QUATRIÈME PARTIE
GHAP-ITRE LV
Relâchement des Chrétiens.
C'est cette décadence qu'il me reste à expliquer, et après avoir représenté les mœurs des anciens Ctirétiens, je crois y devoir ajouter les principales causes de la prodigieuse différence qu'il y a de ces mœurs aux nôtres. Elle est telle^ que plusieurs sans doute trouveront ce récit semblable aux relations que nous font les voyageurs de la manière de vivre des Indiens ou des Chinois, et que les plus ignorants auront peine à croire ce dont ils n'entendront pas les preuves, qui seront évidentes aux gens plus instruits. Voici donc en général quel a été le progrès du relâchement.
Depuis que Constantin se fut déclaré pour le christianisme, les peuples se convertirent en foule, et l'on vit s'accomplir à la lettre ce que les prophètes avaient prédit de l'Eglise , qu'elle serait élevée comme la plus haute montagne de Tunivers, que les nations y accourraient de toutes parts^ et y viendraient apprendre la loi de Dieu et les règles de leur conduite. D'un côté l'on voyait des miracles éclatants qui se faisaient tous les jours aux tombeaux des martyrs, la sainteté des mœurs de la plupart des Chrétiens, et la force invincible de cette religion gue trois cents ans de si cruelles persécutions n'avaient fait qu'affermir de plus en plus. D'ailleurs Tidolâtrie et la théologie fabuleuse des poètes étaient tellement décriées depuis longtemps par les philosophes, que la plupart des gens d'esprit n'y croyaient plus, et ne soutenaient la religion du peuple que par politique. Ils l'abandonnèrent donc aisément dès qu'elle ne fut plus appuyée par la puissance publique. Plusieurs se firent Chrétiens^ d'autres demeurèrent sans religion par libertinage d'esprit ou de mœurs, soit pour ne pas soumettre leur entendement à la simplicité de la foi, soit pour ne pas quitter la débauche, les biens mal acquis, ou l'espérance de faire fortune par de mauvaises voies.
Il ne resta guère que deux sortes de vrais païens^ le bas peuple , grossier et ignorant , qui ne se gouverne que
par coutume, et n'est frappé que des objets sensibles; et certains esprits singuliers , qui , par un mauvais raffinement, Toulaient soutenir le paganisme sur un respect aveugle pour Tantiquité, et sur les explications allégoriques que quelques philosophes donnaient aux fables. Les platoniciens de ce temps-là étaient fort éloignés du bon sens et de la solidité de Platon et des anciens académiciens ses disciples. Prenant'ce qu'il y a de plus faible dans sa doctrine et le mêlant avec celle de Pythagore et les mystères des Egyptiens , ils avaient composé de tout cela une espèce de religion dont le fond était la magie, et qui, sous prétexte du culte des esprits bons ou mauvais, autorisait toutes sortes de superstitions. Telle fut la religion de Julien FApostat , et on en voit les dogmes dans les écrits d'Apulée, de Plotin, de Porphyre et de Jamblique, philosophes du iii<» siècle ; mais peu de gens entraient dans ces subtilités, et le paganisme se décriait de plus en plus.
Dans une si grande foule de nouveaux Chrétiens, il était difficile qu'il ne s'en glissât quelques-uns qui fussent attirés par divers motifs temporels, comme le désir de s'avancer sous des princes chrétiens, la complaisance pour les parents ou les amis^ la crainte des maîtres, enfin tous les motifs qui font aujourd'hui les faux dévots : mais ceux-là se contentaient la plupart de se faire catéchumènes ; et , ne pouvant se soumettre à la sévérité de la morale chrétienne, ils différaient leur baptême le plus qu'ils pouvaient, et souvent jusqu'à l'article de la mort^ afin de se maintenir dans la malheureuse liberté de pécher, sans être sujets à la pénitence. D'autres se faisaient même baptiser sans être véritablement convertis. La curiosité de connaître les mystères que l'on ne découvrait qu'aux fidèles, y attirait quelques esprits légers: La superstition faisait désirer d'être initié à toutes sortes de cérémonies, et de participer à tout ce qui portait le nom sacré, sans discerner le vrai Dieu ni la vraie reUgion d'avec les autres. -Quelque soin qu'apportassent les prélats à l'examen des compétents, il était impossible, étant hommes, qu'ils n'y fussent quelquefois trompés.
Plusieurs même de ceux qui étaient Chrétiens de bonne foi se relâchaient de jour en jour. La crainte du martyre ayant cessé, la mort ne paraissait plus si proche ; et le repos produisait une autre espèce de péril, en faisant perdre la vigilance. Dès le temps des persécutions , on voyait dans les intervalles une diminution notable de la ferveur des Chrétiens. Les Pères s'en plaignaient haute-
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nient, et attribuaient à ces relâchements les persécutions les plus cruelles. H y avait toujours de la zizanie mêlée avec le froment, c'est-à-dire des Chrétiens qui, comme dit Origène, venaient à Féglise, s'inclinaient devant les prêtres, donnaient pour Tornement de Tautel, mais sans corriger leurs mœurs ni quitter le vice.
