CHAPITRE VII
Qualité dô la terre sainte et sa fertilité.
Les Israélites habitaient cette terre promise aux patriarches, dont TEcritnre dit souvent que le lait et le miel en découlent, pour marquer sa grande fécondité. Ce pays^ qui est si chaud en le comparant au nôtre, est bien avant
DBS naAâUTEs. 2à
dans la aon9 tempérée, entre les trente-un et trente-troisième degrés de latitude. Il est borné au midi par de grandes montagnes qui arrêtent Tair brûlant des déserts de FArabie, et qui con'tiauent bien ayant à Torient, comme ces déserts. La mer Méditerranée , qui le borde au couchant en tirant au nord, y envoie des vents rafraîchissants ; et le mont Liban semble avoir été placé plus au nord pour arrêter les plus froids. C'est la mer Méditerranée que l'Ecriture appelle d^ordinaire la grande mer ; car les Hébreux connaissaient peu rOcéan, et ils donnaient aussi le nom de mer aux lacs et à toutes les grandes pièces d'eau. Le dedans du pays est diversifié par quantité de montagnes et de collines avantageuses pour les vignes, pour les arbres fruitiers et pour le menu bétail. Les vallons fréquents donnent lieu à quantité de torrents, très-nécessaires pour arroser le pays, qui n'a point d'antre fleuve que le Jourdain. Les pluies y sont rares, mais réglées. Il en vient au printemps et en automne ; et c'est ce que l'Ecriture appelle la pluie du matin et celle du soir, regardant l'année comme un jour. En été les rosées abondantes suppléent h la rareté des pluies. Il y a des plaines propres au labour et aux pâturages, particulièrement la grande plaine de Galilée ; et cette variété de terrain en un petit espace fait des paysages très-agréables à la vue, surtout quand un pays est bien habité et bien cultivé. Car il ne faut point juger de la Terre- Sunte par l'état où on la voit aujourd'hui. Depuis le temps des croisades elle a été ravagée par Ses guerres continuelles, jusqu'à ce qu'elle soit tombée sous la puissance des Turcs. Ainsi elle est presque déserte; on n'y voit que de. misérables villages, des ruines y des terres en friche et abandonnées, mais pleines de grandes herbes, qui montrent leur fertilité naturelle. Les Turc» la négligent comme ils négligent toutes leurs provinces, et plusieurs familles d'Arabes bédoums sont en possession d'y camper et d'y piller impunément. Il faut donc, pour savoir ce qu'elle était autrefois ^ consulter les anciens autqurs, Josèphe, et surtout l'Ecriture sainte. Voyez le rapport que firent les espions de Moïse et h prodigieuse grappe qu'ils apportèrent ; et, pour ne pas vous en étonner, comparez nos raisins de France avec ceux de l'Italie, qui est un pays froid à proportion dé la Palestine. Il en est de même de la plupart de nos fruits. Leurs noms montrent encore qu'ils nous viennent d'Asie et d'Afrique ; mais ils n'ont pas conservé avec leurs noms leur grosseur et leur saveur naturelles.
%i MGBURS
Les Israélites recueillaient quantité de blé et d*orge, et le pur froment est compté comme la principale marchandise
Îu'ils portaient à Tyr. lis avaient Thuile et le miel ea abonance. Les montagnes de ' Juda et d'Ephraïm étaient de grands vignobles : aux environs de Jéricho il y avait des palmiers de grand revenu, et c'était le seul endroit du monde ou se trouvait le vrai baume.
Cette fertilité du pays, et le soin qu'ils avaient de le cultiver, font comprendre comment, étant si petit, il pouvait nourrir un si grand nombre d'hommes; car il faut d'abord de la foi pour croire tout ce que rEcriture en dit. Quand le peuple entra dans cette terre la première fois, il y avait plus de six cent mille hommes portant les armes , depuis vingt ans jusqu'à soixante. Dans la guerre de Gabaa, la seule tribu de Benjamin , la moindre de toutes , avait une armée de vingt-cinq mille hommes ; le reste du peuple en avait quatre cent mille. Saûl mena deux cent dix mille hommes contre les Amalécites quand il les extermina. David entretenait continuellement douze corps de vingt -quatre mille hommes chacun, qui servaient par mois; c'était en tout deux cent quatre-vingt-huit mille hommes ; et dans le dénombrement du peuple, qui lui attira la colère de Dieu, il se trouva treize cent mille combattants. Josaphat alla plus loin h proportion ; car, quoiqu'il n'eût guère que le tiers du royaume de David, il avait plusieurs corps de bonnes troupes, qui tous ensemble faisaient onze cent soixante mille hommes sous sa main , sans compter les garnisons de ses places.
Il n'y a rien d'incroyable à tout cela : on voit des exemples semblables dans les histoires profanes. La grande Thebes d'Egypte fournissait de ses habitants seuls sept cent mille combattants. A Rome, au premier cens de Servius Tullius, l'an 188 de sa fondation, on comptait quatre-vingt mille citoyens capables de porter les armes. Cependant ils ne pouvaient subsister que des terres qui sont aux environs de Rome , et dont la plupart sont aujourd'hui stériles et inhabitées; car leur, domination ne s'étendait pas plus loin que huit à dix lieues.
