‹ Les mœurs des Israélites et des ChrétiensChapitre 7 sur 103 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

. Leurs occupations. — Agriculture. • '

Entre les Israélites je ne vois point de professions distinguées. Depuis le chef de la tribu de Juda jusqu'au dernier cadet de Benjamin, tous étaient laboureurs et pâtres , menant eux-mêmes leurs troupeaux. La vieillard de Galbaa, qui logea le lévite dont la femme fut outragée, revenait le soir de son travail , quand il l'invita à se retirer chez lui , Gédéon battait lui-même son blé y quand un ange lui dit qu'il délivrerait son peuple. Ruth gagna les bonnes grâces de Booz en glanant sa moisson. Quand Saûl reçut la nouvelle du péril où était la ville de Jabës en Galaad , il conduisait un couple de bœufs^ tout roi qu'il était. Chacun sait que David gardait les brebis quand Samuel l'envoya chercher pour le sacrer roi, et il retourna à son troupeau après avoir été appelé pour jouer de la harpe devant Saûl. Depuis qu'il fut roi , ses enfants faisaient une grande fête lorsqu'ils tondaient leurs moutons. Elisée fut appelé à la prophétie lorsqu'il menait une des douze charrues de son père; l'enfant qu'il ressuscita était avec son père à la moisson, quand il tomba malade ; et le mari de Judith, quoique fort riche^ gagna le mal dont il mourut en une pareille occasion. L'Ecriture est pleine de semblables exemples.

C'est sans doute ce qui choque le plus ceux qui ne connaissent point l'antiquité, et qui n'estiment que nos mœurs. Quand on leur parle de laboureurs et de bergers, ils se

figurent des paysans grossiers , menant une vie pénible et triste dans la pauvreté et le mépris, sans cœur, sans esprit, sans éducation; ils ne considèrent pas que les habitants de la campagne ne travaillent pas seulement pour leur subsistance, mais pour fournir les choses nécessaires à tous ceux qui sont dans les conditions que nous estimons plus relevées. Car c'est Thomme des champs qui nourrit les habitants des villes, les oflSciers de justice et de finance, les ecclésiastiques, etc., et, de quelque détour que Ton se serve pour convertir l'argent en denrées ou les denrées en argent, il faut toujours que tout revienne aux fruits de la terre et aux animaux qui y vivent. Cependant, quand nous comparons ensemble tous ces différents degrés de conditions^ nous mettons au dernier rang ceux qui travaillent à la campagne; et plusieurs estiment plus de ^os bourgeois inutiles, sans force de corps, sans industrie, sans aucun mérite, parce qu'ayant plus d'argent ils mènent une vie plus commode et plus délicieuse.

Mais si nous imaginions un pays où la différence des conditions ne fût pa^ si grande, où vivre noblement ne fût pas vivre sans rien faire, mais conserver soigneusement sa liberté , c'est-à-dire n'être sujet qu'aux lois et à la puissance publique, subsister de, son fonds sans dépendre de personne, et se contenter de peu plutôt que de faire quelque bassesse pour s'enrichir ; un pays où l'on méprisât l'oisi*veté , la mollesse , et Fignorance des choses nécessaires pour fa vie , où l'on fît moins de cas du plaisir que de la force du corps; en ce pays*là il serait bien plus honnête de labourer ou de garder un troupeau, que de jouer ou se promener toute la vie. Or il ne faut pas recourir à la république de Platon pour trouver des hommes en cet état ; c'est ainsi qu'a vécu la plus grande partie du monde pen^ dant près de quatre mille ans. '

Pour commencer par ce que nous connaissons le mieux, telles étaient les maximes des Grecs et des Romains. On voit partout dans Homère des rois et des princes vivant des fruits de leurs terres et de leurs troupeaux, et travaillant de leurs mains. Hésiode a (ai}, un poème exprès pour recommander le travail de la campagne^ comme Tunique moyen de subsister et de s'enrichir honnêtement ; et il blâme son frère, k qui il l'adresse, de vouloir vivre aux dépens d'autrui, en plaidant des causes et en poursuivant des affaires. U traite de fainéantise cet emploi, qui fait parmi nous l'occupation de tant de geos. On voit par l'Economie de Xéno*

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phon que les Grecs n'avaient rien diminué de cette estime

pourFagriculture^dansletemps de leur grande civilisation.

