CHAPITRE L
Bichesses des églises.
En effet, la pauvreté de ces saints évéques était pure-^, ment volontaire au milieu de la grande richesse des églises, qui fut un des premiers effets de sa liberté. On aura peine ^ croire ce que j'en dirai, quoique les preuvelï soient constantes.
Toutes les vies des papes^ depuis saint Sylvestre, et du commencement du iv* siècle jusqu'à la fin du ix«, sont pleines des présents faits aux églises de Rome par les papes^ par les empereurs, et par quelques « particuliers ; et ces présents ne sont pas seulement des vases d'or et d'argent, mais des maisons dans Rome et des terres à la campagne, non-seulement en Italie, mais en diverses provinces de rempirct Je me contenterai des offrandes rapportées par saint Anastase sous le pape saint Sylvestre. Il peut s'être trompé en attribuant au grand Constantin ce qui aurait été donné par quelque autre empereur, peut-être par Constantin Pogonat ou par le fils d'Irène; mais personne ne croira qu'il ait inventé ce détail, et en quelque temps que ces offrandes aient été faites, elles montrent également la richesse des églises. Voici donc ce qu' Anastase décrit comme subsistant encore de son temps. Dans la basilique Gonstantinienne^ qui est celle de Latran, un tabernacle d'argent du poids de deux mille vingt-cinq livres, ayant au-devant le Sauveur assis dans un siège haut de cinq pieds, pesant cent vingt livres, eties douze apôtres chacun de cinq pieds, pesant quatre-vingt-dix livres, avec des couronnes d'argent très-pur. Au derrière était une autre image du Sauveur, de cioq pieds, du poids de cent quarante livres, et quatre anges d'argent de cinq pieds chacun, et de cent quinze livres, ornes de pierreries. Plus quatre couronnes 'd'or trèsrpur, c'est-à-dire des cercles portant dea^^handeliers, ornés de vingt dauphins^ chacun du poids de quinze livres ; sept autels d'argent de deux, cents livres, sept patènes d'or de trente livres chacune, quarante calices d'or d*une livre pièce; cihqcentscalices d'argent chacun de deux livres, cent soixante chandeliers d'argent, dont quarante-cinr
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pesaient trente livres la pièce, le reste Vingt livres^ et pla-sieurs autres vases.
Dans le baptistère, la dnve était de porphyre, tout revêtue d'argent jusqu'au poids de trois mîMô huit livrés; il y avait une lampe d'or de trente livres, où brûlaient deux eents livres de baume ; un agfteau. d'îjrgent versant de l'eau, de trente livres ; un Sauveur d'argent très-pur, de cinq pieds, pesant cent soixante- dix livres; et à gauche un saint Jean-Bapl3ste d'argent de cent livres; et sept oerfs d'argent versant de l'eau, chacun de huit cents livres ; un encensoir d'or très-pur^ de dix livres, orné de quarante-^ deux pierres précieuses. Tout ce qu'il donna à la basilique et au baptistère montait à six cent soixante-dix-huit litres d'4ir, et à dix-oeuf mille six cent soixairte-trêize livres dirgent, et comme ta livre romaine n'était que de douze onces, ce sont mille dix-sept marcs d'or et vingt-neuf mille cinq cents marcs d'argent^ ce qui revient à plus de quinze cent mille livres sans les façons, comptant le marc d'or à quatre cent cinquante livres^ le marc d'argent à trente livres. Gcmstantin donna de plus à la même basilique, et au baptistère, en maisons et en terres, treize mille neuf cent trentequatre sous d'or de revenu annuel, ce qui revient à pefîi près à^ent quinze tnille livres de rente, comptant le sou d'or à huit livres cinq sous de notre monnaie, selon les calculs' d'à M. le Blanc, dans son Traité historique des monnaies de France. Tout cela appartenait à la seule église de Latran. Constantin en bâtit sept autres àR^rele: Saint-Pierre, Saint-Paul, Sainte-Croix-de- Jérusalem, Sainte-Agnès, Saifit- Laurent, Saint-Pierre, et Saint-Marcellin;et il fit de grands dons à celle que saint Silvestre avait faite. Il fit encore bâ« tir une église à Ostie, une à Albane, une à Capoue, et une à Naple$. Ce qui appartenait à toutes ces égliées, en vases d'or et d'argent, monte à mille trois cent çinqùaûfe-neuf marcs d'or, et àdouze mille quatre cent trente-sept tnarcs d'argent, qui reviennent à plus de neuf cent ouatre- vingt mille livrcî^ sans les façons. Leurs revenus montaient à dixsept mille sept cent dix-sept sous d'Or, c'est-à-dire plus de cent quarante rliille livres de notre monnaie ; la valeur de plus de vingt mille livres en divei^s aromates, que' les terres d'Egypte et d'Orient devaient fournir en espèce, à ne les compter que «uivant les prix d'aujourd'hui, beaucoup moindres sans comparaison que ceux d'alors. L'église Saint^Pierre de Home, par exemple, avait des maisons dans Aniioeho, et des tertes aux environs. Elle avait des
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à Tanè en Gilice, h Alexandrie et par toute TEgf pte ; elle en atait jusque dans la province de TEuphrate, et ooe partie de ces terres étaient obligées à fournir une certaine quantité d*huile, de nard, de baume, de storax, de cannelle^ de safran, et d^aulres drogues précieuses pour les encensoirs et pour les lampes.
