CHAPITRE LIV
Raisons de Textérieur singulier des moines.
Mais, dira4-on, si les moines ne prétendaient que de vivre en bons Chrétiens, pourquoi ont- ils affecté un extérieur si éloigné de celui des autres hommes? A quoi bon se tant distinguer dans les choses indifférentes? Pourquoi cet habit, cette figure , ces singularités dans la nourriture, dans les heures du sommeil, dans les logements : en un mot, à quoi sert tout ce qui les fait paraître des nations différentes répandues entre Iqs nations chrétiennes? Pourquoi tant de diversités entre les divers ordres de Religieux, et toutes ces choses qui ne sont ni commandées, ni défendues par la loi de Dieu? Ne semble-t-il pas qu'ils aient voulu frapper les yeux du peuple pour s'attirer du respect et des bienfaits? Voilà ce que plusieurs pensent, et ce que quelques-uns ^disent , jugeant témérairement , faute de connaître l'anti- ^quité ; car si l'on veut se donner la peine d'examiner cet extérieur des moines et des autres religieux, on verra que ce sont seulement des restes des mœurs antiques qu'ils ont conservés fidèlemcpt «kiraiit plusieurs siècles ^ tandis que le reste du monde- a prodigieusement changé.
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Pdur commencer par Tbabil, saint Benott dit que les
moines se doivent contenter d^une tunique avec une cucule, et un seqpuLaire pour te trarai4 La tunique sans tnanteau était depuis longtem]^ TbatHt des petites gens^ et la ciicule était uaeapucbon que portaient les paysans et les pauvres. Cet habillement de lète deirint commun à tout le monde dans les* siècles suifaots^ et étant coâimode pour le f rend ^ il a duré dans notre Europe environ jusqu'à deux cents ans d*ici. Non-seulement les clercs et les gens de lettres^ mais les nobles mêmes et les courtisans portaient des capnoes et des cbaperons de diverses sortes. La cucule marquée pai la règle de Saint-Benott servait de manteau. CTest la coule des moines de Glteaux, le nom même en Tient ; et le froc des autres bénédictins vient de la même origine* Saint Benoît leur donne encore un scapulaire pour le travail ; il était beaucoup plus large et plus court qu'il n'est aujourd'hui, et servait, comme porte le nom< à garantir les épaules pour les fardeaux et ii conserver la tiioiqae.Il avait son eapuce comme la cucule, et ees deux vêtements se portaient séparément : le scapulaire pendant le travail, la cueule à Téglise ou hors de la maison. Depuis, les moines ont gardé le scapulaire comme la partie la plus essentielle de leur habit : ainsi ils ne le quittent point, et mettept le froc ou la coule par-dessus.
Il paraît donc que saint Benoît ne leur avait donné que les habits communs des pauvres de hon pays : et ils n'étaient guère distingués que par l'uniformilé .entière, qui était nécessaire, afin que les mêmes habits pussent servir indifCé^ remment àtous les moines du même couvent. Or on ne doit point s'étonner si depuis près de douze cents ans il s'est introduit quelque diversité pour la couleur et la forme des habits entre les moines qui suivent la règle de Saint^Benoît^ selon les pays et les diversesjéformes ; et quant aux ordres religieux qui se sont établis depuis cinq cents ans, ils ont conservé lés habits qu'Us ont trouvés en usagCé Ne point porter de linge parait aujourd'hui une grande austéiité ; mais l'usage du linge n'est devenu commun que longtemps après saint Benoit : on n'en porte point encore enP<Mogne^ et par toute la Turquie on couche sans cbraps, àdemi vêtu» Toutefois, même avant l'usage des draps de Unge^ il étatt ordinaire de coucheiç nu,, comme, on fait encore en Ualie; et c'est pour cela que la règle ordonne aux moines dedormir vêtus, sans èter même leur ceintate.
puant à la nourriture, j'ai déjà marqué qu'il était ordinaire non-seulement aux Chrétiens., mais aux païens, même
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le& plos raiscmnabtos , de vivre de légumes et de poisson^ et de faire lire pendant le repas. J*ai fait voir aussi que les Chrétiens jeûnaient souvent » outre les jours de jeÛBes solennels de TBglise^ et qu'ils faisaient de grandes prières devant et après le repas* Saint Benoît n'a donc rien or-* donné d'extraordinaire ; au contraire , il a usé de grande condescendance^ permçtlant à ses moines deux sortes de mets cuits et un peu de vin. Les heures du repas et du sommeil que les moines observent étaient les mêmes pour tout le monde jusqu'à ce dernier siècle. On dînait à neuf et dix heures du matin , comme font encore les ou* vriers, ou même plus tôt, et on soupait à six heures du soir, tes ordonnances de police pour le couvre - feu et pour le temps où il est permis de travailler aux forges , piontrent que l'on comptait le repos de la nuit depuis huit heures du soir jusqu'à quatre heures du matin, qui est la règle la plus égale pour prendre justement le milieu de la nuit, et ne perdre de jour que le moins possible.
