CHAPITRE LU
Monastères,
Ce fut daps cq temps, et depuis la liberté de l'Eglise, uel'on commença à fonder des monastères. Dès le temps es persécutions, plusieurs Chrétiens s'étaient retirés d^ns les déserts, principalement au voisinage de l'Egypte ; et quelques-uns y passèrent le reste de leur vie, comme saint Paul, que l'on cpmpte pour premier ermite. Saint Antoine, ayant mené quelque temps la vie ascétique près du lieu de sa naissance, se retira dans le désert pour s*y exercer avec plus de sûreté, s'éloigaant de toutps les tentations qui pouvaient venir de la part qes hommes. Il fut le premier qui assembla dés disciples dans le désert, et les y fit vivre en commun. On les nomma plus simplepaent ^scè/e5^ quoiquils menassent la même vie ; on les appela Moines, c'està-dire Solitaires ; ou Ermites, c'est-à-dire habitants des déserts. On nomma Cénobites ceux qui vivaient en communauté; Anachorètes, ceux qui se retiraient dans une solitude plus entière, après avoir vécu longtemps en communauté, et y avoir appris à vaincre leurs passions. Les cénobites ne laissaient pas d'être fort solitaires, puisqu'ils ne voyaient âme vivante que leurs confrères, étant séparés de toute habitation par plusieurs journées de chemin, dans des dé-
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sdfts dd sables «ride» ot il faut tout porter, joaqu'à Teau* Ils De se iM>yaient même que le soir et la nuit, aux heuj-es de la prière, passant tout le joar à travailler dans leurs etU Mes, seuls ou deux à deux, et gardant toujours un grand ^leoce. Les cellules étaieut séparées jpar un eftpaoe coii9i<« dérable* car la place ne leur manquait pas daus ces vastes solitudes. ^ '
Saint Antoine, saint Htlarion^ saint Pacôme et les autres qui N imitèrent, ne prétendirent pas introduire une nou^ veauté, ou renchérir sur la vertu de leurs pères s ils vou** lureet seulement conserver la tradition de la pratique exacte de TEvangUe, qu*lb voyaient se relâcher de Jour en jour. Ils se proposaient toujours pour modèles les ascètes qui les avaient précédés, comme en Egypte, au rapport de Cassien , ces disciples de saint Marc qui vivaient au voisinage d' Aleiandrie , enfermés dans les maisons, priant, Biéditatt rBcritutre, travaillant deleui^s mains, ne prenant leur nourriture que la nuit, ils se proposaient la primi^ live Eglise de Jérusalem , les apôtres mêmes , les pro** phèles. Ils ne <;hercfaaient point à se faire admirer par une vie eiltraordinaire , mais seulement à vivre en véritables Gbrétiens; on le voit {Partout dans la règle de saint Basile s ce n'est qu'un abrégé 4e la morale de TEvangile qu'il propose généralement à tous. Il dit, par exemple, sur les ha-^ bits, qu'un Chrétien doit se contenter de se couvrir pour la bienséance, et se défendre du froid et des autres injures! de l'air, mais avec le moins d'embarras qu'il est possible, se cofntentant d'un seul vêtement qui serve pour le jour et la nuit ; ce qui est praticable dans le pays où il vivait. Il y a peu de chose dans cette règle qui soit particulier à des gens' séparés do monde:
• Oe que les moines avaient de sittguliér, c'était dé renoncer au nàariage, à la possession des biens temporels, à la compagnie dès autres hommes, mên^e des fidèles et de leurs parents. Au reste, c'étaient dô boii» laïques, vivant de leur travail, en silence, et s'exerçant à combattre les vices Fun aprêsl'Butre, afin ^'ayant combattu dans les règles, comme dit saint Paul, ils pussent arriver à la pureté du cœur qui les rendît dignes de voir Dieu, Toutes leurs pratiques étaient fondées sur ces principes. Saint Chrysostome rapporte une histoire mémorable d'un jeune homme dont la mère, voulant le faire bonChrétifeh, persuada à un vertueux moine d'être son précepteur; et ce saint homtoe, pour l'instruijte daos la piétéf ne fit que Texercer en secret à toutes les'praU<||ues de
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la m monastiquey soas les apparences d'une ?te commime.
Le jeûne continiiel tendait premièrenient à dompter rin« tempérance, pois à prévenir les tentations sensuelles, et à rendre Tesprit plus libre et plus propre à s^appliquer aux cboees célestes. Hais Us usaient d*une telle discrétion, qu'ils se conservaient des forces suffisantes pour travailler conti* nuellement, et dormir peu, sans toutefois ruiner leur santé; en sorte qu*ils vivaient très4ongtemps sans maladie. Les vies des Pères nous en marquent un grand nombre qui ont vécu quatre-vingts à quatre-vingt-dix ans^plusieurs jusqu'à cent, et quelques-uns même au delà. On voit principalement ces exemples entre les Egyptiens, qui étaient reconnus pour les plus sages de tous, et qui, après de mûres délibérations fondées sur de longues expériences, avaient borné le jeûne à manger tous les jours, après none, deux petits pains de six onces cbacun^ et h ne boire que de l'eau.