Que fut-ce donc dans la paix assurée, lorsque Ton était Chrétien non -seulement sans péril, mais avec honneur? Gomme lesprinces et les magistrats qui s'étaient convertis ne laissaient pas de vivre chrétiennement en gardant leurs biens et en exerçant leurs charges, le comnjun des fidèles commença à ne plus tant craindre ]es honneurs et les richesses^, et les commodités de la vie. Ainsi l'amour des plaisirs sensibles , l'avarice et l'ambition se réveillèrent. Le monde devenu chrétien ne laissait pas d'être monde. On commença à distinguer les Chrétiens d'avec les saints et les dévots. Saint Jean Chrysostome se plaint souvent que ses auditeurs lui disaient, pour excuser leur conduite intéressée et leur attachement aux choses de la terre : « Nous ne sommes pas des moines, nous avons des femmes, des enfants et des familles à soutenir; » comme si ces Chrétiens de Rome ou de Corinthe, que saint Paul exhortait à une si haute perfection , et qu'il nommait saints , n'eussent pas été des gens mariés et menant à l'extérieur une vie commune.
La corruption de la nature empoisonne tout. On abusa de ce que l'office public et le ministère ecclésiastique avaient d'agréable aux sens. Les réjouissances des dimanches et des grandes solennités excédaient quelquefois les bornes de la sobriété et de la modestie chrétiennes. On fut obligé, dès le IV» siècle, comme j'ai dit, d'abolir les festins qui se faisaient aux fêtes des martyrs , et on défendit aux clercs d^assister à ceux des noces. Origène avait bien remarqué la difficulté qu'il y a d'accorder le plaisir sensible avec la joie spirituelle. Le corps est un esclave qui devient insolent sitôt que l'on cherche à le contenter par la nourriture, le sommeil et le plaisir. Il ne laisse plus à l'esprit la liberté de s'appliquer aux choses célestes , et la force de résister aux tentations ; et l'esprit ne peut en demeurer le maître que par une conduite sévère et une application continuelle. Je parle ici des mêmes temps que je viens de décrire dans la troisième partie, et je relève jusqu'aux moindres défauts, pour montrer les premiers commencements du relâchement, sans prétendre aucunement afTa'
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blir ce que j'ai dit des mœurs générales de TEglise et de sa discipline ^ qui était encore en sa plus grande vigueur ; surtout la sainteté était grande dans le clergé.
Toutefois il faut avouer qu'il y avait des prélats trop sensibles aux grands honneurs qu'on leur rendait, et que quelques-uns étaient accusés d'abuser des grands biens dont ils avaient la disposition. On peut voir les plaintes qui furent portées au concile de Chalcédoine dans le v* siècle, contre Dioscore et contre Ibas. On sait quels étaient dans le siècle précédent Eusèbe deNicomédie et les autres chefs des ariens, principalement Georges , usurpateur du siège d'Alexandrie. Il ne se trouve guère d'évêques orthodoxes à qui Ton ait fait de tels reproches avec quelque fondement ; mais comme les hérétiques avaient aussi leurs évêques et leurs prêtres, leur conduite passionnée diminuait le respect du sacerdoce.
C'était un grand scandale pour les païens , et pour les Chrétiens mal instruits, de voir des hommes qui portaient des titres si vénérables, animés contre d'autres évêques et d'autres prêtres, se déchirer d'injures et de calomnies dans leurs discours et dans leurs écrits, venir à la cour et briguer la faveur des princes pour soutenir leur parti ; car les hérétiques n'omettaient rien de tout cela. On voyait des moines qui, transportés d'un faux zèle, quittaient leurs solitudes , venaient dans les villes , excitaient des séditions, et faisaient des violences inouïes. Ces désordres régnaient principalement en Orient, où les esprits étant plus chauds et plus fermes, les passions une fois allumées vont aux dernières extrémités. Cependant le respect pour les personnes consacrées à la religion diminuait, et par conséquent celui de la religion même.
Les vertus apparentes des païens étaient un autre piège pour les faibles, car il y en avait qui vivaient moralement bien^ qui gardaient leur parole, qui faisaient justice, qui détestaient la fraude et l'avarice, en un mot, qui observaient les lois et les règles de, la société civile , prétendant qu'il suffisait de vivre suivant la raison, sans s'embarrasser de toutes les questions qui divisaient les Chrétiens : comme si les Chrétiens n'eussent pas fait profession de suivre la raison souveraine, qui est le Verbe incarné. Ces sages mondains, ne considérant ni les prophéties, ni les miracles, ni les autres preuves sensibles de la mission de Jésus- Christ, prenaient la foi pour une faiblesse et pour une préoccupation d'esprit, et traitaient de superstition la mor-
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lification du corps , la chasteté exacte , Féloigaernent des spectacles et des divertissements profanes.
Or, quoique le christianisme fût la religion du prince, le nombre des païens était encore si grand, que l'on ne pouvait les empêcher de parler et même d'écrire et de dogmatiser publiquement ; c'était un reste de l'ancienne liberté des philosophes, dont les hérétiques savaient bien aussi se prévaloir. Tout ce que purent faire les empereurs dans ces derniers temps fut de fermer les temples et d'empêcher les sacrifices et les autres cérémonies publiques du culte des idoles; encore les païens en murmuraient -ils souvent. On sait les efforts que fit le sénat sous Valentinien le Jeune pour le rétablissement de l'autel de la Victoire. Quelquefois ils en venaient jusqu'aux violences contre les Chrétiens qui s'opposaient publiquement à leurs superstitions; et de là vient qu'il se trouve encore des martyrs sous les empereurs les plus chrétiens. Les empereurs eux-mêmes gardèrent certaines formules tirées du paganisme, qui dans le fond n'étaient que des titres vains, comme le nom de divinité, que l'on continua de leur donner, et l'épithète de divin et de sacré à tout ce qui les regardait , leur maison et leur trésor, leur domaine, leurs lettres, leur pourpre. Ce langage était si établi, que parfois les plus saints évêques ne faisaient point difficulté de s'en servir.