Le dortoir, sans distinction da cellules, comme il est marqué dans la règle de Saint«Bernaf d, montre mieux la vie commune : c'est proprement vivre ensemble que de coucher en même chambre et manger en même salle. La pauvreté y parait pius^ et la vertu y est plus en sûreté ; car il est facile au supérieur d'observer d'un coup d'œil^ puisque la règle veut que le dortoir soit toujours éclairé^ et que les lits soient à, découvert, ne consistant qu'en des paillasses et des couvertures. On a gardé cette pra^ tique dans les hôpitaux.. Les celles ou cellules chez les premiers moines, habitants des déserts, étaient autant de cabanes ou petites maisons séparées^ comme celles des cauialdules. Quelquefois, deux ou trois moines y logeaient ensemble ; d'où vient que Ton a longtemps nommés celles les moindres monastères, que nous appelons prieurés. On les nommait aussi cesses, et Tun et Tautre nous semblent venir des logements des esclaves ; car les moines ont gardé ce qui convenait aux gens les plus pauvres et les plus mé« prisés.
Enfin, je m'imagine trouver encore dans les monas-* tares dos vestiges de la disposition des maisons antiques romaines telles qu'elles sont décrites dans Vitruve et dans Palladio. L'église , que Ton trouve toujours la première, afin que l'eatrée en soit libre aux séculiers 4 semble tenir de cette première salle que les Romains appelaient
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atrium. De là on passait dans une cour environnée de galeries couvertes, à qui l'on donnait d'ordinaire le nom grec de péristyle; et c'est justement le cloître où Ton entre de Téglise, et d'où l'on entre dans les autres pièces, comme le chapitre, qui est l'eièdre ou la salle des anciens ; le réfectoire^ qui est le trielimum; et le jardin est ordinairement derrière tout le reste, comme il était aux maisons antiques.
Quoi qu'il en soit, il est certain que les saints qui ont donné des règles aux moines n'ont point cherché à introduire des nouveautés, ni à se distinguer par une vie singulière. Ce qui fait paraître aujourd'hui les moines si extraordinaires est le changement qui est arrivé dans les mœurs des autres hommes, comme les édifices les plus anciens sont devenus singuliers, parce que ce sont les seuls qui aient résisté à une longue suite de siècles. Et comme les plus savants architectes étudient avec soin ce qui reste de bâtiments antiques^ sachant que leur art ne s'est relevé dans les derniers temps que sur ces excellents modèles, ainsi les Chrétiens doivent observer exactement ce qui se pratique dans les monastères les plus réguliers , pour voir des exemples vivants de la morale chrétienne. Je sais qu'il se trouve peu de ces édifices matériels ou spirituels que le temps ait entièrement épargnés, et que de plusieurs il ne reste que des ruines défigurées ; cependant, à force d'étudier ces ruines, de rechercher jusqu'aux moindres fragments de ces précieuses antiquités^ et de les comparer avec ce qui se trouve écrit dans les livres, on vient à connaître les proportions des ouvrages entiers, et à pénétrer le véritable sens des livres. Ainsi on profitera beaucoup de la recherche des pratiques monastiques, si l'on y joint l'étude des règles, des canons, de l'Évangile, et des vies des saints de tous les temps. Avouons cependant que les monastères sont des trésors de toutes sortes d'antiquités. C'est là que se sont trouvés la plupart de ces anciens manuscrits dont on s'est servi pour rétablir les bonnes lettres; c'est là que se sont trouvés les ouvrages des Pères et les canons des conciles. On découvre tous les jours, dans les usages écrits des anciens monastères, des antiquités ecclésiastiques très-curieuses. Enfin, la pratique la plus pure de l'Evangile s'y est conservée , tandis qu'elle a été se corrompant de plus en plus dans le siècle.
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