C'était le principal fondement de la politique des anciens. La multitude du peuple, dit le Sage, e^^ la gloire du roi^ et le petit nombre des sujets est la honte du prince. Ils s'appuyaient beaucoup moms sur la finesse que sur la force active. Au lieu de s'appliquer à entretenir des intelligences chez leurs voisins, à y fomenter la division^ et à se donner
DBS ISRAÉLITES. SS
de la réputation par de faux bruits, ils travaillaient à peupler et à cultiver leur pays^ à le faire valoir autant qu'il était possible, soit qu'il fût petit, soit qu*il fût grand. Ils s'étudiaient à rendre les mariages faciles et la vie aisée, à procurer la santé et Fabondance, à tirer de leur terre tout ce qu'elle pouvait produire. Ils exerçaient leurs citoyens au travail, leur inspiraient l'amour du pays, l'union entre eux, la soumission aux lois. Voilà ce qu'ils appelaient poli* tique. Ces maximes sont belles, dira quelqu'un ; mais réveil nons au fait particulier : montrez-nous comment il est pos-^ 2 sible qu'un pays aussi petit que la Palestine nourrisse un si ! grand nombre d'hommes. Pour le voir il faut se donner la ^ patience de calculer, et ne pas dédaigner d'entrer dans le
* détail, sans quoi il n'y a point de preuve solide.
^ Josèphe nous a conservé un fragment précieux d'Hécatée
^ d'Abdère, qui vivait du temps d'Alexandre le Grand, et
!* s'attacha au premier Ptolémée, et qui, après avoir dit plu-
^ sieurs particularités remarquables touchant les mœurs des
^ Juifs, ajoute que le pays qu'ils habitent contient environ
^ trois millions d'arures de terre très-bonne et très-fertile.
^ L'arure, selon Eusthatius, était de cent coudées, c'est-a-
^ dire de cent cinquante pieds^ qui, multipliés en carré, en
^ font vingt-deux mille cinq cents. Or notre arpent de cent
^ perches contient quarante mille pieds carrés, à ne compter
^ la perche que de vingt pieds ; ainsi neuf de nos arpents font
^ seizes arures.
^ Je me suis informé de ce que rapportent nos meilleures
terres ; et j'ai appris qu'elles peuvent rendre par arpent
^ jusqu'à un muid de blé, mesure de Paris. J*ai cherché en-
^^ core ce qu'il faut pour la nourriture d'un homme, et j'ai
^^ trouvé qu'à lui donner par jour deux livres six onces de
^t pain , il consomme un minot de blé par mois, c'est-à-dire
^^ trois setiers par an. Mais ce ne serait pas assez pour nos
3^ Israélites : il faut leur donner au moins le double, et j'en
^ trouve la preuve dans l'Bcriture. Quand Dieu leur envoya
^ la manne dans le désert, il ordonna que chacun en prit
^ tous les jours un gomor par tête, ni plus ni moins : et il
est dit plusieurs fois que c'était ce qu'un homme pouvait
* manger. Or le gomor, rapporté à nos mesures, fait trois '> litrons et demi, et le poids de plus de cinq livres et de- ^ mie. Ce sont donc environ sept setiers par an : par con- '^ séquent chaque arpent ne pourrait nourrir au plus que '^ deux hommes; et les trois millions d'arures faisant un '^ million six cent quatre-vingt-sept mille cinq cents arpentai
nourriraioBl troii millions trois cent soixsnte^qninze mille hommfis»
Je sais bien que ce nombre oe suffirait pas povr flaire les douze cent mille combattants de Josaphat ; il ne commandait pas la moitié du pays ; et, quoique tons les Israélites portassent les armes san» distinctioii de contËtioDS, il y avait toujours beaucoup de gens inutiles pour la guerre. îi faut compter à peu {« es autant de femmes que d^bommes. Il faut compter plusieurs Tieillards, et encore plus d^enfsmts: et quoique à proportion il leur faille moins de nourriture, il en faut toujours beaucoup pour un si grand nombre. De
Elus il était nécessaire, suivant la loi, de laisser reposeï I terre tous les sept ans.
Mais il faut remarquer que le passage d'Hécatée ne regarde que les terres labourabtes des Jaifs^ et enccnre les meilleures , car qui pt eaadrait toute Tétendue de la torre d'Israël, il y en aurait près de quatorze fois autant; on ne peut lui donner moins, suifant nos cartes, que la valeur de cinq degrés en carré. Or un degré faât deui millions neuf cent trente mille deux cent cmquanle-4ie«f arpents carrés, et les cinq degrés, quatorze miiliofis six cent einquante-un mille deux cent quatre-vingt-quinze arpents. 11 est donc évident qu'Hécatée n'en a compté qu'une petite partie. Il a laissé ce que les Samaritains qccopsdent de son temps, les lacs, les déserts, les terres slériles,* tes vignobles , les plants d'arbres , les pâturages; car il en fatlait beaucoup pour leurs grands troupeaux, et toutefois ils tiraient encore du bétail du dehors. Le roi de Moab payait à Acbab, roi d'Israël, un tribut de cent mille agneaux, et d'autant de béliers ; d'autres Arabes amenaient à Josapbat sept mille cent béliers^ et autant de boucs.
Tout ce bétaU était d'un grand secours pour la subsistance, non-seulement par les chairs, mfais par les laitages : joint que les Israélites vivaient simplement, et que tout ce qu'il y avait de bonnes terres était soigneusement cultivé, car il y avait peu d& bois : ils n'avaient ni parcs pour la chasse, ni avenues» ni parterres. On voit par le cantiffue de Salomon que les jardins étaient ptem» d'arbres fruitiers, ou de plantes aromatiques. Il faut encore moins être en peine du logement que de la nourriture, puisque, non-seulement un demi-arpent de terre, mais un quartier, est plus que suffisant pour loger au large, non pas un homme, mais une famille entière.
DES ISHl&ITES. n