Ainsi on ne doit point attribuer à la grossièreté et à Tignorance des lettres rattachement des anciens Romains aux habitudes de la campagne; c'est plutôt une marque de leur bon sens. Gomme tous les hommes naissent avec des bras et nn corps propre au travail, ils croyaient que tous s'en devaient servir, et qu'ils ne pouvaient mieux les employer qu'à tirer de la terre une subsistance assurée et des richesses innocentes^ Ce n'était pas toutefois lavarice qui les y attachait, puisque ces mêmes Romains méprisaient l'or et les présents des étrangers; ce n'était pas aussi qu'ils ne fussent braves et belliqueux, puisque c'est en ce temps même qu'ils soumirent toute l'Italie, et acquirent ces forces immenses qu'ils employèrent depuis à la conquête du monde. Au contraire, la vie pénible et frugale de la campagne fut la principale cause de ces grandes forces, leur donnant des corps robustes et endurcis au travail , et les accoutumant à une <M8cipline sévère. Quiconque connaît la vie de Gaton le Genseur ne peut le, soupçonner de bassesse de cœur et de petitesse d'esprit. Gependant cet homme illustre^ qui avait passé par toutes les charges de la république lorsqu'elle était dans toute sa force, qui avait gouverné des provinces et commandé des armées, grand orateur, grand juriscon^ suite, grand politique, n'a pas dédaigné d'écrire toutes les façons qu'il faut faire aux terres et aux vignes, et comment il faut bâtir des étables pour les diverses espèces de bestiaux, nn pressoir pour le vin ou pour l'huile; tout cela dans le dernier détail ; en sorte que l'on voit qu'il était parfaitement instruit, et qu'il écrivait pour l'usage, et non pour l'ostentation.

Avouons-le donc de bonne foi : le mépris que nous avons pour le travail de la campagne n'est fondé sur aucune raison soUde, puisque ce^ travail s'accorde parfaitement avec le courage, avec toutes les vertus de la guerre et de la paix, et même avec la véritable politesse. Hais d'où vient ce mépris^ il en faut découvrir la véritable origine. Il ne vient que de la coutume et des anciennes mœurs de notre nation. Les Francs et les autres peuples germaniques vivaient dans des pays couverts de bois, où ils n'avaient ni blé, ni vin, ni bons fruits ; ainsi il fallait vivre de chasse, comme fon( encore dansTAmériilue les sauvages des pays froids. Après avoir passé le Rhm et s'être établis dans de meilleures terres, ils voulurent bien profiter des commodités de l'agri-

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culture , des arts et du commerce , mais ils ne roalarent pas s'y appliquer. Ils laissèrent ces occupations aux Romains qu'ils s*étaient soumis, et demeurèrent dans leur ancienne ignorance^ dont ils se sont fait honneur avec le temps, et j ont attaché une idée de noblesse dont nous avons peine à nous défaire.

Hais autant ils ont abaissé ragricolture , autant onMIs relevé la chasse, dont les anciens ont fait beaucoup moins de cas. Ils en ont fait beaucoup, et Font poussée jusqu'aux dernières finesses, n*y épargnant ni la peine ni la dépense ; c'a été l'occupation la plus ordinaire de la noblesse. Cependant 9 à regarder les choses en elles-mêmes , le travail qui tend à la culture des terres et à la nourriture des animaux domestiques vaut bien celui qui ne tend qu^à prendre des bêtes sauvages, souvent aux dépens des terres cultivées : l'exercice modéré de celui qui gouverne de grands troupeaux vaut bien l'exercice violent et inégal d'un chasseur, et les bœufs et les moutons sont des bêtes pour le moins aussi utiles à la vie que les chiens et les chevaux. Ainsi on pourrait douter si nos mœurs sont aussi raisonnables sur ce point que celles des anciens.

Au reste, ce n'étaient point seulement les Grecs et les Romains qui honoraient l'agriculture comme les Hébreux : les Carthaginois, Phéniciens d'origine, en avaient fait une V grande étude, comme il parait par les vingt-huit livres que Magon en avait écrits. Les Egyptiens l'honoraient jusqu'à adorer les animaux qui y servent. Les Perses , dans leur plus grande puissance, avaient dans chaque province des intendants pour veiller à la culture des terres; et Gyrus le Jeune avait pris plaisir à planter et à cultiver un jardin de sa propre main. Pour les Ghaldéens, on ne doutera pas qu'ils ne fussent grands laboureurs, si Ton considère la fertilité des campagnes de Babylone, qui rapportaient deux à trois cents grains pour un. Enfin l'histoire de la Chine nous apprend que l'agriculture y était aussi fort estinoiéa dans les temps les plus anciens et les meilleurs. Il n'y a que la domination des peuples septentrionaux qui a fait mépriser par tout le monde le travail de la campagne.