Ajoutez à cela les églises que Constantin et sainte Hélène sa mère firent' bAtir à Jérusalem, à Bethléem et par toute la terre saî^ite; celle dés Douze-Apôtres, et les autres qu'il fbuda à GoDStantinople , car il en bâtit toutes les églises \ celle de Nicomédie, celle d*Antioche, digne de la grandeur de la Tine. Ajoutez les libéraUlés qu^il fit aiix églises par tout l'empire. Ajoutez encore ce que donnèrent les empe^ reur suivants; ce que donnèrent les gouverneurs et tous les' autres grands seigneurs qui se firent Chrétiens; les libéralités de ces saintes dames qui quittèrent de si grands biens pour embrasser la pauvreté chrétienne^ Comme à Rome saipte Paule^ sainte Mélanie; à Gonstantinople, sainte Olympiade , et tant d'autres. Ajoutez enfin les dons des éf êques , dont chacun à Tenvl prenait soin d'orner et d'enrichir son église^ et jugez après cela quelle devait être la richesse des églises des grandes villes capitales de ces provinces que nous compterions aujourd'hui pour d^ royaumes.
Aussi voyons -nous que l'église d'Alexandrie était merveilleusement riche du temps de saint Jean l'Aumônier, qui en dispensait si saintement les grands revenus. Nous voyons par les lettres de saint Grégoire la multitude d'afTéires que lui donnaient les patrimoines de l'Eglise romaine, répandus en tant de pays, en Sicile, en Espagne, en Géule; le soin qu^il a^ait que les esclaves qui les cultivaient fussent bien traités, et que les revenus fussent appliqués è soulager les pauvres du pays mépie. Jlieft 4e tout cela n'est difiicile à croire à quiconque est tant soit peu instruit de la richesse de l'empire romain, où il était ordinaire à des particuliers de léguer à leurs amis, par testament, des villages entiers avec tous les habitants. D'ailleurs il y avait précédemment de grands biens destinés à l'entretien et k l'ornement des idoles; Il ^e consommait tous les ans de grandes sommes pour' les sacrifices, les jeux et les autres cérémonies de 1^ fausse religion. Il fut aisé d'enrichir les églises d^une partie de ce qui se perdait en ces vaines dépenses ; niais un des premiers fonds dont on les dota furent les biens qui avaient été confisqués sur les Chrétiens pendant la persécution^
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Ces grands biens des églises étaient enUèrement k la disposition des évoques ; mais les saints prélats de ce tempslà, bien loin de s'en réjouir, s*en plaignaient, et regrettaient le temps où les oblations journalières des fidèles étaient suffisantes pour la nourriture des pauvres et des clercs, et pour tous les besoins des églises. Saint Augustin offrit plusieurs fois de rendre les fonds que son église possédait, mais son peuple ne voulut jamais les recevoir. Saint Jean Chrysostome fait ce reproche aux Chrétiens, que par leur avarice et leur dureté ils ont contraiot les évéques de faire aux églises des revenus assurés, de peur, que les vierges, les veuves et les autres pauvres ne mourussent de faim, si on se fdt attendu, comme dans les premiers temps, aux aumônes casuelles. // en arrive, dit-il, deux inconvénienis: vous demeurez inutiles, et le$ prêtres de Dieu s'occupent à ce qui ne leur convient pas. Et ensuite : Les évéques sont plu^ chargés de ces soins que ne seraient des inten^ dants, des économes, des fermiers, et, au lieu de ne penser qu'au salu4 de vos âmes, ils sont inquiétés tout le jour de ce qui dirait occuper des receveurs et des trésoriers. Et encore : Votre inhumanité nous rend ridicules , puisque nous quittons la prière, l'instruction et le reste de nos saintes occupations, pour être toujours aux mains avec des marchands de vin, de blé et d'autres denrées; en sorte que l'on nous en fait des surnoms qui conviendraient mieux à des séculiers. Ils surent bien néanmoins se débarrasser de ce gouvernement temporel. Ils s'en déchargèrent d'abord sur les archidiacres, ensuite sur des économes destinés à cette seule fonction, et, pour se soulager dans les affaires mêmes de piété, ils obtinrent que les princes établiraient en chaque ville un défenseur des pauvres : c'étaient des protecteurs et des solliciteurs charitables.