La solitude servait contre les tentations, afin de perdre, autant qu'il était possible, jusqu'au souvenir des objets qui les peuvent exciter. Us combattaient Tavarice par leur extrême pauvreté , et par leur fidélité à ne rien posséder en propre, et à distribuer aux pauvres ce qui leur restait chaqae jour du prix de leur travail, après en avoir pris leur subsistance; et ces aumônes étaient si considérables, au rapport de saint Augustin, que l'on en chargeait des vaisseaux entiers. Enfin ils combattaient la colère par le silence et la compagnie , qui les obligeait à se supporter les uns les autres : ils combattaient la paresse par le travail continuel, la tristesse par la prière et le chant des. psaumes, la vanité et l'orgueil par l'obéissance et la mortification.
Il y avait des moines qui travaillaient à la campagne, soit pour eux, soit en se louant, comme d'autres ouvriers, pour la moisson et les vendanges. De là peut être est venue la division en dizaines ou décanies, dont chacune était conduite par un doyen; car les anciens divisaient ainsi leurs esclaves pour le travail. Les plus parfaits d'entre les moines trouvaient trop de dissipation à ces espèces de travaux, et demeuraient enfermés dans leurs cellules, faisant des nattes de jonc, des paniers, et d'autres ouvrages semblables, qui ne les empêchaient point de méditer les saintes Ecritures et d'avoir l'esprit toujours appliqué à Dieu. Il n'y en avait point qui n'eussent quelque occupation manuelle, au moins de traiiscrire les livres; et on traita d'hérétiques les euchytes uu massaliens, qui prétendaient suppléer au travail par la prière.
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Gette^iesipauTre» Bi dure et si basse en apparence, attirait eflectivement aux moines le mépris des hommes sensuels, et méine de quelques Chrétiens. Ils en faisaient de méchantes railleries : quelques-uns usaient de violences jusqu'à frapper les moines, les tirer de leurs cellules^ les traîner devant les tribunaux des juges^ ce qui ne servait qu*à faire éclater davantage leur humilité et leur patience.
Aussi étaient-ils aimés, honorés de toutes les personnes raisonnables ; non-seulement du peuple, mais des grands; non-seulement des laïques, mais des prêtres même et des évoques : jusque-là que Ton choisissait souvent les plus saints et les plus capables pour les élever au ministère de ris*glise, et même à Tépiscopat. Alors ils quittaient le monastère et revenaient dans le commerce du monde, comme les autres clercs. Il semble que tous les moines ne s'engageaient pas également dans ces premiers temps. Saint Basile dit que les moines ne s'engageaient au célibat que tacitement ; mais il juge à propos de leur en faire faire une profession expresse, afin que, s'ils reviennent à une autre vie, ils soient soumis à la pénitence.
Saint Chrysostome parle du retour d'un moine dans le monde comme d'une action entièrement libre, lorsqu'il conseille à un père d'engager son &ls à ce saint genre de vie sitôt qu'il sera en état do pécher, comme dès Tâge de dix ans, et de l'y laisser autant qu'il sera besoin pour 1q perfectionner dans la vertu^ comme dix ans ou vingt ans* Ce saint quitta lui-même la vie monastique^ au boi\t de cinq ans, pour rétablir sa santé ; mais on voit par les reproches qu'il fait à son ami Théodore combien étaient blâmés ceux qui, après la vie monastique, quittaient la pratique de la vertu par légèreté, par ennui, ou par quelque autre mauvaise cause. Saint Augustin dit expressément que ceux qui se retirent du monastère vont contre leur vœu, et se rendant coupablesdenepasl'avoiraccompli.L'Egliseles mettait en pénitence; mais pour le temporel ils n'étaient punis que par la honte du changement.
La sainteté de la vie monastique fut d'un tel éclat, qu'en peu de temps il y eut par tout TOrient plusieurs milliers non-seulement de moines, mais de monastères. De fa seule règle de saint Pacôme il y avait jusqu'à cinquante mille moines distribués en plusieurs maisons, sous la conduite d'un abbé, qui s'assemblaient pour célébrer la fête de Pâques. Rien n'était si facile que l'établissement de ces monastères. Ils ne possédaient ni terre ni autres biens qu'
pussent leur attirer de l'envie. II ne falltit ni permission pi secours de personne pour quitter tout et se retirer dans des lieux inhabités, y établir de pauvres cellules du bois et des roseaux que Ton y trouvait, et y vivre dans le silence et dans le travail, non-seulement sans être à charge à personne, mais se rendant fort utiles au public par des aumônes telles que je les ai marquées. Je parle des premiers temps ; car, quand les moines commencèrent à quitter leurs solitudes pour se mêler d'affaires civiles ou ecclésiastiques, le concile de Chalcédoine défendit d'établir aucun monastère sans la permission de l'évéque. Les monastères se multiplièrent tant, qu'il y en eut jusque dans les lieux habités et au voisinage des villes; aussi n'eût-il pas été juste que les pays fertiles comme l'Italie, 1^ Sicile, la Grèce, eussent étés privés de cet avantage : mais les moines y conservaient toujours leur solitude, eu gardant exactement la clôture et le silence.