Quittons donc les idées basses que nous en avons prises dès l'enfance. Au lieu de nos villages où nous voyons d'un côté des châteaux et des maisons de plaisir, et de l'autre de misérables chaumières, figurons-nous ces grandes fermes que les Romains appelaient villas^ qui comprenaient le logement du maître, la basse-cour, les granges, les^étables,

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les cases des esclaves ; toat cela en symétrie, bien bâti, bien entretenu^ et bien propre. On en peut voir des descriptions dans Varron et dans Cohimelie . Ces esclaves étaient la plupart plus heureux que nos paysans^ bien nourris, bien vêtus, sans aucun souci pour Tavenir de leurs enfants. Les maîtres, tout ménagers qu'ils étaient, vivaient plus k Taise que nos gentilshommes. Vous voyez dans Xénophon un citoyen d'Athènes qui , se promenant le matin par ses terres^ et visitant ses ouvriers, travaillait en même temps pour sa santé par Texercice du corps, et pour Taccroissement de son bien par son assiduité à le faire profiter ; en sorte qu'il était assez riche pour donner à sa religion , au service de TBtat et à sbs amis. Cicéron parle de plusieurs laboureurs de Sicile si riches et si magnifiques, que leurs maisons étaient ornées de statues d'un grand prix , et qu'ils se servaient de vases d'or et d'argent ciselés.

Enfin il faut reconnaître que tant que les plus nobles et les plus riches de chaque pays n'ont point dédaigné cdtte profession , la plus ancienne de toutes, leur vie a été plus heureuse, parce qu'elle a été plus naturelle. Ils vivaient plus longtemps et en meilleure santé; leur corps était plus propre aux fatigues, de la guerre et des voyages, leur esprit plus sérieux et plus solide. Etant moins oisifs , ils s'ennuyaient moins, et ne cherchaient point à raffiner sur leurs plaisirs : le travail leur rendait sensibles les moindres divertissements. Us pensaient moins au mal, et avaient moins d'intérêt de mal faire ; car leur vie simple et frugale ne donnait pas occasion à de grandes dépenses ni à de grandes dettes : par conséquent il y avait moins de procès, de ventes de biens, de renversements de famille; moins de fraudes, de violence^ et de tous les crimes que la pauvreté vraie ou imaginaire fait commettre, faute de vouloir ou de pouvoir travailler. Le pis est que l'exemple des riches et des puissants entraîne tous les autres, et fait que quiconque se croit tant soit peu> au-dessus de la lie du peuple a honte de travailler, surtout à la terre. De là viennent tant d'efforts pour subsister d'industrie^ tant de nouveaux artifices que l'on invente tous les jours pour faire passer Targent d'une bourse à l'autre. Dieu sait combien sont innocents tous ces moyens de vivre si forcés; du moins sont-ils bien fragiles pour la plupart; au lieu que la terre nourrira toujours ceux qui la cultiveront, si d'autres ne leur ôtent ce qu'elle leur donne.

Loin donc que la vie champêtre et laborieuse des Israé-

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lites doive les rendre méprisables ^ c'est nne preuve de leur sagesse, de leur bonne éducation, et de leur fermeté à garder les maximes de leurs pères. Ils savaient que rhomme avait été mis dans le paradis terrestre pour y travailler, et qu'après son péché il avait été condamné à un traTail bien plus pénible et plus ingrat. Ils étaient persuadés de ces vérités solides tant de fois répétées dans les livres de Salomon : que Tindigence est la suite de la paresse; que celui qai dort en été au lieu de faire sa moisson , ou qui ne laboure point l'hiver de peur du froid, mérite de mendier et de ne pas trouver du pain ; que Tabondance est reffet naturel de la force du travail ; que les biens acquis trop promptement n'attirent pas de bénédictions; que la pauvreté frugale, avec la joie et la simplicité, est bien pré* férable à une abondance tumultueuse et à une richesse in-> solente. Salomon fait voir les inconvénients des deux extrémités de la misère et de l'opulence, et enseigne que les désirs du sage sont bornés aux nécessités de la vie. Il entre même dans le détail des préceptes d'économie : Préparez, dit-il, ^os otwrages au dehors, et laboure» soigneusemeni votre terre y afin que vous fuissiez ensuite hàtir voire mai^ son, A quoi revient cette maxime de Gaton : qu'il ne faut point délibérer pour planter, mais qu'il faut délibérer pour bfltir.

Or, dans ce livre des Ph)verbes et dans toute rBcriture, ce qui s'appelle travaH, affaires, biens, se rapporte toujours à la vie de la campagne ; ce sont toujours des terres, des vignes, des prés, des bœufs, des moutons. Us en tirent même la plupart des expressions figurées. Les rois et les antres chefs sont des pasteurs^ les peuples des troupeaux : les conduire, c'est le$ faire paître. Aussi les Israélites ne cherchaient-ils leur subsistance que dans les biens les plus naturels, c'est-à-dire les terres et les bestiaux; d'où il faut, par nécessité, que se tire tout ce qui fait la richesse des hommes, par les manufactures, la marchandise, les rentes ou le commerce d'argent.

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