligeait à une grande vigilance, et ^ une attention continuelle h Dieu et sur eux-mêmes; car, dès que la persécution était ouverte , chacun n'attendait que Tbeure d'être dénoncé même par ses plus proches parents, avides desesbiens ou passionnés pour l'idolâtrie. C'était un moyen sûr à leurs débiteurs de se libérer, et à leurs esclaves de s'affranchir. Sitôt qu'un païen avait des vues sur une fille cbrétiepne^ il pouvait la mettre dans la cruelle nécessité de donner son consentement, ou de s'exposer aux tourments* Saint Justin rapporte qu'une femme fut dénoncée par son mari parce qu'elle ne voulait point participer h ses crimes ; et qu'un homme fut puni de mort pour avoir osé demander au juge pourquoi il faisait mourir sur le seul nom de cbrétien celMi qui avait converti cette femme. Quand l'Eglise était quelque temps en paix, on a?ait sujet de craindre tûiis les jours que la guerre ne recommençât ; et cette paix n'était jamais si entière que plusieurs Chrétiens ne souffrissent pas des émotions populaires ou autrement; car nous voyons grand nombre de martyrs sous l'empereur Alexandre et sous
DBS CHBlÎTIfiNS. 191
d^auties, cependant n'ont point excité de persécutions. Saint Mélito^, evêque de Sardes en Lydie, au iv siècle , se plaint à l*empereur Aotonin que les Chrétiens sont pillée et volés impunément, et d^ nuit^ et en plein jour^ 90U3 prétexte de quelque ordonnance dont l'empereur n'avait point de connaissance. Du moins, si les supplices et les violences cessaient, la haine et le mépris ne cessaient jamais. Il était toujours permis de dire des injures aux Chrétiens , de parler et d'écrire contre eux , de s'en moquer, de les jouer en plein théâtre. Tout cela était nonseulement impuni, mais approuvé et autorisé; et les seuls passages de Celse, philosophe épicurien qui vivait au ii« siècle, rapportés par Origène, suffisent pour faire voir avec quelle indignité ils étaient traités. Ils ne pour valent éviter de voir tous les jours les cérémonies profanes des païens, et de rencontrer partout des statues infâmes et des lieux publics de débauche , d'entendre de toutes parts des discours impies et dissolus. Il fallait de la force et de la fermeté dé cœur pour conserver au milieu de tant d'obstacles une foi vive et des mœurs si pures. Aussi traitait-on de f^dbles Chrétiens ceux dont la foi pouvait être ébranlée par des pargles ou par les raisonnements des phi* losophes.
Ils avaient besoin d'ailleurs d'une grande discrétion pour retenir dans ses justes bornes cette liberté des enfants de Dieu, et cette hardiesse fondée sur le témoignage d'une bonne conscience. Ils savaient mépriser les mépris ipal fondés, et les calomnies les plus injustes, sans se mutiner contre les calomniateurs, sans murmurer, sans les hâîr. Ils avaient grand soin de ue rien faire qui pût attirer ou aigrir la persécution, de garder la paix avec tous les hommes, autant qu'il leur était possible, et de vivre n^ême si bien, qu'ils fermassent la bouche aux indiscrets et aux ignorants. Us s'abstenaient de tout ce qui n'était pas nécessaire pour la piété, et qui pouvait irriter les païens, et s'étudiaient à leur gagner le cœur en toutes manières. Les Chrétiens avaient assez de pratiques qui les distinguaient nécessairement, sans affecter des singularités superflues. Ils vivaient donc à l'extérieur comme les autres Romains, comme les autres habitants du pays où ils se trouvaient, et en tout ce qui n'était point contraire à la religion et aux bonnes mœur^* Ils ne s'empressaient point de disputer et de prêcher ceux qu'ils ne trouvaient point disposés. Ils se contentaient de prier pour eux, et de 1^"
i 9i HOBUfiS
édifier par leur patience et par leurs bonnes œuvres, leur rendant continuellement le bien pour le mal. Saint Ignace, parlant des soldats qui le gardaient : Je suis, dit-il, attaché avec des léopards qui deviennent pires même qtuind on leur fait du bien; mais leur malice est mon instruction. Saint Polycarpe reçut gaiement ceux qui vinrent le prendre, et leur donna à souper et à coucher avec beaucoup d*honnêteté. Saint Cyprien fit donner vingt-cinq pièces d*or à son bourreau. Saint Maximilien fit donner au sien un habit neuf. Un autre ancien martyr ayant été accusé d'être Chrétien, et mis en prison, puis délivré, vendit tout son bien, et en donna le prix, partie aux pauvres, partie à ses accusateurs, les regardant comme ses bienfaiteurs. Un autre, nommé Paul, étant condamné à perdre la tête, demanda un peu de temps pour prier, et pria Dieu pour ses proches, pour les Juifs, pour tous les assistants, enfin pour le juge qui Tavait condamné, et pour le bourreau qui devait rexécuter.