Quand ils étaient assez proches des villes, ils venaient à l'église publique recevoir les instructions de Tévèque, et participer aux saiqts mystères ; ils avaient leur place marquée pour être tous ensemble séparés des autres , comme les vierges et les veuves; ce qui n'empêchait pas qu'ils n'eussent des oratoires dans leurs maisons pour y faire leurs prières communes k toutes les heures. Ceux qui étaient éloignés avaient des prêtres entre eux pour leur faire l'office, et leur administrer les sacrements, et enfin on jugea plus à propos qu'il y eût au moins un prêtre en chaque monastère avec un diacre ou deux, et souvent ce prêtre était l'abbé. Ainsi, n'ayant point occasit)n de sortir, ils demeuraient enfermés dans les monastères, comme des morts dans leurs sépulcres. C'était le prétexte qu'alléguait Thérésiarqoe Eulychès pour ne se point présenter au concile de Constantinoplè devant saint Flavîen.
Il y eut aussi des monastères de filles, même dans les déserts, où elles demeuraient assez proches des moines pour tirer un secours réciproque de ce voisinage; assez loin pour éviter tout péril et tout soupçon. Ces moines leur bâtissaient dei3 cellules, et les soulageaient dans tous les travaux rudes : les religieuses faisaient lés habits des moines, et leur rendaient d'autres services semblables ; mais tout com- Bfierce de charité était exercé par quelques "vieillards choisis, qui seuls approchaient du monastère des filles. On voi{ un exempte de ces monaîitères ep celui que fonda la sœur de saint Pacôme. II y en eut dans les villes, et l'on fit ainsi
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yi^re en communauté toutes les vierg^^ consacrées h Dieu , qui demeuraient au^ârity^n^ en des maisons particulières. Les religieuses d'Bgypte et de 3yrie se faj»aieirt <M>up9r Ids cheveux, ailleurs elles les gardaient; et les pratiques de l'aotiquité ont été divenerwr ce pdnt. Saint Ghrysostoine décrit ainsi rM)it del viergM 4b bm leidp&t une tunique) bleue sertée; d*uoe ceintare , des sotiUers noirs et ppinius^ un voile blane suv lé front., un manteau noir quicouvlraii û tôte et toot }e corps. Les peintures que Ton fait de la s«dnte Vierge f emblaraient en être vernies.
Les éyéques qui firent vivre leurs clercs en communauté prirent pour modèle la vie des moines, et s'y conformèrent autaot que la vie active du cl^é le pàuvait permettre : aussi on nommait souvent monastères ces communautés, et dans la suit0 on leâ confondit tout à fait. Dans le t*" siède/ la plupart des évéquel et des prêtres des Gaules eld^Ooct^* dent praftiquaient la vie monastiqqe et en portaient Vtiabit.» Le ^pO' saint Oréjgoke, ayant été tiré du monastèns où it était enfermé après avoir quitté les grandeurs du siècle, continua toujours du vivre en moine, et remplit son palair de moines très -saints^ dent il: tira pèasiéurs gradds évéquesy entra autres saint Augustin, et les autces apôtrei^ d'Angleterre.
Le véritable usage de la vie monastique élait de conduiiPa à la plus haute perfection las aimes pures qui avaient gardé l^nnooence du beprtémft» ou les pêcheurs convertis qui voulaient sepurifierpar la pénitence. C'est pour cela que Ton y recevait des personnes de tout âge et de toatie^ condition, de jeunes enfants <}ue leurs parents y offraient pour les dérober de bonne heure aux périls du monde, deci vieillards qui cherchaient à finir saintement leur vie , dei^ hommes mariés dbnt les femmes consentaieotà mener la même vie de leur oété* On voit des règlements pour toutes ces différentes personnes dans la règle de saint Fructueux, archevêque de Brague. Ceux qui pour leurs crimes étaient obligés à des pénitences de plusieurs années^ trouyaient sans doute plus commode de les passer dans un monastère, où Texemplede la communauté et la consolation des anaiens l^s soutenaient) que de mener une vie régulière au mi-^ Heu des autres Chrétiens. Aussi le monastère devint une espèce de prison ou d*exil^ dont ton punissait souvent les plus grands seigoeurs , comme on voit en France $ous les deux premières raees de nos rois , et en Orient depuis le vi» 6ièol0. !
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