Leur patience éclatait principalement à Tégard des princes et des magistrats du siècle. On ne les entendait jamais se plaindre du gouvernement^ ou parler avec mépris des puissances. lis leur rendaient tout Thonneur et toute Tobéissance qui ne les engageaient à aucune idolâtrie ; ils payaient les tributs, non-seulement sans résistance, mais sans murmures ; et plutôt que de les-frauder, ils donnaient le travail de leurs mains pour y subvenir.
Loin d*exciter des séditions et des révoltes, ils n'eurent jamais de part à toutes les conspirations qui se formèrent contre les empereurs pendant ces trois siècles, quelque méchants que fussent ces empereurs, quelque cruelles que fussent les persécutions. Les Chrétiens furent les seuls qui ne cherchèrent point à se défaire de Néron , de Domitien, de Commode, de Caracalla, et de tant d'autres tyrans. Des gens poussés à bout par tant d'injustices et de cruautés inouïes ne cherchèrent jamais à prendre les armes pour leur défense, quoiqu'ils fussent en plus grand nombre qu'aucune des nations qui faisaient la guerre aux Romains. Bien plus, tant de soldats chrétiens dont les armées romaines étaient remplies ne se servirent jamais des armes qu'ils avaient en main que suivant les ordres de leurs princes et de leurs chefs ; et l'on vit des légions entières , comme celle de saint Maurice, se laisser massacrer sans résistance , plutôt que de manquer à ce qu'ils devaient à Dieu ou à César.
DES CHRÉTIEIXS. lO
A peiûe purent-ils se résoudre à ouvrir la bouche porur se défendre, et à publier quelques réponses pour les horribles calomnies dont on les chargeait. Ils se contentèrent pendant près d'un siècle de souffrir, à Texemple de leur divin maître, qui ne répondait rien à ses accusateurs, et se livrait sans résistance à ceux qui le jugeaient injustement. Leurs bonnes actions. étaient toute leur justification. Ce ne fut que du temps de Tempereur Adrien, dans le ii« siècle, qu'ils commencèrent à écrire quelques apologies, mais si respectueuses^ et toutefois si fermes et si graves, qu'il est aisé de voir qu'elles ne venaient que d'un zèle sincère pour la vérité.
Cette patience invincible força à la fin toutes les puissances de se soumettre à l'Evangile. Les persécutions duraient encore, qu'il y avait déjà un nombre prodigieux de Chrétiens. Nous ne sommes que depuis hier, disait TertuUien; et nous remplissons tout, vos villes, vos mai-* sons, vos bourgades, vos colonies, vos camps même, vos tribus, vos palais, votre sénat, vos places publiques. En effet, il y avait des Chrétiens de toutes conditions et dans les plus grandes dignités. Nous voyons dans le Martyrologe des sénateurs, des préfets, des proconsuls, des tribuns, des questeurs, des consuls même. Nous voyons des ChréticDs entre les domestiques et les principaux officiers des empereurs, de Néron, de Trajan, d'Alexandre^ de Décius, de Valérien, de Dîoclétien.
Le peuple, touché des vertus et des fréquents miracles des Chrétiens, commençait à leur faire justice^ et à publier hautement que leur Dieu était grand et qu^ils étaient innocents. Il arrivait quelquefois, tandis que l'on tourmentait des martyrs, quela populace, amassée à ce spectacle, prenait leur parti malgré eux, et chassait le magistrat de son tribunal à coups de pierres. Souvent les greffiers, les geôliers, les gardes, les soldats, les bourreaux se convertissaient, s'écriant tout d'un coup qu'ils étaient Chrétiens, et se rendaient compagnons de leurs supplices. On a vu jusqu'à des comédiens se convertir sur le théâtre où ils jouaient les saints mystères, et devenir des martyrs illustres. De là vint l'extrême cruauté de la dernière persécution; on voyait que tout le monde se faisait Chrétien; niais elle ne fit, non plus que les autres, qu'étendre et affermir la religion ; en sorte que tout lui etsit déjà favorable quand Constantin s*en déclara le protecteur.
194 HOBUBS